A SERIOUS MAN (Joel & Ethan Coen, 2009)

A Tedious Man...

A Tedious Man...

« A Serious Man » serait, paraît-il, un des meilleurs films des frères Coen : parce que c’est leur film le plus profond – d’aucuns emploient même le terme « métaphysique », parce qu’il est très autobiographique donc très personnel, parce qu’il est plus sérieux tout en gardant cet humour et cette atmosphère qui n’appartiennent qu’à eux…

Larry Gopnik (Michael Stuhlbarg) est l’exemple type du pékin moyen américain. Prof de physique dans les années 1960 à Minneapolis, il vit entre son université et son pavillon standardisé de banlieue aseptisée où évoluent son acariâtre de femme, sa dysmorphophobe de fille, son petit branleur de fils et son semi-débile de frère. Son existence tout à fait banale commence à prendre une tournure sacrément dramatique : un des ses étudiants (un vilain bridé) commence à lui offrir des pots-de-vin pour obtenir de meilleures notes et en rentrant chez lui sa femme lui annonce qu’il est temps de penser au divorce puisqu’elle veut vivre avec un type vachement plus chic : Sy Ableman, ami de la famille plein d’empathie vis-à-vis de ce pauvre Larry.

Ce dernier tente donc de trouver un équilibre et un sens à sa vie au milieu de tout cela, à grand renfort de conseils rabbiniques et en faisant tout pour être « a serious man ».

Les frères Coen ont pris cette habitude de tout bâtir autour de personnages qui n’ont pas grand-chose de reluisant, et, de ce point de vue, on ne peut pas dire qu’ils aient franchement dévié. Larry est un type bien médiocre et tous les autres rivalisent soit en stupidité soit en méchanceté. Mais malheureusement ces personnages ne sont ni aussi outrés ni aussi humains (ou peut-être le sont ils trop ?) que dans leurs précédents films. Aucun protagoniste n’a l’extravagance hilarante d’un Walter Sobchak du Big Lebowsky, aucun rôle n’a un tant soit peu l’humanité d’une Frances McDormand de Fargo. Larry lui-même, dans sa passivité, n’est pas du tout mais alors vraiment pas du tout drôle ou touchant. Il n’est que pathétique. Sa femme veut divorcer ? C’est son nouveau compagnon Sy qui prendra toutes les décisions pour Larry. Sy meurt et on découvre qu’il était fauché ? Larry va devoir prendre à charge ses funérailles. Larry se pose des questions ? Autant trouver la réponse chez un rabbin qui ne lui sera aussi utile qu’un mauvais psy, c’est tellement plus facile !

On pourra rétorquer que Larry est un serious man, un type bien, un homme bon qui se laisse dépasser par les évènements. Mais ce côté Jésus je-tends-la-joue-gauche-après-avoir-pris-sur-la-droite, quelque peu ironique au demeurant, devient rapidement exaspérant et les frères Coen ne semblent pas avoir la moindre empathie pour leur personnage. Il faudra attendre la cent quatrième minute pour arriver au paroxysme de ce traitement honteux que les Coen infligent à ce pauvre Larry : alors que les choses semblent aller mieux, que Larry semble remonter la pente, autant faire en sorte qu’une tornade arrive sur la ville et qu’il apprenne que finalement si, il l’a son cancer.

Malgré de bons acteurs, de bonnes idées, les Coen nous fournissent un film terne, à l’image même pas belle et au propos déprimant. Si c’est une œuvre autobiographique, les Coen sont très à plaindre d’avoir évolué dans un cadre pareil. Mais c’est peut être bien parce qu’ils se sont penchés sur un sujet très « personnel » qu’ils ont perdu le recul et l’absurdité qui faisait le charme et l’intelligence de leurs précédents films.

M. »K ».B

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TSAR (Pavel Lounguine, 2009) vs. IVAN LE TERRIBLE (Sergueï Eisenstein, 1944-1946)

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Pavel Lounguine s’est récemment penché sur une des grandes figures de l’histoire Russe, suffisamment tordue pour qu’elle suscite nombre de fantasmes et controverses et assez éloignée dans le temps pour qu’on puisse philosopher à son sujet comme on le souhaite. Pavel aurait certainement eu plus de problèmes à disserter sur Lenin ou Stalin mais son projet n’en était pas moins ambitieux. Car la vision lounguinienne d’Ivan IV, très  personnelle, vient directement se mesurer à la version eisensteino-stalinienne, considérée comme un des chefs-d’œuvre du septième art malgré la propagande quelque peu outrancière qui en transpire.

Petit rappel historique : Ivan, prince de Moscou et premier Tsar de toutes les Russies à partir de 1547, avait grandi dans une atmosphère relativement glauque, entre une mère morte empoisonnée, la crainte permanente de se faire dézinguer par un laquais à la solde des boyards et la violence ordinaire qui règne en cette période où le moujik moyen ne faisait pas dans l’œuf de Fabergé mais plutôt dans cette franche et saine impétuosité qui a fait la réputation du peuple russe.

Si la première partie de son règne est plutôt paisible et orientée vers une vraie unification et modernisation de l’Etat, Ivan reste dans les annales surtout pour la deuxième partie de sa vie, passée entre des campagnes militaires ambitieuses mais peu fructueuses et la formation de l’oprichnina qui mit le pays à feu et à sang.

Les deux versions semblent au premier abord radicalement différentes : d’un point de vue formel évidemment, tant les techniques et les styles de jeu d’acteurs ont pu évoluer en  soixante ans, mais aussi dans le traitement du personnage. Toutes deux apparaissent comme de vastes fresques alors que Lounguine, contrairement au maître soviétique, ne se penche que sur un très courte période ; il opte pour un vieux tsar illuminé, complètement fou, hanté par des victimes passées ou futures, qui fait torturer et assassiner moins pour des raisons politiques que parfaitement mystiques. L’essentiel du film repose sur plus l’opposition au métropolite Filipp Kolychev, ami d’enfance du tsar qui refuse de cautionner ses agissements, que sur la torture et la mise à mort des boyards. Ivan devient de plus en plus cinglé, refusant de réellement confronter le saint homme mais n’admettant pas la contradiction puisqu’il est lui-même l’expression de Dieu sur terre.  Ivan finit esseulé, à la fois loin de son peuple et de Dieu.

Eisenstein, pour des raisons évidentes d’encadrement de la culture par le gouvernement, a une approche nettement plus politique. Si Ivan est un illuminé, c’est pour la mère patrie et pour la cause du peuple. Ses entreprises militaires ont, d’une manière ou d’une autre et surtout quand les Allemands sont en face, un aspect glorieux. Les boyards sont à la fois des traîtres et des ennemis de classe. Bref, l’entreprise de ce très digne tsar ressemble à une sainte croisade et la Russie peut espérer des jours meilleurs.

Ceci dit, les deux films sont loin d’être dépourvus de similitudes. Si l’on s’en tient à l’aspect esthétique, on retrouve dans les deux cas une même splendeur des images, des jeux de lumières, une même intensité, des gueules fantastiques et de prodigieuses musiques (avec Prokofiev pour l’un et Krassavine pour l’autre). Mais les correspondances ne s’arrêtent pas tout à fait là.

En effet, s’il est clair que Lounguine détruit le personnage d’Ivan, Eisenstein n’avait pas fait dans la propagande bête et méchante. Stalin avait aimé la première partie du film (on peut se demander qui est réellement derrière le scénario tant les analogies avec des détails insignifiants de sa propre vie sont nombreuses), mais il avait fait interdire la deuxième partie qui laisse quelque peu de côté l’aspect héroïque du tsar pour insister sur la folie qui le saisit et le pousse à devenir un tantinet sanguinaire. Eisenstein était sans doute trop brillant pour se borner à faire une commande où le petit père des peuples aurait quasiment voulu faire lui-même le montage. Les jeux d’ombres ne sont jamais innocents, les symboles du pouvoir et de la religion non plus. Plus le film avance et rejoint la période sur laquelle s’est concentré Lounguine, plus Ivan devient un névropathe illuminé. L’apothéose de la folie arrive lorsque le film passe en couleur, tout à la fin, dans un dernier accès de débauche et de manigances sordides. Pour des raisons différentes certes, mais qu’il fasse assassiner pour des raisons religieuses ou politiques, il conforte son pouvoir absolu dans les deux cas et le résultat est globalement le même.

