TWIN PEAKS: FEAR… WALK WITH ME!

TWIN PEAKS & FIRE, WALK WITH ME (David Lynch & Mark Frost 1990-1992)

 

La Black Lodge? La Red Room?

La Black Lodge? La White Lodge? La Red Room?

 

 

 

Regarder Twin Peaks vingt après sa création peut relever du choc esthético-audiovisuel d’une intensité peu banale.  En parler semble être une bien vaine entreprise au regard des milliards de pages qui ont été écrites autour, par les auteurs, par les fans, dans des livres, ou dans des forums Internet où chacun y va de ses propres théories pour tenter de comprendre le propos du duo Lynch/Frost.

On passera sur son aspect (volontairement ?) kitsch, sur le côté lénifiant de certains passages ou personnages et sur le fait que vouloir tout à fait comprendre Twin Peaks – ou Lynch de manière générale – est un combat quelque peu perdu d’avance.

Si Twin Peaks est un phénomène tout à fait particulier c’est justement parce que, malgré toute son esthétique démodée et l’incompréhension dont peut être victime le spectateur à certains moments, l’ensemble a toujours un parfum unique, mélange d’une richesse stupéfiante ; intelligence humaine, scénario cauchemardesque et spiritualité anxieuse.

Une famille formidable...

Une famille formidable...

Petite évocation – ne dévoilant rien de trop important – de l’histoire pour ceux, nombreux, qui n’auraient jamais regardé une seconde de cette série mythique.

Dans la bourgade de Twin Peaks (population : 51 201), état de Washington, Laura Palmer a été assassinée. Le très atypique agent du FBI Dale Cooper se retrouve face à une trentaine d’individus a priori respectables mais aux relations compliquées, entremêlées, et dissimulant tous quelque chose de très important ayant un lien avec la mort de Laura. Assisté du Shérif Truman, Cooper doit explorer la vie de chacun d’entre eux. Car ils ont tous un alibi bancal et l’enquête s’épaissit à mesure que des éléments nouveaux font surface. Bobby, la petite frappe de boy-friend de Laura, ne semble pas être coupable mais quelles relations louches entretient-il avec Leo Johnson, vrai voyou qui avait disparu de Twin Peaks le soir du crime ? Le gentil et niais biker James Hurley était-il un simple camarade de Laura Palmer ? Ben Horne, l’homme le plus riche de la ville, n’est-il que l’ami de Leland Palmer, le père de Laura ? Sur quoi le silencieux major Briggs enquête-t-il de si mystérieux dans les bois ? Qui est cette « Femme-à-la-bûche » qui va et vient pour faire des révélations s’apparentant à des oracles ? Que sont ces fameuses White Lodge et Black Lodge qui existeraient au fond des bois ? Pourquoi les cheveux de Leland sont-ils devenus blancs comme neige en l’espace d’une nuit ?… Laura elle-même,  pourtant l’enfant chérie, la martyre de ce patelin nord-américain, apparaît rapidement être un personnage beaucoup plus trouble qu’on pouvait le croire.

Comme le montre le (curieux) rapprochement suivant :

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Ce rapprochement est-il osé ? Peut-être. Mais peut-être pas tant Twin Peaks est non seulement un microcosme extrêmement riche en personnalités variées et complexes mais aussi une forêt très dense de références cinématographiques, historiques, culturelles, religieuses (cf. les quelques exemples en fin d’article). Parce qu’on va éviter de commencer une thèse sur ce bien vaste univers, nous nous concentrerons ici sur seulement deux personnages, tous les deux omniprésents et antagonistes alors même que le premier est le principal héros et que le second n’est qu’une ombre, un spectre qui hante toute la série et tous les spectateurs…

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Cooper aime le café, et il le fait savoir aux Japonais

