Chinématographe

Après In the Mood for Love, Wong Kar Wai nous propose une espèce d’In the Love for Mud : tout, dans The Grandmaster, est sous le signe de la décomposition.
Il n’est pas interdit de s’enthousiasmer pour The Grandmaster, mais il convient de ne pas saluer comme propres à Wong Kar Wai toutes les qualités qu’on peut trouver dans ce film, la notion même de tradition étant d’ailleurs l’un de ses thèmes majeurs. Les critiques n’ont pas à assommer leurs lecteurs sous des monceaux d’érudition, mais il conviendrait de dire, un peu plus que la presse française ne l’a fait, que le principe consistant à raconter à travers l’histoire du kung-fu toute l’histoire de la Chine des années vingt aux années soixante était déjà l’une des lignes de force du cinéma asiatique il y a quelques décennies. Le magistral Fist of Fury (la Fureur de vaincre), réalisé par Lo Wei en 1972, ne se résumait pas aux prouesses acrobatiques de Bruce Lee ; celles-ci ne prenaient leur sens que parce qu’elles étaient inscrites dans le conflit sino-japonais. Même un film nettement plus faible et très potache tel que Combats de maître (Drunken Master II, 1994) de Jackie Chan observait la même trame. Il conviendrait aussi de rappeler qu’Ip Man, le « Grandmaster » qui donne son titre au film de Wong Kar Wai, a fait déjà l’objet de plusieurs autres films, dont l’un, remarquable, aurait pu assurer la célébrité internationale de son interprète, Donnie Yen, si, du fait de l’anarchie qui préside aujourd’hui à la distribution, il n’avait été exploité en Occident directement en dvd[1]. (On pouvait croire que Donnie Yen, l’une des plus grandes vedettes du cinéma asiatique contemporain, allait gagner ses galons de star internationale lorsqu’il vint présenter à Cannes il y a deux ans Wu Xia ; malheureusement, Wu Xia [en anglais, Dragon, mais en « français » Swordsmen, TF1 Vidéo], si respectable soit-il, est un film un peu appliqué et qui rappelle à maints égards, ce qui a dû jouer contre lui, le film de Cronenberg A History of Violence.)
The Grandmaster raconte donc la vie d’Ip Man, que tous les admirateurs de Bruce Lee connaissent parce qu’il fut son premier maître (Bruce Lee petit garçon apparaît d’ailleurs, de façon assez amusante, dans les dernières séquences du film), mais Ip Man n’avait pas attendu Bruce Lee pour s’imposer dans le domaine des arts martiaux. Au début, comme il appartenait à une famille aisée, cette « occupation » relevait de « l’art pour l’art », d’autant plus que, contrairement à ce que pouvait penser la doxa, le kung-fu n’était pas conçu comme un art de combat, mais comme une espèce d’ascèse (principe plus tard transposé sur l’écran par Bruce Lee, qui, très souvent, triomphe de ses adversaires sans même les regarder, sans même les voir…). Mais l’invasion de la Chine par le Japon, puis la Révolution chinoise, toujours définie dans The Grandmaster comme une guerre civile, l’obligèrent à se déplacer plusieurs fois pour finalement s’installer à Hong Kong, et à faire monnaie de son savoir. Sa misère, la misère était telle à un moment donné qu’il vit ses deux filles mourir de malnutrition.
Il n’est donc guère difficile, lorsqu’on suit un personnage pareil, d’évoquer les sursauts de la Chine du XXe siècle, mais la question fondamentale est de savoir comment on présente les choses. Dans une espèce d’épilogue, Ip Man se tourne vers le spectateur et lui demande, presque avec un clin d’œil : « Et vous, quel est votre style ? » Eh bien, le style de Wong Kar Wai dans The Grandmaster est, de la première à la dernière image, étouffant. Étouffant par ses teintes, si sombres (à la nuit vient souvent s’ajouter la pluie) qu’on se demande si le film aurait pu être tourné sans les ressources actuelles du numérique. Étouffant par sa fragmentation qui tourne à l’obsession. Sans doute la Chine est-elle un vaste pays, mais seule la musique de The Grandmaster fait écho à cette ampleur. Les plans sont le plus souvent des gros plans. Très gros : dignes du Godard de Détective. Il est rare qu’on voie la totalité d’un visage ; les fronts, les cheveux sont le plus souvent hors champ. Quant aux scènes de combat, elles sont découpées, atomisées d’une manière qui ferait pâlir d’envie Jason Bourne : la caméra suit un pied, une main, un doigt, mais il est bien rare qu’elle nous gratifie d’un plan d’ensemble qui nous permettrait d’appréhender la totalité des événements[2]. Les objets eux-mêmes se scindent, souvent avec malice et sans appel : dans tel affrontement, l’enjeu est d’empêcher Ip Man de briser un biscuit, lequel effectivement reste entier… mais se casse « spontanément » quelques secondes après la fin du combat ; ailleurs il est convenu que tous les coups sont permis, à condition de ne pas abîmer le décor, mais là encore la dernière seconde réserve une surprise : le parquet ne se brise pas, mais il se fend quand l’un des deux adversaires effectue son ultime rétablissement ; il faudrait aussi parler de ce bouton de manteau qu’on garde faute de pouvoir garder le manteau. Ou de cette photo de famille au milieu de laquelle trône un fauteuil vide. Bref, il arrive qu’on ait toutes les pièces du puzzle, mais jamais en même temps.
