TWIN PEAKS & FIRE, WALK WITH ME (David Lynch & Mark Frost 1990-1992)

La Black Lodge? La White Lodge? La Red Room?
Regarder Twin Peaks vingt après sa création peut relever du choc esthético-audiovisuel d’une intensité peu banale. En parler semble être une bien vaine entreprise au regard des milliards de pages qui ont été écrites autour, par les auteurs, par les fans, dans des livres, ou dans des forums Internet où chacun y va de ses propres théories pour tenter de comprendre le propos du duo Lynch/Frost.
On passera sur son aspect (volontairement ?) kitsch, sur le côté lénifiant de certains passages ou personnages et sur le fait que vouloir tout à fait comprendre Twin Peaks – ou Lynch de manière générale – est un combat quelque peu perdu d’avance.
Si Twin Peaks est un phénomène tout à fait particulier c’est justement parce que, malgré toute son esthétique démodée et l’incompréhension dont peut être victime le spectateur à certains moments, l’ensemble a toujours un parfum unique, mélange d’une richesse stupéfiante ; intelligence humaine, scénario cauchemardesque et spiritualité anxieuse.

Une famille formidable...
Petite évocation – ne dévoilant rien de trop important – de l’histoire pour ceux, nombreux, qui n’auraient jamais regardé une seconde de cette série mythique.
Dans la bourgade de Twin Peaks (population : 51 201), état de Washington, Laura Palmer a été assassinée. Le très atypique agent du FBI Dale Cooper se retrouve face à une trentaine d’individus a priori respectables mais aux relations compliquées, entremêlées, et dissimulant tous quelque chose de très important ayant un lien avec la mort de Laura. Assisté du Shérif Truman, Cooper doit explorer la vie de chacun d’entre eux. Car ils ont tous un alibi bancal et l’enquête s’épaissit à mesure que des éléments nouveaux font surface. Bobby, la petite frappe de boy-friend de Laura, ne semble pas être coupable mais quelles relations louches entretient-il avec Leo Johnson, vrai voyou qui avait disparu de Twin Peaks le soir du crime ? Le gentil et niais biker James Hurley était-il un simple camarade de Laura Palmer ? Ben Horne, l’homme le plus riche de la ville, n’est-il que l’ami de Leland Palmer, le père de Laura ? Sur quoi le silencieux major Briggs enquête-t-il de si mystérieux dans les bois ? Qui est cette « Femme-à-la-bûche » qui va et vient pour faire des révélations s’apparentant à des oracles ? Que sont ces fameuses White Lodge et Black Lodge qui existeraient au fond des bois ? Pourquoi les cheveux de Leland sont-ils devenus blancs comme neige en l’espace d’une nuit ?… Laura elle-même, pourtant l’enfant chérie, la martyre de ce patelin nord-américain, apparaît rapidement être un personnage beaucoup plus trouble qu’on pouvait le croire.
Comme le montre le (curieux) rapprochement suivant :

Ce rapprochement est-il osé ? Peut-être. Mais peut-être pas tant Twin Peaks est non seulement un microcosme extrêmement riche en personnalités variées et complexes mais aussi une forêt très dense de références cinématographiques, historiques, culturelles, religieuses (cf. les quelques exemples en fin d’article). Parce qu’on va éviter de commencer une thèse sur ce bien vaste univers, nous nous concentrerons ici sur seulement deux personnages, tous les deux omniprésents et antagonistes alors même que le premier est le principal héros et que le second n’est qu’une ombre, un spectre qui hante toute la série et tous les spectateurs…

Cooper aime le café, et il le fait savoir aux Japonais
La mort de Laura Palmer est l’élément déclencheur, le point de départ de toute cette enquête, mais c’est l’arrivée de Dale Cooper qui vient jouer le rôle de révélateur de tout ce qui dort dans cette petite ville. Cooper lui-même est un personnage des plus intriguants. La sympathie qu’il dégage et son énergie et son infatigable enthousiasme viennent illuminer cet environnement glauque qui ne manque pourtant pas de situations et de personnages grotesques comme Lynch les aime tant. Cooper est bien loin du portrait de l’enquêteur désabusé, cynique voire dépressif que l’on trouve habituellement dans les récits policiers. Il n’est pour autant pas sans rappeler Sherlock Holmes. A ceci près que ses drogues s’apparentent plus au café et à la tarte aux myrtilles qu’à l’héroïne et au tabac, et que ses raisonnements incluent visions et méthodes de réflexions un tant soit peu mystiques. D’ailleurs, comme le dit le Shérif Truman lui-même : « I’m beginning to feel a bit like Dr. Watson. »
S’il semble par instants avoir un peu trop forcé sur le pétard, Cooper est un individu extrêmement perspicace, avide de découvertes et fin connaisseur de l’être humain et des méandres de son esprit. Personnage fondamentalement positif de la série, individu hybride, paradoxalement à la fois cartésien et mystique, il n’hésite pas à croire à l’influence de forces immatérielles et sa soif de connaissances le pousse à affronter l’inconnu. Pénétrant dans la mystérieuse Black Lodge, il prend le risque de se mesurer à son omnipotente antithèse : BOB.