Dans les deux cas les cinéastes se sont livrés à une contestation du type pouvoir qui a toujours régit la Russie. On peut se demander si la vraie différence ne réside pas surtout dans l’époque et le fait qu’Eisenstein a eu l’intelligence d’éviter de se lâcher comme Lounguine et la bonne idée de mourir avant Stalin, évitant ainsi d’aller passer un séjour à Kolyma pour bien réfléchir à son sentiment vis-à-vis des autorités.

M. »K ».B

GAINSBOURG (VIE HEROÏQUE) (un « conte » de Joann Sfar, 2009)

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Joann Sfar, personnalité bouillonnante, hallucinante de productivité et d’inventivité, s’est donc cinématographiquement attaqué au phénomène Gainsbourg/Gainsbarre, caractère foisonnant, protéiforme et mythique du panthéon artistique français. La rencontre de deux créateurs poids lourds. Sauf que l’un a déjà son statut de légende, ce qui rendait l’expérience de Sfar très périlleuse.

Les premières minutes du film surprennent. En bien. Hormis via l’utilisation du terme « conte » dans le sous titre, la campagne market’ s’était bien gardée de montrer que le Sfar avait encore puisé dans son imaginaire débordant pour représenter le jeune Lucien Ginsburg, son esprit caustique, son monde énigmatique, et la voie empruntée, fondamentalement esthétique.

Sfar invente des situations fantasques, fait surgir des personnages extravagants comme ce chat quelque peu disert qui introduit Serge chez Juliette Greco, ou comme cette «Gueule », grand échalas, pantin désarticulé qui apparaît à la fois comme un double du chanteur et comme son compagnon, tel le manager d’une destinée tragique. Boris Vian, campé par Philippe Katherine, est réjouissant, tout comme l’apparition des Frères Jacques, hautement drolatique. Et puis… il y a ces acteurs : l’interprétation d’Elmosnino dans le rôle titre est relativement stupéfiante et celle de Casta en Bardot-la-cruche assez étonnante. Autant d’aspects auxquels on ne s’attendait pas et qui enchantent.

Mais la féerie de Sfar, si elle séduit de manière époustouflante au départ, s’épuise au fur et à mesure, jusqu’à quasiment disparaître quand Gainsbourg devient Gainsbarre. Ce qui pourrait être pris comme la métaphore d’une désillusion, de l’avènement du désenchantement absolu, dévoile en fait que Gainsbourg (Vie Héroïque) est si peu scénarisé qu’il devient un série de petites scénes sans véritable lien et de plans certes beaux mais sans grand intérêt ni narratif ni symbolique. Gainsbourg voit Jane Birkin s’en aller, il est triste, puis Gainsbourg a une aventure avec Bamboo et cinq minutes plus tard un enfant avec elle, avant d’enregistrer rapidement sa version reggae de la Marseillaise et que le générique de fin se mette en marche. L’évolution de Gainsbourg devient peu palpable, tout comme le propos de Sfar, et les 130 minutes que dure ce film commencent à se faire malheureusement sentir. L’absence de nombreux titres splendides de la discographie de Gainsbourg est sans doute une autre déception, surtout après le duo Greco/Gainsbourg sur Javanaise qui laissait espérer une magnifique B.O.

Peut-être Joann Sfar a-t-il eu tort de se mesurer à un tel monstre pour faire son premier film. Peut-être aurait il du faire un premier film plus complet sur Gainsbourg et, le succès aidant, scénariser un vrai projet sur Gainsbarre. Ou peut-être doit on juste partir du principe que Gainsbourg (Vie Héroïque) est un rêve de Sfar qu’il a eu l’incroyable chance de pouvoir porter à l’écran et que, à l’aune de la qualité moyenne des premiers films, Sfar reste tout de même un créateur épatant.

M. »K ».B

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ACCIDENT (Cheang Pou-Soi, 2009)

Le Cerveau qui déraille

Le Cerveau qui déraille

Louis Koo, le beau gosse habitué des très efficaces productions de la Milky Way du sieur Johnnie To, troque son habit de parrain d’Election pour celui du « Cerveau », génie de la petite criminalité hongkongaise.

Son métier : s’évertuer à trouver le stratagème le plus béton possible pour qu’un meurtre sordide passe pour un banal accident. Si ce truand-stratège qui opère dans l’ombre semble bien solitaire et torturé depuis la mort de sa femme, disparue elle aussi dans un « accident », force est de constater que sa maîtrise et des us et coutumes hongkongais en matière de sécurité et sa capacité à prévoir tout et n’importe quoi laissent pantois.

Sauf qu’un jour, la mise en scène d’une ces macabres mises à mort tourne mal et un de ses acolytes passe sous un tram (ce bon gros Lam Suet, dit « Fatty », toujours un bonheur à l’écran). Il ne lui en faut pas plus pour devenir complètement parano, se persuader qu’après sa femme et son pote c’est lui qu’on veut tuer, et chercher à détruire le type qui serait derrière tout ça.

Pas de fusillade détonante, pas de séance de torture chinoise excitante, pas de course-poursuite trépidante : on est dans le thriller qui marche selon des coups d’échecs. Accident est un échiquier où le Cerveau est le fou, aux coups à longue portée mais à la marge de manœuvre restreinte.

Comme toujours avec une production To, l’idée était excellente, à la fois originale et prêtant à des réflexions plus intéressantes que ne l’offre généralement ce type de films. En effet, Accident n’est pas uniquement un film stylisé comme Hong Kong sait nous les fournir de temps à autres : flirtant avec un Rashômon pour le doute qu’il introduit sur la réalité et sur sa perception, d’aucuns peuvent y voir des petits accents aussi bien dostoïevskiens que lynchiens dans l’auto-torture psychologique du personnage principal et l’enchevêtrement du vrai et du faux.

Mais on est malheureusement loin de la maîtrise dont peut souvent faire preuve un Johnnie To assisté de son fidèle Yau Nai Hoi au scénario. La classe relative de la réalisation tranche avec un côté brouillon de la narration qui, s’il permet de semer le trouble du Cerveau  dans celui du spectateur, empêche ce dernier de saisir le véritable enjeu du film. Curieusement, la folie du Cerveau n’apparaît que bien tard sans que l’effet de surprise soit saisissant. Le thriller psychologique est un exercice compliqué et faire un film « à la To »,  classe, captivant, où tout est réglé en 90 minutes, en y ajoutant un caractère aussi tortueux était peut-être trop audacieux pour que l’adaptation de Cheang à ce format fonctionne parfaitement.

Le sentiment final relève plus de la déception qu’autre chose, mais cela veut au moins dire qu’on en attendait quelque chose et qu’on peut espérer que le prochain coup de Cheang soit à la hauteur de son nouveau maître.

M. »K ».B

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LE TOP 10 DES FILMS DES ANNEES 2000

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La décennie arrivant à sa fin, nombre de listes apparaissent pour établir un classement débile des meilleurs films des années 2000. Si de son côté Télérama nous sort son propre cru 2009 réalisé à la fois par ses respectés critiques et son estimé lectorat, on peut aussi se pencher sur le classement « populaire » sorti par la très honorée IMDB. Ce « top rated 2000’s titles » se base à la fois sur la note moyenne donnée aux films par les internautes et sur le nombre de votes dont a bénéficié chaque film. Ce qui livre une relativement bonne idée du niveau moyen de la culture populaire contemporaine, même s’il faut avoir en tête que ce classement est réalisé grâce à des « clics » majoritairement ricains et qu’il est sans doute appelé à varier – même de manière peu significative.