La mort de Laura Palmer est l’élément déclencheur, le point de départ de toute cette enquête, mais c’est l’arrivée de Dale Cooper qui vient jouer le rôle de révélateur de tout ce qui dort dans cette petite ville. Cooper lui-même est un personnage des plus intriguants. La sympathie qu’il dégage et son énergie et son infatigable enthousiasme viennent illuminer cet environnement glauque qui ne manque pourtant pas de situations et de personnages grotesques comme Lynch les aime tant. Cooper est bien loin du portrait de l’enquêteur désabusé, cynique voire dépressif que l’on trouve habituellement dans les récits policiers. Il n’est pour autant pas sans rappeler Sherlock Holmes. A ceci près que ses drogues s’apparentent plus au café et à la tarte aux myrtilles qu’à l’héroïne et au tabac, et que ses raisonnements incluent visions et méthodes de réflexions un tant soit peu mystiques. D’ailleurs, comme le dit le Shérif Truman lui-même : « I’m beginning to feel a bit like Dr. Watson. »

S’il semble par instants avoir un peu trop forcé sur le pétard, Cooper est un individu extrêmement perspicace, avide de découvertes et fin connaisseur de l’être humain et des méandres de son esprit. Personnage fondamentalement positif de la série, individu hybride, paradoxalement à la fois cartésien et mystique, il n’hésite pas à croire à l’influence de forces immatérielles et sa soif de connaissances le pousse à affronter l’inconnu. Pénétrant dans la mystérieuse Black Lodge, il prend le risque de se mesurer à son omnipotente antithèse : BOB.

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BOB. On pourrait écrire des pages et des pages sur BOB. Le personnage qui hante l’univers de Twin Peaks du début jusqu’à la fin. Personnage atroce, esprit démoniaque, prenant l’apparence d’un être humain ou de celle d’une chouette, se nourrissant de la peur et de la douleur des humains. Encore une fois, des pages et des pages ont été écrites à son sujet, cherchant à théoriser sur son rôle, sur celle des Lodges et de leur population (le nain jazzy, le géant fantasmagorique, le manchot, etc…), tentant de leur donner des significations philosophiques voire religieuses. Mais s’il se pose effectivement comme le pendant mauvais de Cooper, ce qui nous intéresse ici relève plus de l’aspect purement cinématographique. Les apparitions de BOB, et surtout la première, ont été les premiers moments où l’auteur de ces lignes a été véritablement terrifié devant son écran. Usant d’un principe simple qui veut que l’élément le plus effrayant soit à la fois toujours présent et le moins visible possible (procédé utilisé dans bien des œuvres que ce soit Alien, Jaws, etc…) tout en lui créant un véritable univers propre, Lynch et Frost ont fait de leur créature à la fois un des personnages les plus complexes à appréhender et une des apparitions les plus effroyables qui soient. Ces deux aspects de BOB font qu’il devient aisément un personnage terrifiant dans la durée : et ce immédiatement, devant l’écran pendant le visionnage, comme intellectuellement, ensuite, en essayant d’en saisir l’essence.

Le fait que l’apparition de ce personnage dans la série et le choix de l’acteur soit un parfait hasard (pour éviter de spoiler un peu plus, on dira juste que Frank Silva, l’acteur, s’occupait d’une partie de la décoration du plateau et qu’il s’est malencontreusement trouvé un jour dans le champ d’une scène… Lynch eut le coup de foudre) vient donner encore un peu plus de valeur et de mystère au personnage de BOB comme à l’univers de Twin Peaks.

Matthieu Buge

Notons aussi que feu Frank Silva foutait les boules même pendant la pause café:

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Dessert : quelques petites références :

Cinématographiquement, Lynch rend hommage et à ses influences et à son propre univers. Et ce dès le départ, avec le prénom de la victime principale de cette histoire qui renvoie au film d’Otto Preminger, Laura, dans lequel cette dernière est assassinée mais réapparaîtra, tout comme Laura Palmer hantera l’intégralité de Twin Peaks. Gordon Cole, le personnage que Lynch interprète dans la série, a le nom d’un personnage secondaire d’un des films fétiches de Lynch, Sunset Boulevard de Billy Wilder. Le personnage du manchot s’appelle Philip Gerard, comme le manchot dans la série Le Fugitif… Les références sont multiples, et l’univers de Twin Peaks se présente comme une synthèse du monde de Lynch englobant et acteurs et motifs que l’on retrouve dans la quasi-intégralité de son œuvre.