BOB. On pourrait écrire des pages et des pages sur BOB. Le personnage qui hante l’univers de Twin Peaks du début jusqu’à la fin. Personnage atroce, esprit démoniaque, prenant l’apparence d’un être humain ou de celle d’une chouette, se nourrissant de la peur et de la douleur des humains. Encore une fois, des pages et des pages ont été écrites à son sujet, cherchant à théoriser sur son rôle, sur celle des Lodges et de leur population (le nain jazzy, le géant fantasmagorique, le manchot, etc…), tentant de leur donner des significations philosophiques voire religieuses. Mais s’il se pose effectivement comme le pendant mauvais de Cooper, ce qui nous intéresse ici relève plus de l’aspect purement cinématographique. Les apparitions de BOB, et surtout la première, ont été les premiers moments où l’auteur de ces lignes a été véritablement terrifié devant son écran. Usant d’un principe simple qui veut que l’élément le plus effrayant soit à la fois toujours présent et le moins visible possible (procédé utilisé dans bien des œuvres que ce soit Alien, Jaws, etc…) tout en lui créant un véritable univers propre, Lynch et Frost ont fait de leur créature à la fois un des personnages les plus complexes à appréhender et une des apparitions les plus effroyables qui soient. Ces deux aspects de BOB font qu’il devient aisément un personnage terrifiant dans la durée : et ce immédiatement, devant l’écran pendant le visionnage, comme intellectuellement, ensuite, en essayant d’en saisir l’essence.
Le fait que l’apparition de ce personnage dans la série et le choix de l’acteur soit un parfait hasard (pour éviter de spoiler un peu plus, on dira juste que Frank Silva, l’acteur, s’occupait d’une partie de la décoration du plateau et qu’il s’est malencontreusement trouvé un jour dans le champ d’une scène… Lynch eut le coup de foudre) vient donner encore un peu plus de valeur et de mystère au personnage de BOB comme à l’univers de Twin Peaks.
Matthieu Buge
Notons aussi que feu Frank Silva foutait les boules même pendant la pause café:

Dessert : quelques petites références :
Cinématographiquement, Lynch rend hommage et à ses influences et à son propre univers. Et ce dès le départ, avec le prénom de la victime principale de cette histoire qui renvoie au film d’Otto Preminger, Laura, dans lequel cette dernière est assassinée mais réapparaîtra, tout comme Laura Palmer hantera l’intégralité de Twin Peaks. Gordon Cole, le personnage que Lynch interprète dans la série, a le nom d’un personnage secondaire d’un des films fétiches de Lynch, Sunset Boulevard de Billy Wilder. Le personnage du manchot s’appelle Philip Gerard, comme le manchot dans la série Le Fugitif… Les références sont multiples, et l’univers de Twin Peaks se présente comme une synthèse du monde de Lynch englobant et acteurs et motifs que l’on retrouve dans la quasi-intégralité de son œuvre.
Historiquement et culturellement parlant, on pourrait évoquer bon nombre de références à Shakespeare qui, au-delà d’être une influence majeur de tout récit occidental, se voit cité à plusieurs reprises comme par le major Briggs qui se dit, devant le mystère qui s’épaissit : « There’s more in Heaven and Earth than are dreamt of in our philosphy », phrase tirée d’Hamlet (acte I, scène V).
Les Etats-Unis se voient quant à eux honorés de dédicaces de dimensions variables puisque si Ben Horne rejoue la guerre de Sécession dans son bureau pendant une période d’intense trouble psychologique, et si le Shérif s’appelle Harry Truman comme le président, il faut aussi noter des détails plus subtiles que le personnage d’Harold Smith qui aurait été inspiré d’un personnage réel, Arthur Crew Inman, qui refusait de sortir de chez lui et engageait des jeunes filles pour lui raconter des histoires.
Par ailleurs, il ne faut pas penser que tous les symboles qu’utilise Lynch ont nécessairement des valeurs spirituelles. En effet, si les Lodges et les mentions de la spiritualité des « natives » américains sont des éléments omniprésent de l’univers de Twin Peaks, certains motifs peuvent être plus ambigüs à appréhender : le cheval blanc, par exemple, peut symboliser la Mort mais aussi la drogue et plus précisément l’héroïne (appelée « white horse » en slang américain).
