Ainsi donc arrive en tête le divertissant Dark Knight (2008), avec sa succession de beaux phénomènes pyrotechniques et synthétiques, son sympathique et névrosant Heath Ledger, et son pathétique et inutile Christian Bale qui, depuis, a réussi à faire une prestation encore plus insipide dans Public Ennemies (2009). Que The Dark Knight arrive en tête des charts sur toute la décennie peut quand même laisser un peu perplexe. Car les énièmes aventures de la chauve-souris, bien que remaniées, ne sont pas de la plus grande originalité, et en terme de divertissement bon nombre de blockbusters rivalisent sans problème. Mais le pessimisme qui imprègne le film étant particulièrement intéressant au regard de l’histoire récente des Etats-Unis, il semble évident qu’un tel film, visuellement impressionnant et symboliquement très fort, allait marquer l’esprit du ricain moyen.

On trouve malheureusement aussi dans ce top 10 le fameux « LOTR ». Attention, non pas un épisode de la saga des Hobbits mais bien les trois, avec le Retour du Roi qui chope la deuxième position, La Communauté de l’Anneau la quatrième et Les Deux Tours la septième. On aurait pu admettre sans problème la présence de la trilogie prise dans son ensemble dans le classement mais les caler séparément comme trois des meilleurs films de la décennie relève de l’intolérable, n’ayons pas peur des mots. On ne s’épanchera pas ici sur le sujet, une critique parfaitement malhonnête de la trilogie se trouvant déjà sur ce blog, mais considérer que toutes les aventures des nains aux pieds velus méritent d’être dans ce classement relève d’une même malhonnêteté au regard de la production mondiale d’une décennie entière.

Il est assez amusant de constater aussi que sur les dix, neuf sont des films américains (félicitations au brésilien La Cité de Dieu qui trône en troisième place !) et cinq sont des produits des deux dernières années (The Dark Knight, Up, Inglorious Basterds, District 9 et Wall-E). Comme si l’avalanche marketing systématique avait non seulement le pouvoir de mettre des œillères à la population mais aussi celui de lui faire oublier qu’il y a eu des films de qualité les années qui précédaient.

Les films d’autres régions du monde, quant à eux, commencent à arriver dans les dix suivants (avec une incursion dans le top 10 lorsque le vote des internautes fluctue de manière plus significative), avec Amélie Poulain, La Vie Des Autres, Le Voyage de Chihiro, Le Labyrinthe de Pan

Pour faire une transition avant d’examiner un tri un peu plus malhonnête et prétentieux, arrêtons nous une seconde sur le classement du Times Online qui, lui, a préféré porter aux nues un certain nombre de films qu’on qualifie généralement « d’auteur porteurs » (comprendre films d’auteur à vocation commerciale). Ainsi apparaissent, du dixième au premier : 10-Hunger, 9-The Queen, 8-Casino Royale, 7-The last king of Scotland, 6-Slumdog Millionaire, 5-Team America, World Police, 4-Grizzly Man, 3- No Country for oldmen, 2-The Bourn Supremacy/the Bourn ultimatum, 1-Caché.

Maintenant que ce classement qu’on qualifiera d’honnête a été évoqué, il est temps de mentionner celui de la Cinémathèque du festival du film de Toronto. Ce catalogue de chef-d’œuvres ne déplairait certainement pas aux pontes du Masques & La Plume, cloîtrés dans leur studio à écorcher vif le moindre réal grand public, et à ceux de publications réputées qui auraient tendance à regretter que le cinéma ne soit pas uniquement tarkovskien à tendance mizogushiste. Les cinéphiles canadiens nous ont donc fait la sélection suivante (sans ordre particulier et qu’ils ont eu l’honnêteté de qualifier d’ « alternative »): Syndromes and a Century et Tropical Malady de Apichatpong Weerasethakul, Platform et Still Life de Jia Zhang-Ke, Eloge de l’amour de Godard, Le voyage de Chihiro de Myazaki, Les glaneurs et la glaneuse d’Agnès Varda, Three Times et Millenium Mambo de HHH, The New World de Terrence Malick, Caché de Haneke, Elephant et Gerry de Gus Van Sant, Beau Travail et L’intrus de Claire Denis, I don’t want to sleep alone de Tsai Ming-Liang, Le fils et L’enfant des frères Dardenne, The death of Mr. Lazarescu, l’Arche Russe de Soukorov, Mullholand Drive de Lynch et the Wind will carry us de Kiarostami.

Au regard de ces différentes visions du cinéma mondiale, entre celle des ricains pyrotechno-addicted, celle des critiques du Times qui ne se mouillent pas trop en jouant la carte des films « sérieux mais bankable » et celle des cinéphiles qui semblent particulièrement apprécier les salles vides, on peut penser qu’on a ici une synthèse de l’esprit du siècle qui débute.

Et maintenant, le tri débile du Kitsune tendance bridé sans ordre précis :

Yi Yi, Valse avec Bachir, 2046, La Vie Des Autres, Old Boy, Lost In Translation, Infernal Affairs, Le Voyage de Chihiro, Casino Royale, Hero.

M. »K ».B

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MERRY CHRISTMAS MR. LAWRENCE / FURYO (Oshima Nagisa, 1983)

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Pour bien célébrer la jolie et mielleuse période de Noël lors de laquelle il est coutume de se réunir pour se passer mutuellement de la pommade dans le dos avant d’y planter un couteau, autant parler d’un film de guerre où l’on n’arrondit pas les angles.

Merry Christmas Mr. Lawrence, dit Furyo dans la plupart des pays d’Europe, est un de ces films dont le propos du réalisateur peut échapper au spectateur tant il développe différents thèmes dans une seule et même intrigue. Mais il n’en reste pas moins un magnifique film sur la confrontation des cultures, un des plus beaux films de guerre, à l’intensité peu commune alors même que les traditionnelles scènes de combats militaires, tortures et autres violences guerrières ne se comptent même pas sur les doigts d’une main.

Prenant comme point de départ les souvenirs de guerre que Laurens Van Der Post avait compilés dans The Seed And The Sower et The Night Of The New Moon, Oshima nous conte les aventures de prisonniers anglo-saxons dans un camp japonais sur l’île de Java bien longemps avant que les Japonais ne se rendent.

Dans la valse de ce choc militaro-culturel se dégage un quatuor de personnages aux relations complexes, venant synthétiser l’amour-haine qui anime si bien les différents peuples de notre planète. Le capitaine Yonoi, prodigieusement campé par Sakamoto Ryuichi, le compositeur de l’enivrante B.O, contrôle le camp avec toute la rigidité et le manque d’humour dont le peuple nippon a su faire preuve de par le passé. Tout se passe de manière assez routinière dans cette sorte de goulag asiatique où Mr. Lawrence (Tom Conti, excellent), l’officier britannique parfaitement bilingue en japonais, fait la liaison entre les deux camps et développe une relation proche de l’amitié avec le sergent Hara (Kitano Takeshi).

Jusqu’au jour où arrive Jack Celliers (David Bowie). Celliers est une forte tête qui refuse de se soumettre. Après une fausse mise à mort Celliers sème la pagaille en tenant tête à un Yonoï aux sentiments ambigus, jusqu’à finir de manière assez peu reluisante, enseveli jusqu’au cou en plein soleil.

Oshima, qui a l’habitude de produire des films un tantinet scandaleux au regard de la morale nippone, réalise ici une oeuvre relativement peu positive pour les Japonais qui passent pour des brutes au respect à l’égard des droits de l’homme assez limité et à l’ouverture d’esprit quelque peu inexistante.