Historiquement et culturellement parlant, on pourrait évoquer bon nombre de références à Shakespeare qui, au-delà d’être une influence majeur de tout récit occidental, se voit cité à plusieurs reprises comme par le major Briggs qui se dit, devant le mystère qui s’épaissit : « There’s more in Heaven and Earth than are dreamt of in our philosphy », phrase tirée d’Hamlet (acte I, scène V).

Les Etats-Unis se voient quant à eux honorés de dédicaces de dimensions variables puisque si Ben Horne rejoue la guerre de Sécession dans son bureau pendant une période d’intense trouble psychologique, et si le Shérif s’appelle Harry Truman comme le président, il faut aussi noter des détails plus subtiles que le personnage d’Harold Smith qui aurait été inspiré d’un personnage réel, Arthur Crew Inman, qui refusait de sortir de chez lui et engageait des jeunes filles pour lui raconter des histoires.

Par ailleurs, il ne faut pas penser que tous les symboles qu’utilise Lynch ont nécessairement des valeurs spirituelles. En effet, si les Lodges et les mentions de la spiritualité des « natives » américains sont des éléments omniprésent de l’univers de Twin Peaks, certains motifs peuvent être plus ambigüs à appréhender : le cheval blanc, par exemple, peut symboliser la Mort mais aussi la drogue et plus précisément l’héroïne (appelée « white horse » en slang américain).

The Ghost-Writer (Roman Polanski, 2010) par ALMMDPVL

Ghost-Writer - Polanski

Disons-le tout de go, Ghost Writer a des allures de film hitchcockien, soit, mais en beaucoup beaucoup beaucoup moins excitant que l’oeuvre de l’insurpassable maître du genre.

Rappel du pitch alléchant: Ewan MacGregor, engagé comme « nègre » (dit « ghost writer ») pour rédiger les mémoires d’un ancien premier ministre brit’, joué par Pierce Brosnan, se frotte à la fois à la personnalité trouble de son sujet et aux mystères de la disparition de son nègre de prédécesseur. S’ensuit une enquête sur une île fleurant bon l’isolement. Un peu la nouvelle Sainte-Hélène, comme s’en plaint la femme de Pierce, la belle Olivia. Ewan fera bien sûr des tas de découvertes qu’il paiera au prix… assez fort (non, ceci n‘est pas un spoiler).

Hélas, le film de Roman Polanski n’offre pas la douce sensation de paranoïa, encore moins de tension, d’un Répulsion, d’un Frantic ou d’une Jeune fille et la mort. Le pseudo dénouement final illustre un criant manque d’audace -oui, c’est entendu, Ghost-Writer est une adaptation de roman blablabla- au regard des petites péripéties qu’endure le pauvre Ewan. A supposer qu’on ait vraiment peur pour le petit journaleux. Et, bon sang, des scènes de dialogues entre Ewan et les individus louches rencontrés le long de son enquête auraient du bénéficier de davantage de punch, de regards, d’ambiguïtés.

Oui, certes, la scène finale ou ce plan séquence d’un p’tit mot passé de main en main sont des moments très plaisants à voir. Merci aussi à Ewan MacGregor, qui décidément se bonifie (cf. I love you Philip Morris), à Pierce Brosnan, qui épate encore et toujours, dans un rôle sûrement ardu à appréhender, ainsi qu’aux deux figures féminines, remarquables de classe, incarnées par Kim Catrall (pimpante miss Sex and the city) et Olivia Williams.

En somme, l’ennui finit par saisir la spectatrice peut-être trop décidée en entrant dans la salle à se plonger dans un thriller passionnant…à la Hitchcock. Tiens, ça me donne des envies de Vertigo.

Anne-Laure Pham

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CESARS 2010 – Un Prophète en goguette.

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On passera sur certaines inepties de cette nouvelle édition des Césars (Mélanie Thierry, meilleur espoir alors que ça fait dix ans qu’elle s’affiche sur le grand écran) qui, au fond, relèvent du détail tant la célébration du dernier film d’Audiard a battu son plein.

Inutile de revenir sur les qualités indéniables du film de Jacques Audiard, elles ont déjà été évoquées sept milliard de fois dans des articles complaisants de la presse institutionnelle, dans les pages douteuses de ce blog, et l’auteur de ces lignes ne saurait se permettre de re-mesurer sa faible plume au prodigieux « Un Prophète », film tellement consensuel que lui reprocher la moindre chose relève de l’hérésie la plus ignoble, du sacrilège le plus éhonté, du vil blasphème d’individu qui n’a rien compris au cinéma et qui n’a aucune considération pour les taulards. Scandaleux.