Cette fragmentation formelle, on l’aura compris, est là pour traduire l’exclusion qui, peu ou prou, est le lot de chaque personnage. Ip Man, même quand les choses se seront un peu calmées, ne reviendra jamais dans sa ville natale, alors même qu’il rêvait de contribuer à l’unification de son pays ; une invasion ne s’efface que pour laisser place à une autre invasion : les Japonais — à cause de qui on ne pouvait plus « tuer tranquillement », explique l’un des personnages — quittent la Chine, mais les dissensions internes ne disparaissent pas pour autant et Hong Kong (re-)passe sous domination britannique. Et même cette voix off, celle d’Ip Man, que nous pensions devoir être le fil rouge de toute l’histoire sera relayée, ou plus exactement interrompue par deux autres voix off, parce que, nonobstant le titre, il est difficile de trouver un « Grand Maître » qui transformerait tous les événements en une symphonie. En tout cas un grand maître humain. Car si certains peuvent croire ou faire semblant de croire qu’un esprit déterminé peut triompher de tous les obstacles, même l’invaincu et invincible Ip Man doit se rendre à l’évidence : la décision définitive appartient toujours à Dieu, dont les desseins sont impénétrables. Peu d’hommes (et de femmes) ont la vie qu’ils voulaient avoir.
Reste la question du kung-fu. Osera-t-on dire ici que les séquences de combat sont paradoxalement les plus ennuyeuses du film ? Bien sûr, elles sont là le plus souvent pour faire écho à ce morcellement général de l’Histoire que nous avons signalé. Et pour lui faire doublement écho. Il y a donc ce découpage chirurgical qui fait que nous voyons constamment des membres, des parties du corps, mais jamais un corps entier. Mais il y a aussi l’affrontement idéologique entre différentes techniques de combat. Telle école ne pratique pas le même kung-fu que telle autre[3], et il convient de définir, avant chaque combat, les règles qu’on appliquera. Ip Man dit bien, vers la fin du film : « Peu importent les écoles ; ce qui compte, c’est la technique » (ce sous-titre est un peu obscur, mais on imagine que cette devise signifie que la concentration avec laquelle on exerce une discipline est plus importante que la discipline elle-même), il n’en reste pas moins que l’unité souhaitée reste à conquérir quand le film s’achève (même si un générique littéralement interminable est là pour nous prouver que le dieu Wong Kar Wai a su faire travailler ensemble des armées de comédiens et de techniciens, et de nationalités différentes — par exemple, la photographie est due au Français Philippe Le Sourd et une grande partie des effets spéciaux sont made in France).
Pour les amateurs de kung-fu, tout cela ne laisse pas d’être frustrant. D’abord, on eût aimé voir un peu plus Ip Man s’entraîner et, du même coup, faire de nous, spectateurs, ses élèves. On a presque l’impression qu’il est né Grandmaster. Mais il y a plus gênant encore, car enfin, qu’est-ce que le kung-fu, sinon la maîtrise de l’espace ? La tâche « chorégraphique » incombe ici à la caméra, qui ne cesse de se déplacer. Il nous semble que le premier combat de Fist of Fury, composé presque entièrement de plans fixes, mais dans lequel Bruce Lee terrassait ses adversaires en jouant les derviches tourneurs et en les noyant, à partir du mouvement de son seul corps, dans une espèce d’onde centrifuge, était nettement plus impressionnant.
Mais Bruce Lee, il est vrai, et nous l’avons dit, apparaît dans The Grandmaster. Il est ce petit garçon qui pose au milieu des « anciens » sur une photo de classe où sont réunis les élèves d’Ip Man. Et il conclut aussi le film sous la forme d’une citation qui lui est empruntée, et qui dit que l’homme qui pratique le kung-fu ne vit pas pour quelque chose — il se contente de vivre. A ceux qui iraient reprocher à Wong Kar Wai de faire un cinéma trop formel, on imagine qu’il pourrait répondre qu’un vrai cinéaste doit se contenter de filmer.
FAL & Claire Sorel
Remerciements à Hugo Luquet, artiste martial extraordinaire.
[1] Ip Man — la Légende du Grand Maître (édité chez HK). Ce film a donné lieu à une suite, Ip Man 2 (HK également) et à une prequel, Ip Man — la Légende est née, avec un jeune acteur ressemblant étrangement à Donnie Yen (France Télévisions Distribution). Un quatrième biopic (Ip Man : Final Fight) vient de sortir à Hong Kong, et Donnie Yen s’apprêterait à ajouter un troisième volet à ses deux Ip Man…
[2] Le montage est tellement saccadé que le distributeur français a jugé bon de faire afficher sur les portes des salles de cinéma un avis précisant qu’il n’y a pas là défaut technique, mais volonté artistique du réalisateur !
[3] Le film a d’ailleurs longtemps été annoncé sous le titre The Grandmasters avant de devenir The Grandmaster.