Mais la présence de Mr. Lawrence en tant que lien culturel nous fait habilement saisir que cette vision est des plus simplistes. Simpliste mais évidente et c’est ce qui fera passer Lawrence pour un traître aux yeux de ses congénères alors qu’il ne cherche qu’à temporiser et à comprendre. De l’autre côté, il y a Hara, qui, s’il reste profondément japonais, est en proie au doute. Celliers, lui, ne veut pas comprendre. Il va à l’encontre des pratiques japonaises, quoiqu’il arrive. Si Celliers représente l’occident qui campe sur ses positions, Yonoï est l’illustration du nippon traditionaliste dans toute sa splendeur.

Mais ni l’opposition Lawrence/Celliers-Hara/Yonoï pour des raisons raciales et culturelles ni l’opposition Lawrence/Hara-Celliers/Yonoi pour des raisons d’ouverture d’esprit ne tiennent. Car Oshima complexifie ses personnages en leur donnant des secrets personnels qui les rapprochent et justifient leurs attitudes. Le fait que Yonoï, dans toute sa rigidité du nationaliste conservateur japonais, ait clairement à combattre une attirance homosexuelle pour Celliers est un élément central du film et de ce rapprochement mais l’humanité de ces personnages ne se limite pas à ce tabou local qu’Oshima brise une nouvelle fois. Si Lawrence le lettré et Hara le rustre partagent un même humanisme qui ne peut qu’être déçu et fluctuer en fonction des situations, Yonoï et Celliers trainent tous deux le poids d’une faute passée qui explique leur comportement radical. Ces deux attitudes qui semblent diamétralement opposées se rapprochent peu à peu alors qu’il devient évident qu’elles sont toutes deux vouées à l’échec et qu’il n’y aura d’issue que dans le sacrifice et le pardon. Cet aspect atteint son paroxysme dans une scène mythique où Hara, plein comme une barrique, viole les instructions de Yonoï et libère Celliers et Lawrence de l’isolement le 24 décembre, en disant de manière frénétique qu’il est « Fathel Chlistmas ! Fathel Chlistmas ! ».

Entre l’humanisme d’Oshima, la musique de Sakamoto et des interprètes qui rivalisent en justesse et en charisme, on en vient même à oublier que vingt minutes du film sont en trop (pénible flashback sur la vie de Celliers qui n’apporte rien) et on restera longtemps avec une image en tête : celle de l’inénarrable Kitano, dans son premier rôle dramatique et volant la vedette à Bowie, souhaitant en 1946 un joyeux noël à Lawrence depuis le cachot où il attend de se faire exécuter. 

M. »K ».B

 

Melly chlistmas! Melly chlistmas!

Melly chlistmas! Melly chlistmas!

A L’ORIGINE (Xavier Giannoli, 2009)

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François Cluzet campe un escroc de petite envergure, sans doute passé par la prison et menant une vie faite d’abus de confiance et autres filouteries. Sa petite vie triste et solitaire aurait pu suivre son cours monotone s’il ne s’était pas un jour trouvé, à la suite d’une méprise, pris pour un chef de chantier d’une grande entreprise type Vinci et alpagué de toutes parts par une population qui pense voir en lui la reprise d’un chantier en stand-by depuis deux ans. Le chantier en question est une autoroute, dont la construction a été arrêtée à cause de la présence d’une variété de scarabée en voie d’extinction, et son annulation a joliment fait monter le taux de chômage dans la région. On est donc loin des petites manigances de cet homme qui désormais se fait appeler  « Philippe Miller » mais, dont on ne saisira véritablement que le prénom : « Paul ».

Miller récupère des pots-de-vin à tire-larigot de la part des entrepreneurs locaux qui ne veulent pas se faire doubler et y voit donc une nouvelle supercherie pour palper du billet de banque en profitant des systèmes tortueux de comptabilité qu’il connaît bien. Dupant la municipalité (représentée en la personne de la maire – Emmanuelle Devos) et une population locale qui met tous ses espoirs en lui, il prend la tête d’une filiale fictive du grand groupe et relance de manière complètement officieuse et illégale la construction de la quatre-voies. Evidemment, il faut peu de temps pour qu’il finisse par se rendre compte que sa machination le dépasse un chouïa et voir la grosse tromperie prendre un aspect de tragédie.

Entre les évidents problèmes de trésorerie, la méfiance de la banque et des fournisseurs qui grandit et le fait qu’un ancien complice en combines louches (Depardieu) vienne roder dans le coin, les choses se gâtent un peu plus pour l’ami « Paulo ».

Mais c’est que ce dernier commence à voir sa vision des choses et de sa vie changer. Malgré le fait qu’il soit complètement acculé et que la taule semble lui pendre au nez, il décide de ne pas renoncer à cette réalisation concrète qui, en plus d’offrir un espoir à la population locale, donne enfin un peu de sens à sa vie.

Cette histoire particulièrement rocambolesque est tirée d’un véritable fait-divers. Un fait-divers qui, s’il est ici bien évidemment romancé, n’en demeure pas moins sacrément hallucinant en termes de bluff, hasards, dimensions, implications.  Mais dans le fond, peu importe, le « vrai Paulo », Philippe Berre, est repassé par la taule, et il a depuis tout à fait disparu de la circulation.

Giannoli nous fait ici la gentillesse de ne pas tomber dans l’écueil du film social tendance artillerie lourde du misérabilisme et de la description larmoyante de pauvres gens pris dans l’engrenage de la crise, du chômage, de l’endettement, de l’alcoolisme et du suicide. La dimension sociale d’A l’origine a tôt fait de s’effacer pour laisser la place à l’histoire d’une destinée particulière qui, au-delà de son côté abracadabrant, est à la fois pathétique, assez captivante et émouvante.

Pathétique parce qu’au fond, l’anti-héros Philippe Miller est un type détruit, particulièrement asocial, passant son temps à berner les autres par nécessité et sans même faire preuve du petit cynisme qui pourrait le rendre imbuvable ou de la moindre véritable rédemption qui le sauverait aux yeux de tous. Ce sentiment naissant à l’égard du personnage de Cluzet – très bon, comme d’habitude quand il joue un type paumé – est d’autant plus renforcé par le fait qu’on ne sait rien de lui, ni de son passé ni de ses motivations, et qu’il est dès le départ évident que l’affaire dans laquelle il s’engage va être un fiasco total. Tous les autres personnages sont aussi pathétiques car, dans leur malheur, ils continuent à se faire avoir par un type qui sent l’embrouille à vingt mètres mais ça c’est une autre histoire…

Assez captivante parce que Giannoli nous livre ici un véritable thriller, à la trame un peu longue sans aucun doute mais bien prenante, à l’interprétation d’une justesse rare, et où la musique de Cliff Martinez vient très bien rythmer l’évolution et du chantier et de l’escroc. Car A l’origine donne à voir une véritable évolution. Tentant d’échapper à la police par tous les moyens, il finit par littéralement s’y livrer, mais c’est là troquer sa liberté de mouvement contre sa liberté de conscience. Car Miller n’est pas un gentleman. Plusieurs fois il essaie de partir avec le cash en poche. Il revient à chaque fois, jamais par pur amour de son prochain, sans doute plus pour des raisons qui le dépassent, bien personnelles mais toutes aussi belles.

Emouvante car, s’il n’y aura pas de réelle rédemption, si bon nombre de types déjà désespérés finissent par se rendre compte qu’ils se sont encore faits blouser, cet épisode dans la vie d’un pauvre type comme Miller s’avère être salvateur. La (més)aventure à laquelle il se retrouve mêlé malgré lui devient un révélateur, une entreprise concrète et collective qui donne un sens véritable à sa vie pitoyable. Peu importe qu’il ne soit pas vraiment tourné vers les autres : l’amour qu’il trouve dans les bras de la maire et le fait d’avoir une véritable direction dans laquelle aller, un réel but à atteindre dans une authentique structure sociale, lui (re)donnent une raison d’exister.

Certes, cette histoire a d’autres implications, la vie de Miller agissant comme une véritable main invisible sur la destinée de tous les ouvriers. Mais A l’origine reste avant tout la trajectoire d’un homme en qui une flamme se réanime. Et en cela Giannoli nous offre un très joli (petit) film.

