Published at: 05:11 - Mercredi novembre 25 2009

Alors que la production audiovisuelle mondiale ne cesse de croître et de diffuser des films que l’on consomme comme des épisodes de séries, il est de ces vieux films qui restent et brillent dans la brume que dégagent les blockbusters qui se suivent les uns après les autres sur les grands écrans comme une succession sans fin de tirs d’artillerie lourde pyrotechnique. To Be Or Not To Be, dont il était fait mention ici précédemment, en est un, Les Enfants Du Paradis en est un autre.
Dans le Paris turbulent du XIXème siècle, dans les environs du Boulevard du Crime, six personnages entament un étrange ballet autour du théâtre le Funambule. Garance (Arletty), est aimée à la fois du tendre mime Baptiste Deburau (Jean-Louis Barrault), de l’exubérant acteur Frédérick Lemaître (Pierre Brasseur), du cynique bandit Pierre-François Lacenaire (Marcel Herrand), et du riche et pédant comte Edouard de Montray (Louis Salou). En dépit de sa curieuse amitié pour Lacenaire qui l’amuse malgré lui, de son aventure avec Frédérick qui la divertit et de la période de sa vie avec le comte de Montray qui l’ennuie, Garance n’aimera qu’une seule personne, Baptiste qui l’émeut. Mais Baptiste complique trop les choses en idéalisant Garance et finira par se marier avec Nathalie (Maria Casares), amoureuse de Baptise depuis qu’ils sont enfants.
Difficile de parler d’un des plus grands chef-d’œuvres de l’histoire du cinéma sur lequel déjà tout a été dit. Difficile de parler d’un film qui traite des relations humaines avec autant d’intelligence et de finesse, et où les dialogues de Prévert fusent avec autant humour et dont la dialectique accompagne si superbement la confrontation des personnages.
Chacun des personnages partage un ou deux traits de caractères semblables à ceux d’un autre mais est aussi suffisamment différent, se distinguant radicalement des autres. Néanmoins, à aucun moment le moindre manichéisme ne vient nuire à leur long ballet, un ballet divisé en deux époques séparées par une ellipse de quelques années. Cet espace temporel fonctionne tel un incubateur de ces destinées, les transformant à partir de ce qu’ils ont vécu dans la première époque, tout en leur faisant conserver leur essence.
Baptiste passe de gentil petit mime martyrisé par son père à grand artiste adulé non seulement « au paradis » mais par tous ; Frédérik arrive à quitter le Funambule pour enfin partir jouer des tragédies ; Lacenaire, un temps en fuite, revient rôder dans la capitale… Mais le changement qui s’opère est aussi interne, plus psychologique. Baptiste reste un artiste idéaliste dans son travail mais l’échec avec Garance lui a fait développer une dureté dont la violence n’a d’égale que le talent avec lequel il la dissimule. Frédérik, être qui gardera son enthousiasme exubérant jusqu’au bout, accepte enfin face à Garance des sentiments plus profonds, sentiments qui lui permettent de jouer la tragédie. Quant à Lacenaire, son éternel cynisme ne l’empêchera pas de se perdre dans un acte désespéré. Garance, elle, évolue avec la simplicité et le bon sens qui la qualifient, la nouvelle opulence dans laquelle elle vit lui ayant seulement fait perdre un peu en gaieté.
De tous ces personnages, trois peuvent apparaître plus particulièrement émouvants : Garance, Frédérik et Lacenaire. Le comte est l’incarnation parfaite du dandysme morbide dont il n’y a pas grand-chose à raconter et Nathalie, malgré la véritable tragédie qui anime son personnage, ressort moins que les autres sans doute à cause d’une transparence relative de Maria Casares par rapport aux autres acteurs plus expérimentés – ce n’est sans doute pas un hasard si elle a toujours été zappée par les différents critiques.