M. »K ».B

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LE TOP 10 DES (GRANDES) CARRIERES DOUTEUSES

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Après le top 10 des acteurs les plus surestimés voici donc venu le temps de se pencher sur le top 10 des carrières suspectes.

Grands acteurs ou cabotins bénéficiant simplement d’un sacré physique, crack de l’interprétation ou comédien uniquement charismatiques, ces hommes étaient promis à un brillant avenir. Ils auraient pu figurer au panthéon des acteurs à côté des Marlon Brando, Humphrey Bogart, James Stewart, j’en passe et des meilleurs… si, à cause du conseil fort mal avisé d’un agent mal choisi, de la pression due à un besoin urgent de cash ou encore d’un ego tellement énorme qu’il anéantit tout sens critique, ils n’avaient pas un jour tourné dans un ou plusieurs films bidons les faisant dégringoler au bas de l’échelle de la qualité cinématographique.

Il n’est pas question ici de pointer du doigt toutes les tares ou tous les points qui sauvent ces grandes figures du cinéma de la déchéance la plus totale mais plutôt de tenter de comprendre pourquoi ils se sont brisés en pleine ascension.

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Pour commencer dans une optique gauloise, Jean-Paul Belmondo est sans doute le meilleur exemple français pour cette catégorie. Homme de théâtre, ses débuts au cinéma sont éclatants, alternant entre films d’auteur et films plus commerciaux : entre Léon Morin, prêtre, Un singe en hiver, L’homme de Rio (un des films fétiches de Spielberg, sic), A bout de souffle, Une femme est une femme, Pierrot le fou, Borsalino, il montre l’étendue de ses capacités et devient rapidement le petit chouchou du box-office hexagonal. Mais le vertige du succès le pousse peu à peu à enchaîner les nanars commerciaux, puis à disparaître du grand écran et à revenir sur les planches où son style « toc-toc-badaboum-c’est-moi!» continue à ravir les amateurs de théâtre de boulevard. Mais malgré quelques rebondissements comme Itinéraire d’un enfant gâté, Bebel ne retrouvera jamais son prestige passé. Son dernier retour à l’écran, dans Un Homme et son chien semblait attendu mais fut un joli bide où la prestation de l’acteur fit carrément pitié aux critiques… mais à sa décharge et comme l’a montré le dernier palmarès des Gérard du cinéma, le réalisateur y est quand même pour beaucoup.

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Dans la catégorie des jeunes acteurs prometteurs qui finissent par se fourvoyer dans des productions bien lourdes, Ewan McGregor fait figure de poids lourd. En effet, le petit favori de Danny Boyle qui avait commencé en fanfare dans Les Virtuoses (de Mark Herman) et dans Petits Meurtres Entre Amis, Trainspotting et Une Vie Moins Ordinaire finit par se brouiller avec le réalisateur quand ce dernier doit céder à la pression des studios et prendre Leonardo Di Caprio à sa place pour le rôle principal dans La Plage. Mais cette attitude anti-majors trouve sa limite lorsqu’il commence à flirter avec Georges Lucas. Quand on lui demandera avec perplexité pourquoi il était passé de films dits « indépendants » à la série des trois médiocres Star Wars, l’intéressé répondra avec honnêteté : « I know what I said, but, hey! This is Star Wars! ». Mais malgré cette sympathique honnêteté, il faut bien admettre que depuis qu’il est allé jouer au jedi devant un écran bleu, sir Mc Gregor n’a pas fait dans le top de la qualité cinématographique. Entre le kitsch de l’insupportable Moulin Rouge, l’échec relatif de The Island et le fourvoiement fatal d’Anges et Démons, il n’en finit pas de décevoir et on ne peut que remercier le ciel que les producteurs de James Bond aient finalement opté pour Daniel Craig afin de renouveler la licence.

Mais il arrive bien souvent que l’échec d’une carrière soit du non pas au fait de prendre tous les rôles qu’on se voit proposer parce qu’ils rapportent du cash mais bien au fait d’avoir refusé des rôles. Stupidité personnelle ou manque d’intuition de l’agent peu importe bon nombre d’acteurs qui nous intéressent aujourd’hui ont manqué des rôles qui auraient pu apporter une dimension supérieure à leur palmarès.

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De ce point de vue l’exemple le plus pathétiquement drôle est celui de Michael Madsen, acteur moins connu que les autres qui figurent ici mais bénéficiant d’un véritable charisme qui aurait pu lui ouvrir de sacrées portes. Il est intéressant de voir qu’un acteur qui a commencé à être connu en jouant dans The Doors d’Oliver Stone, dans Thelma & Louise, dans Rerservoir Dogs… finit par refuser le rôle principal dans Tueurs Nés – en suivant les conseils de Tarantino – ou celui de Vincent Vega dans Pulp Fiction, et va plutôt tourner dans de fascinants ouvrages tels que Sauvez Willy (1&2), La Mutante (1&2), Mon Boss, Sa Fille Et Moi… Deux refus cruciaux et bien des bouses plus tard, Michael Madsen n’est plus qu’un acteur de seconds rôles qui suscitent de la part du grand public des réflexions comme « mais j’le r’connais, j’suis sûr de l’avoir déjà vu quelque part… » sans jamais réussir à identifier l’énergumène.

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Vient ensuite le sympathique cousin d’outre-atlantique de notre Julien Lepers national, Michael Keaton, qui avait su montrer la diversité de son jeu en tournant aussi bien avec Burton, Branagh, Tarantino… Voilà un acteur qui, commercialement, aurait pu se faire une montagne de blé s’il n’avait pas refusé de continuer à jouer Batman et qui, artistiquement, aurait pu se bâtir une meilleure renommée s’il n’avait pas finit par faire que des seconds rôles dans des films qui ne tiendront pas dix ans dans les mémoires collectives (Jack Frost, L’enjeu, Hors d’atteinte, Les Sables mouvants ou encore La Coccinelle revient – sic).

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Ceci dit, Michael Madsen et Keaton sont bien battus en terme de refus mythiques par plusieurs grandes figures, à commencer par le sympathique Mickey Rourke, a.k.a « El Marielito » en tant que boxeur, a.k.a « the Human Ashtray » selon Kim Basinger. Ce dernier, dont Elia Kazan avait fait un véritable éloge et qui bénéficiait de manière trop peu commune à la fois des faveurs du public et de la critique après les succès de 9 semaines et ½, L’année du Dragon ou Angel Heart, non content d’être un alcoolique notoire et d’être passé par plusieurs cures de désintoxication, a manqué à la fois le rôle titre du Flic de Beverly Hills, a refusé Highlander, Rain Man, Les Incorruptibles, Platoon, Top Gun… Bref autant de rôles qui auraient pu donner une petite dynamique à sa carrière. Reste à savoir si, après des rôles remarqués mais de faible envergure comme dans Domino, Sin City, etc…, son grand retour dans The Wrestler saura rétablir de manière concrète une carrière brisée.

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Le deuxième champion du « bad move » semble être John Travolta, le sympathique coreligionnaire de Tom Cruise, qui infirme donc l’idée qui pourrait selon laquelle il y aurait une malédiction qui ne frappe que les « Michael ». Après ses débuts notables dans Saturday Night Fever et Grease, puis plus tard Staying Alive (on pensera ce qu’on veut de ces films, il n’empêche qu’ils ont construit sa notoriété), le malheureux Travolta a eu l’intelligence de dédaigner d’abord – et ce au grand bénéfice de Richard Gere – Days Of Heaven, American Gigolo, Officier & Gentleman, Chicago… puis Apolo 13 et Forrest Gump. S’il est vrai qu’il a joué de malchance en se voyant préférer Val Kilmer pour interpréter Jim Morrisson, Jack Nicholson pour As Good As It Gets et Kevin Spacey pour American Beauty, il faut bien avouer que Travolta est passé maître es plantages, n’arrivant même pas à rebondir de manière élégante sur le succès de Pulp Fiction. Son interprétation dans Face/Off fut une belle surprise mais Broken Arrow puis Battlefield Earth finissant de placer l’acteur dans la case des acteurs has been que l’on apprécie pour de tout petits rôles comme dans La Ligne Rouge.

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Il arrive toutefois que même quelques légendes du cinéma aient pris des décisions extrêmement surprenantes. Al Pacino, considéré à juste titre comme un des plus grands acteurs de tous les temps, l’interprète de génie du Parrain et qui porte à bout de bras le mythique Scarface avait déjà refusé Apocalypse now pour des raisons déjà évoquées ici. Mais qu’il dédaigne des rôles comme celui de Han Solo dans Star Wars (pourtant le seul personnage de la série qui n’a pas ruiné la carrière de l’acteur qui devait l’incarner par la suite) ou comme les rôles principaux de Né un 4 juillet, Pretty Woman, A la rencontre du troisième type… et qu’il veuille bien volontiers tourner dans des films comme Ocean’s Thirteen, Franckie & Johnny, ou 88 minutes laisse extrêmement perplexe. Il semble que l’acteur vieillissant ne soit à la hauteur de son talent que lorsqu’il joue dans des films un peu plus intimistes tels que Le Marchand de Venise.

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No comment...

Il est intéressant de constater que Pacino partage ce déclin avec l’autre mythe des années 70, monsieur Robert De Niro, qui, s’il reste un des rares acteurs de légende n’en a pas moins fait de curieux choix. Que Meet The Parents, Meet The Fockers, Mafia Blues… aient généré des montants faramineux n’est pas la question, il semble simplement étrange qu’un type de cette envergure finisse par faire si peu de films qui auront plus tard la notoriété des œuvres de son passé. Comme si l’acteur disparaissait peu à peu sous le flot toujours plus dense des succès éphémères d’Hollywood. Son rôle dans Les Aventures de Rocky & Bulwinckle reste quant à lui un des plus gros scandales  de l’histoire du cinéma toutes carrières d’acteurs confondues.

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Dans la catégorie des vastes blagues de ce genre se place aussi plutôt bien Sean Connery. « The sexiest man alive » – qui avait commencé comme footballeur et culturiste pour le concours de Monsieur Univers (sic) et qui s’était tourné vers le métier de saltimbanque sur le tard – avait eu la chance d’être sélectionné parmi 600 candidats pour interpréter le plus célèbre agent secret.  Si son choix de quitter la licence bondienne était sans doute raisonné et judicieux et qu’il joua pour d’excellents films par la suite (L’homme qui voulut être roi, Le nom de la Rose, La dernière croisade, Octobre Rouge…), force est de constater que la fin de sa carrière s’illustre par La Ligue Des Gentlemen Extraordinnaires et Chapeau Melon Et Bottes De Cuir, films dont l’envergure des échecs ne trouve d’égale que dans le chaos hallucinatoire d’un Zardoz qui aurait entaché la carrière de quiconque. Ceci dit, Sir Thomas Sean Connery fait partie de ses personnages tellement sympathiques qu’on serait prêt à tout lui accorder. Et quand il explique qu’il trouve que le cinéma est une bonne chose mais que la retraite en est encore une plus belle et qu’il a l’intelligence de rester bien loin d’un projet comme Indiana Jones et le crâne de cristal, on ne peut que devenir un peu plus laxiste à son égard.

Pour finir, on pourrait émettre une supposition en regardant, parmi tant d’autres, la carrière d’un bien jeune acteur : Jake Gyllenhaall qui, après avoir fait sa réputation sur des films comme Donnie Darko, Brockeback Mountain ou Zodiac, sera prochainement sur les écrans pour le rôle titre de Prince Of Persia, et ça, au regard de la bande-annonce, ça fait très très peur.

M. »K ».B

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IN THE LOOP (Armando Iannucci, 2009)

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Voilà bien longtemps que les grands écrans ne nous avaient pas fourni une comédie british bien bavarde et sacrément déjantée comme ils savent si bien le faire.

Iannucci et la BBC nous offrent ici une jolie et bien dramatique farce, spin-off de la série The Thick Of It qui relate avec beaucoup d’acidité les aventures du gouvernement britannique et en particulier celles de Malcolm Tucker (excellent Peter Capaldi) , « director of communications ». Dans ce long-métrage, les négociations à la fois musclées, cyniques et pathétiques entre services britanniques et américains où chacun tente de doubler les autres sans aucun scrupule est une guerre, une guerre complètement fictive, dont on ne comprendra jamais les enjeux mis à part le fait qu’elle est l’œuvre de lobbys obscurs et qu’elle se jouera, évidemment, au Moyen-Orient.

Tout commence avec une bourde de Simon Foster (Tom Hollander), « Secretary of State for International Development », qui, interviewé à la radio, dit malencontreusement que la guerre est « imprévisible ». Malencontreusement car Simon n’est pas du tout partisan de la guerre pour régler les éternels problèmes de la région en question ; il est juste foncièrement incompétent, malhabile et stupide. Les media sont paniqués, Malcolm Tucker ulcéré, et les pro-conflits aux Etats-Unis, ravis. Les choses empirent un peu plus lorsque Simon, dans toute sa nullité, tente de rétablir la barre en expliquant à la presse que : « to walk the road of peace, sometimes we need to be ready to climb the mountain of conflict ».

A partir de là s’enclenche une spirale infernale de manigances diverses et variées au sein desquelles Karen Clarke et le Général Miller (James Gandolfini), les ricains pacifistes, vont tout faire pour empêcher cette guerre, quitte à se faire aider par cette équipe de bras cassés british. Equipe qui ne veut pas perdre la face mais qui est elle-même en proie aux influences du belliciste Linton Warwick, sympathique personnage qui veut à tout prix créer une guerre complètement artificielle et qui, détail mineur mais quelque peu représentatif, dispose d’une grenade en tant que presse-papiers.

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Si on peut regretter un côté un peu dualiste à cette intrigue (les gentils pacifistes contre les méchants va-t’en-guerre), la présence de quelques longueurs qui viennent casser la frénésie générale et qu’on eut aimé que le cataclysme militaire soit juste une conséquence délirante de la bourde de départ et non l’objet d’une vraie intrigue qui confère à l’ensemble une véritable gravité, il faut bien admettre qu’In The Loop fait son petit effet.

La dimension quelque peu manichéenne de l’intrigue est joliment compensée, il faut bien l’admettre, par les excès et extravagances d’absolument tous les personnages, sans qu’un seul puisse rattraper les autres tant ils sont tous sournois, débiles, violents, fanatiques ou à côté de la plaque. En conséquence, la guerre devient le résultat de la stupidité d’êtres qui s’excitent comme des fous, rusent, trépignent, trahissent, sous une pression qui leur fait complètement oublier pourquoi et comment ils sont sensés bosser ou pour des intérêts qui leur font totalement perdre le sens des réalités.

In The Loop présente de manière absolument jubilatoire les hautes instances américaines et britanniques qui, sérieuses et austères dans l’imaginaire collectif, passent ici pour une grande famille dont les membres passent leur temps à se faire des coups bas bien mesquins ou à s’épauler de manière sincère mais éphémère dans un environnement où l’improvisation et le ridicule ont toute leur place. De ce point de vue, l’exposé que le général Miller fait de l’état des troupes à Karen Waren, planqués dans la chambre de la fille du président et à l’aide de la calculette musicale de cette dernière, est des plus jouissifs.

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"Twelve thousand troops. But that's not enough. That's the amount that are going to die. And at the end of a war you need some soldiers left, really, or else it looks like you've lost."

De même pour le traquenard dans lequel se retrouve l’ordurier Malcolm Tucker, pensant assister au « War Committee » et se voyant refourguer comme seul interlocuteur un gamin de 22 ans qui pense pouvoir sans problème dealer avec un représentant du gouvernement anglais.