Ce choix est tout à fait subjectif et peut paraître parfaitement iconoclaste aux yeux des admirateurs du petit pantomime tout de blanc vêtu. Mais Baptiste, qui a pu en émouvoir tant, peut aussi devenir agaçant, voir louche, tant son apparente bonté et son sincère idéalisme dissimulent l’égoïsme qui le caractérise dans son attitude vis-à-vis des protagonistes principaux : ses compliments adressés à l’art de Frédérik peuvent passer pour des phrases de pure forme trahissant une pointe de mépris, sa haine du vilain Jericho, son absence de miséricorde à l’égard de son père, sa manière de compliquer sa relation avec Garance tout en ruinant l’univers de Nathalie… autant de traits qui participent peu à peu à détruire l’admiration qu’on peut avoir pour lui au début du film. Admiration déjà nuancé par la confrontation avec le personnage d’Arletty : son côté amoureux éperdu, romantique torturé, ne tient pas face au charme du bon sens de Garance.
Baptiste : « Je tremble parce que je suis heureux et je suis heureux parce que vous êtes là tout près de moi. Je vous aime et vous Garance, m’aimez-vous ? »
Garance : « Vous parlez comme un enfant, c’est dans les livres qu’on aime comme ça, et dans les rêves, mais pas dans la vie ! »
Avant de lui lâcher plus tard en pleine figure : « Je vous en prie Baptiste, ne soyez pas si grave, vous me glacez. Il ne faut pas m’en vouloir mais je ne suis pas… comme vous rêvez. Il faut me comprendre, je suis simple, tellement simple. Je suis comme je suis, j’aime plaire à qui me plaît, c’est tout. Et quand j’ai envie de dire oui je ne sais pas dire non.
Garance aime Baptiste le rêveur mais se refuse à admettre la vision que ce dernier a d’elle-même. Loin d’être aussi torturée, elle est, à l’image d’Arletty, le bon sens, l’enthousiasme et la simplicité. Femme amoureuse de la vie dont la tragédie n’est due qu’aux aléas d’un environnement sur lequel elle peut moins influer que son charme ne pourrait le laisser croire, elle est l’incarnation de la liberté et de l’indépendance d’esprit. Toutes ses phrases résonnent de cette intelligence.
- A Baptiste, l’amoureux transi : « Vous m’avez aidée à vivre pendant des années, vous m’avez empêché de vieillir, de devenir bête, de m’abîmer… Je me disais : tu n’as pas le droit d’être triste, tu es tout de même heureuse puisque quelqu’un t’a aimée. »
- A Lacenaire, le cynique imbu de lui-même : « Vous parlez tout le temps. On se croirait au théâtre. Ça distrait, et puis, c’est reposant ! »
- Au comte : « Mais je vous aime, mon ami. Vous êtes séduisant, vous êtes riche, vous avez beaucoup d’esprit, vos amis vous admirent, les autres vous craignent, vous plaisez beaucoup aux femmes. Enfin, tout le monde vous aime, Edouard. Vraiment, il faudrait que je sois bien difficile pour ne pas faire comme tout le monde. »
Le comte : « Taisez-vous Garance. Vous savez bien ce que je désire, ce que je veux! »
Garance: « Vous êtes extraordinaire, Edouard! Non seulement vous êtes riche, mais encore vous voulez qu’on vous aime comme si vous étiez pauvre! Et les pauvres, alors? Soyez un peu raisonnable, mon ami. On ne peut tout de même pas tout leur prendre, aux pauvres! »
- Frédérik : « Oh non, vous n’allez pas m’quitter comme ça, me laisser tout seul sur « le boulevard du crime ». Dites-moi au moins, quand je vous reverrai? »
Garance : « Bientôt, peut-être … .sait-on jamais … avec le hasard! »
Frédérik : « Oh ! Paris est grand vous savez ? »
Garance, intensifiant la gentille moquerie : « Non. Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour! »
L’autre personnage qui réagit en toute situation avec un véritable humour est Frédérik, figure de l’hédonisme décomplexé. Il est l’inverse de Baptiste, passant d’abord pour un pitre avant de laisser apparaître la véritable profondeur de son personnage. Lui aussi est un amoureux de la vie sans naïveté ni crétinerie et se révèle aussi malgré les apparences d’une rare générosité et d’une honnêteté intellectuelle qui n’ont d’égales que son orgueil et son infatigable gouaille. C’est lui qui lance une des plus belles phrases du chef-d’œuvre du duo Carné/Prévert : avouant à Garance et à lui-même à la fois l’amour qu’il a pour elle et la jalousie qu’il éprouve vis-à-vis du petit mime qu’elle aime, il lâche « Et si ça me plaisait à moi ? Si cela m’était utile, à moi, d’être jaloux, utile et même nécessaire… Grâce à toi je vais enfin pouvoir jouer Othello… Je cherchais le personnage mais je ne le sentais pas. C’était un étranger, maintenant c’est un ami, un frère. »
Et c’est lui aussi qui fait partie intégrante des dialogues les plus drôles, sans que l’on soit jamais tout à fait dans l’absurde.