Malcolm Tucker: I’m sorry, I don’t… This situation here is… Is this it? No offence, son, but you look like you should still be at school with your head down a fucking toilet.

A.J. Brown: Your first point there, the offence? I’m afraid I’m going to have to take it. Your second point, I’m 22, but item, it’s my birthday in nine days, so… if it will make you feel more comfortable, we could wait.
Malcolm Tucker: Don’t get sarcastic with me, son. We burned this tight-arsed city to the ground in 1814. And I’m all for doing it again, starting with you, you frat fuck. You get sarcastic with me again and I will stuff so much cotton wool down your fucking throat it’ll come out your arse like the tail on a Playboy bunny. I was led to believe I was attending the war committee.

Car les incartades faîtes au protocole sont monnaie courante dans ce grand cirque géopolitique, et la diarrhée verbale que déverse Malcolm Tucker sur chaque personnage tentant de s’opposer à lui sous couvert d’us et coutumes n’en devient que plus violente.

Sir Jonathan Tutt: Let me tell you the process here, Malcolm, and why that’s not possible…
Malcolm Tucker: Just fucking do it! Otherwise you’ll find yourself in some medieval war zone in the Caucasus with your arse in the air, trying to persuade a group of men in balaclavas that sustained sexual violence is not the fucking way forward!

Cette idée fort peu alléchante et un tant soit peu rustre de Malcolm Tucker est aussi un bel exemple des clichés que se font les anglo-saxons sur d’autres nations. Entre des Américains qui se pensent encore comme maîtres du monde, et qui pouvaient, il y a encore peu, dédaigner une bonne partie du reste de l’humanité dans leur démarches internationales et des Anglais qui galèrent pour ne pas perdre la face vis-à-vis de leur gigantesque cousin, on en arrive à une belle dose de stéréotypes et de mépris franchement hilarants. Ainsi le Caucase n’est qu’un lieu peuplé de barbares et la seule utilité que peuvent avoir les Japonais dans les arcanes de l’ONU est de posséder une imprimante ; néanmoins, ce type de sorties incroyables mais sans doute parfaitement présentes dans la bouche de diplomates en off concerne aussi leurs alliés occidentaux, comme le montre magnifiquement un ambassadeur anglais : « No, no, no, you needn’t worry about the Canadians, they’re just happy to be there…Yes, well, they always look surprised when they’re invited. » ou encore le général Miller : « This is the problem with civilians wanting to go to war. Once you’ve been there, once you’ve seen it, you never want to go again unless you absolutely fucking have to. It’s like France».

Portrait au vitriol des hautes sphères qui régissent le sort de la planète, pamphlet désopilant décriant les méthodes de prises de décisions internationales, In The Loop ressort à la fois comme une prodigieuse farce mais effraye aussi tant elle semble proche de la réalité, tant le clan Linton fait penser au clan Bush, tant le comportement anglais fait penser aux attitudes de Blair durant les préparatifs de la guerre en Irak et tant le retournement de veste du général Miller fait penser à celui de Colin Powell…

M. »K ».B

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LES ENFANTS DU PARADIS (Marcel Carné, 1945)

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Alors que la production audiovisuelle mondiale ne cesse de croître et de diffuser des films que l’on consomme comme des épisodes de séries, il est de ces vieux films qui restent et brillent dans la brume que dégagent les blockbusters qui se suivent les uns après les autres sur les grands écrans comme une succession sans fin de tirs d’artillerie lourde pyrotechnique. To Be Or Not To Be, dont il était fait mention ici précédemment, en est un, Les Enfants Du Paradis en est un autre.

Dans le Paris turbulent du XIXème siècle, dans les environs du Boulevard du Crime, six personnages entament un étrange ballet autour du théâtre le Funambule. Garance (Arletty), est aimée à la fois du tendre mime Baptiste Deburau (Jean-Louis Barrault), de l’exubérant acteur Frédérick Lemaître (Pierre Brasseur), du cynique bandit Pierre-François Lacenaire (Marcel Herrand), et du riche et pédant comte Edouard de Montray (Louis Salou). En dépit de sa curieuse amitié pour Lacenaire qui l’amuse malgré lui, de son aventure avec Frédérick qui la divertit et de la période de sa vie avec le comte de Montray qui l’ennuie, Garance n’aimera qu’une seule personne, Baptiste qui l’émeut. Mais Baptiste complique trop les choses en idéalisant Garance et finira par se marier avec Nathalie (Maria Casares), amoureuse de Baptise depuis qu’ils sont enfants.

Difficile de parler d’un des plus grands chef-d’œuvres de l’histoire du cinéma sur lequel déjà tout a été dit. Difficile de parler d’un film qui traite des relations humaines avec autant d’intelligence et de finesse, et où les dialogues de Prévert fusent avec autant humour et dont la dialectique accompagne si superbement la confrontation des personnages.

Chacun des personnages partage un ou deux traits de caractères semblables à ceux d’un autre mais est aussi suffisamment différent, se distinguant radicalement des autres. Néanmoins, à aucun moment le moindre manichéisme ne vient nuire à leur long ballet, un ballet divisé en deux époques séparées par une ellipse de quelques années. Cet espace temporel fonctionne tel un incubateur de ces destinées, les transformant à partir de ce qu’ils ont vécu dans la première époque, tout en leur faisant conserver leur essence.

Baptiste passe de gentil petit mime martyrisé par son père à grand artiste adulé non seulement « au paradis » mais par tous ; Frédérik arrive à quitter le Funambule pour enfin partir jouer des tragédies ; Lacenaire, un temps en fuite, revient rôder dans la capitale… Mais le changement qui s’opère est aussi interne, plus psychologique. Baptiste reste un artiste idéaliste dans son travail mais l’échec avec Garance lui a fait développer une dureté dont la violence n’a d’égale que le talent avec lequel il la dissimule. Frédérik, être qui gardera son enthousiasme exubérant jusqu’au bout, accepte enfin face à Garance des sentiments plus profonds, sentiments qui lui permettent de jouer la tragédie. Quant à Lacenaire, son éternel cynisme ne l’empêchera pas de se perdre dans un acte désespéré. Garance, elle, évolue avec la simplicité et le bon sens qui la qualifient, la nouvelle opulence dans laquelle elle vit lui ayant seulement fait perdre un peu en gaieté.

De tous ces personnages, trois peuvent apparaître plus particulièrement émouvants : Garance, Frédérik et Lacenaire. Le comte est l’incarnation parfaite du dandysme morbide dont il n’y a pas grand-chose à raconter et Nathalie, malgré la véritable tragédie qui anime son personnage, ressort moins que les autres sans doute à cause d’une transparence relative de Maria Casares par rapport aux autres acteurs plus expérimentés – ce n’est sans doute pas un hasard si elle a toujours été zappée par les différents critiques.

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Ce choix est tout à fait subjectif et peut paraître parfaitement iconoclaste aux yeux des admirateurs du petit pantomime tout de blanc vêtu. Mais Baptiste, qui a pu en émouvoir tant, peut aussi devenir agaçant, voir louche, tant son apparente bonté et son sincère idéalisme dissimulent l’égoïsme qui le caractérise dans son attitude vis-à-vis des protagonistes principaux : ses compliments adressés à l’art de Frédérik peuvent passer pour des phrases de pure forme trahissant une pointe de mépris, sa haine du vilain Jericho, son absence de miséricorde à l’égard de son père, sa manière de compliquer sa relation avec Garance tout en ruinant l’univers de Nathalie… autant de traits qui participent peu à peu à détruire l’admiration qu’on peut avoir pour lui au début du film. Admiration déjà nuancé par la confrontation avec le personnage d’Arletty : son côté amoureux éperdu, romantique torturé, ne tient pas face au charme du bon sens de Garance.