- A Lacenaire, lui expliquant qui est l’homme avec qui il doit se battre en duel : « C’est un imbécile ! »
Lacenaire: « Vous allez le tuer, j’espère… »
Frédérik: « Oh, s’il fallait tuer tous les imbéciles… »
Lacenaire: « Evidemment… Et pourtant, ce serait tellement plus simple… »
Si cette belle séance de cynisme est partagée avec le dandy criminel, ça n’est pas un hasard. Si quelques scènes de Lacenaire ont du être coupées au montage (faisant notamment allusion à l’homosexualité du bandit historique), le personnage campé par Herrand a bénéficié d’une attention toute particulière de la part de Prévert qui rêvait de pouvoir un jour se pencher un peu plus sur lui. Littérateur de petite envergure, cultivé, infatigable misanthrope en perpétuelle et systématique révolte contre les gens et la société de manière générale, Lacenaire est fascinant dans son jusqu’auboutisme et dans la distance qu’il essaie toujours de prendre, parfois et finalement en vain, par rapport au monde qui l’entoure.
Lui aussi très orgueilleux, il tente même de prendre de la distance par rapport à Garance, l’assenant de discours égotistes « Quand j’étais enfant, j’étais déjà plus lucide, plus intelligent que les autres… « Ils » ne me l’ont pas pardonné, ils voulaient que je sois comme eux, que je dise comme eux… « Levez la tête Pierre-François… regardez-moi… baissez les yeux… ». Et ils m’ont meublé l’esprit de force, avec des livres… de vieux livres…Pourquoi tant de poussière dans une tête d’enfant ? Quelle belle jeunesse, vraiment ! Ma mère, ma digne mère, qui préférait mon imbécile de frère et mon directeur de conscience qui me répétait sans cesse : « Vous êtes trop fier, Pierre François, il faut rentrer en vous-même ! Alors je suis rentré en moi-même… mais je n’ai jamais pu en sortir ! Jolie souricière ! Les imprudents ! Ils m’ont laissé tout seul avec moi-même… et pourtant ils me défendaient les mauvaises fréquentations… »
Mais c’est sans doute face à l’autre dandy, face au comte, qu’il se révèle le plus dans la complexité de son esprit, son originalité et sa douleur : « Vous ne trouvez pas que c’est une question saugrenue que de demander aux gens qui ils sont? C’est sans doute pour cela qu’ils répondent à coté de la question: nom, prénom… Mais ce qu’ils sont réellement, hein, réellement, au fond d’eux mêmes, ils le taisent, ils le cachent soigneusement! »
Et c’est lui, l’homme intellectuellement trop compliqué, qui perdra le plus dans cette histoire : il n’aura jamais eu Garance mais il finira, comme prévu, sur l’échafaud.
Mais comme le dit Garance : «Ce n’est pas tellement triste, un enterrement. Il suffit qu’il y ait un peu de soleil dessus et tout le monde est content.»

Avec un tournage à Nice interrompu par les affres de la seconde guerre mondiale et une tempête qui ravagea une partie des décors, avec des ressources qui manquaient du fait des différentes pénuries, avec des membres de l’équipe qui étaient des résistants et qui devaient travailler dans le plus grand secret alors qu’un acteur collabo (Le Vigan) fut remplacé au pied levé lors de la déroute de Vichy, Les Enfants Du Paradis avaient tout pour aller droit dans le mur, mais grâce à un Marcel Carné des plus tyranniques au top de sa forme, grâce au talent d’un Prévert sur-inspiré par l’histoire et par ces acteurs grandioses, Les Enfants Du Paradis sont devenus un des plus grands chef-d’œuvres de l’histoire du cinéma, et malgré ses aspects foncièrement gaulois, sa pérennité et son universalité ne cessent de fasciner.