Baptiste : « Je tremble parce que je suis heureux et je suis heureux parce que vous êtes là tout près de moi. Je vous aime et vous Garance, m’aimez-vous ? »

Garance : « Vous parlez comme un enfant, c’est dans les livres qu’on aime comme ça, et dans les rêves, mais pas dans la vie ! »

Avant de lui lâcher plus tard en pleine figure : « Je vous en prie Baptiste, ne soyez pas si grave, vous me glacez. Il ne faut pas m’en vouloir mais je ne suis pas… comme vous rêvez. Il faut me comprendre, je suis simple, tellement simple. Je suis comme je suis, j’aime plaire à qui me plaît, c’est tout. Et quand j’ai envie de dire oui je ne sais pas dire non.

arletty-garance-films-kitsuneGarance aime Baptiste le rêveur mais se refuse à admettre la vision que ce dernier a d’elle-même. Loin d’être aussi torturée, elle est, à l’image d’Arletty, le bon sens, l’enthousiasme et la simplicité. Femme amoureuse de la vie dont la tragédie n’est due qu’aux aléas d’un environnement sur lequel elle peut moins influer que son charme ne pourrait le laisser croire, elle est l’incarnation de la liberté et de l’indépendance d’esprit. Toutes ses phrases résonnent de cette intelligence.

- A Baptiste, l’amoureux transi : « Vous m’avez aidée à vivre pendant des années, vous m’avez empêché de vieillir, de devenir bête, de m’abîmer… Je me disais : tu n’as pas le droit d’être triste, tu es tout de même heureuse puisque quelqu’un t’a aimée. »

- A Lacenaire, le cynique imbu de lui-même : « Vous parlez tout le temps. On se croirait au théâtre. Ça distrait, et puis, c’est reposant ! »

- Au comte : « Mais je vous aime, mon ami. Vous êtes séduisant, vous êtes riche, vous avez beaucoup d’esprit, vos amis vous admirent, les autres vous craignent, vous plaisez beaucoup aux femmes. Enfin, tout le monde vous aime, Edouard. Vraiment, il faudrait que je sois bien difficile pour ne pas faire comme tout le monde. »

Le comte : « Taisez-vous Garance. Vous savez bien ce que je désire, ce que je veux! »
Garance: « Vous êtes extraordinaire, Edouard! Non seulement vous êtes riche, mais encore vous voulez qu’on vous aime comme si vous étiez pauvre! Et les pauvres, alors? Soyez un peu raisonnable, mon ami. On ne peut tout de même pas tout leur prendre, aux pauvres! »

- Frédérik : « Oh non, vous n’allez pas m’quitter comme ça, me laisser tout seul sur « le boulevard du crime ». Dites-moi au moins, quand je vous reverrai? »

Garance : « Bientôt, peut-être … .sait-on jamais … avec le hasard! »

Frédérik :  « Oh ! Paris est grand vous savez ? »

Garance, intensifiant la gentille moquerie : « Non. Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment comme  nous d’un aussi grand amour! »

enfants-du-paradis-films-kitsuneL’autre personnage qui réagit en toute situation avec un véritable humour est Frédérik, figure de l’hédonisme décomplexé. Il est l’inverse de Baptiste, passant d’abord pour un pitre avant de laisser apparaître la véritable profondeur de son personnage.  Lui aussi est un amoureux de la vie sans naïveté ni crétinerie et se révèle aussi malgré les apparences d’une rare générosité et d’une honnêteté intellectuelle qui n’ont d’égales que son orgueil et son infatigable gouaille.  C’est lui qui lance une des plus belles phrases du chef-d’œuvre du duo Carné/Prévert : avouant à Garance et à lui-même à la fois l’amour qu’il a pour elle et la jalousie qu’il éprouve vis-à-vis du petit mime qu’elle aime, il lâche « Et si ça me plaisait à moi ? Si cela m’était utile, à moi, d’être jaloux, utile et même nécessaire… Grâce à toi je vais enfin pouvoir jouer Othello… Je cherchais le personnage mais je ne le sentais pas. C’était un étranger, maintenant c’est un ami, un frère. »

Et c’est lui aussi qui fait partie intégrante des dialogues les plus drôles, sans que l’on soit jamais tout à fait dans l’absurde.

- A Lacenaire, lui expliquant qui est l’homme avec qui il doit se battre en duel : « C’est un imbécile ! »

Lacenaire: « Vous allez le tuer, j’espère… »

Frédérik: « Oh, s’il fallait tuer tous les imbéciles… »

Lacenaire: « Evidemment… Et pourtant, ce serait tellement plus simple… »

lacenaire-herrand-films-kitsuneSi cette belle séance de cynisme est partagée avec le dandy criminel, ça n’est pas un hasard. Si quelques scènes de Lacenaire ont du être coupées au montage (faisant notamment allusion à l’homosexualité du bandit historique), le personnage campé par Herrand a bénéficié d’une attention toute particulière de la part de Prévert qui rêvait de pouvoir un jour se pencher un peu plus sur lui. Littérateur de petite envergure, cultivé, infatigable misanthrope en perpétuelle et systématique révolte contre les gens et la société de manière générale, Lacenaire est fascinant dans son jusqu’auboutisme et dans la distance qu’il essaie toujours de prendre, parfois et finalement en vain, par rapport au monde qui l’entoure.

Lui aussi très orgueilleux, il tente même de prendre de la distance par rapport à Garance, l’assenant de discours égotistes « Quand j’étais enfant, j’étais déjà plus lucide, plus intelligent que les autres… « Ils » ne me l’ont pas pardonné, ils voulaient que je sois comme eux, que je dise comme eux…  « Levez la tête Pierre-François… regardez-moi… baissez les yeux… ». Et ils m’ont meublé l’esprit de force, avec des livres… de vieux livres…Pourquoi tant de poussière dans une tête d’enfant ? Quelle belle jeunesse, vraiment ! Ma mère, ma digne mère, qui préférait mon imbécile de frère et mon directeur de conscience qui me répétait sans cesse : « Vous êtes trop fier, Pierre François, il faut rentrer en vous-même ! Alors je suis rentré en moi-même… mais je n’ai jamais pu en sortir ! Jolie souricière ! Les imprudents ! Ils m’ont laissé tout seul avec moi-même… et pourtant ils me défendaient les mauvaises fréquentations… »

Mais c’est sans doute face à l’autre dandy, face au comte, qu’il se révèle le plus dans la complexité de son esprit, son originalité et sa douleur : « Vous ne trouvez pas que c’est une question saugrenue que de demander aux gens qui ils sont? C’est sans doute pour cela qu’ils répondent à coté de la question: nom, prénom… Mais ce qu’ils sont réellement, hein, réellement, au fond d’eux mêmes, ils le taisent, ils le cachent soigneusement! »

Et c’est lui, l’homme intellectuellement trop compliqué, qui perdra le plus dans cette histoire : il n’aura jamais eu Garance mais il finira, comme prévu, sur l’échafaud.

Mais comme le dit Garance : «Ce n’est pas tellement triste, un enterrement. Il suffit qu’il y ait un peu de soleil dessus et tout le monde est content.»

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Avec un tournage à Nice interrompu par les affres de la seconde guerre mondiale et une tempête qui ravagea une partie des décors, avec des ressources qui manquaient du fait des différentes pénuries, avec des membres de l’équipe qui étaient des résistants et qui devaient travailler dans le plus grand secret alors qu’un acteur collabo (Le Vigan) fut remplacé au pied levé lors de la déroute de Vichy, Les Enfants Du Paradis avaient tout pour aller droit dans le mur, mais grâce à un Marcel Carné des plus tyranniques au top de sa forme, grâce au talent d’un Prévert sur-inspiré par l’histoire et par ces acteurs grandioses,  Les Enfants Du Paradis sont devenus un des plus grands chef-d’œuvres de l’histoire du cinéma, et malgré ses aspects foncièrement gaulois, sa pérennité et son universalité ne cessent de fasciner.