« Un Prophète » a donc pulvérisé ses adversaires dans la course aux statuettes. Tout le monde semble avoir relevé l’ineptie d’avoir honoré Tahar Rahim du titre de meilleur acteur et de celui de meilleur espoir masculin. Jacques Audiard a eu l’honnêteté de dire « Je suis ébloui par Tahar et bouleversé par ses récompenses. Cela dit, je suis triste pour les autres acteurs qui n’ont pas été récompensés. Reconnaître Tahar comme une promesse. C’est formidable, c’est exactement ce qu’il est. Entendre qu’il est l’égal de Vincent Lindon et de François Cluzet me gêne un peu, bien que je sois ravi pour lui. »  Donc oui, Cluzet pour Le dernier pour la route et A l’origine s’est fait snober, Lindon pour Welcome aussi. Il est vrai qu’il est peut être un peu tôt pour classer Tahar Rahim en tant que « grand » acteur et que l’on nie ainsi l’importance du metteur en scène dans la prestation de l’acteur, mais après tout pourquoi pas ? Pourquoi y aurait il un inconvénient à ce qu’un petit jeune surpasse les grands du cinéma hexagonal ? C’est plutôt un bon signe dans un univers cinématographique franchouillard sclérosé où un petit cercle d’acteurs a tendance à jouer pour un petit nombre de réalisateurs reconnus et pour quelques peu nombreuses boîtes de prod’ qui fonctionnent.

Mais le fait que le sympathique Tahar emporte aussi la statuette du meilleur espoir laisse tout de même assez rêveur quant à la méthode utilisée pour les nominations. On ne peut que regretter que cette logique un tant soit peu paradoxale porte préjudice à d’autres comme Vincent Rottiers ou Adel Bencherif qui n’a rien à envier à Tahar Rahim en terme de qualité de jeu dans Un Prophète.

13 nominations, 9 Césars. Meilleur Film ? Un Prophète. Meilleur réalisateur ? Un Prophète. Meilleur acteur ? Un Prophète. Meilleur montage ? Un Prophète… Meilleurs Décors ? Un Prophète. Le réalisme de l’établissement pénitentiaire est sans aucun doute irréprochable (ah, mais ils ont oublié de lui décerner le César du meilleur documentaire…). Il est vrai, aussi, que reconstituer une prison doit représenter une quantité de travail non négligeable1. Mais n’est ce pas un peu injurieux pour des films comme OSS 117 : Rio ne répond plus ? Reconstituer le passé, et surtout un passé relativement proche comme les années 60 au Brésil, reste une affaire autrement plus délicate et coûteuse que d’utiliser un entrepôt pour reconstituer un lieu aussi glauque qu’une prison. Mais récompenser une comédie un peu lourde comme celle-ci alors qu’en face il y a un film au sujet grave, sérieux, à la dimension sociale écrasante, cela ne serait pas vraiment français.

Parce que c’est peut-être cela le problème de ces récompenses hexagonocentrées : le sérieux. Ces récompenses donnent l’impression que le cinéma, c’est avant tout de « l’Art » par lequel il faut défendre des causes, pointer du doigt les travers de notre société. Un Prophète parle de chômage, de misère, de solitude, de solidarité ? A l’Origine aussi ? Welcome aussi ? Oui, mais Un Prophète, c’est vraiment glauque. Il y a une dimension sérieuse de plus. Donc c’est mieux. Evidemment.

Malheureusement le César de la dépression, la récompense pour l’œuvre qui pousse au suicide, le trophée de la représentation de l’horreur sociale n’existe pas encore.

Matthieu Buge

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FANTASTIC MR. FOX (Wes Anderson, 2009)

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“Honey, I am seven fox years old. My father died at seven and a half. I don’t want to live in a hole anymore, and I’m going to do something about it” disserte calmement ce fantastique Fox autour de sa table de petit déjeuner avant de se jeter frénétiquement sur ses tartines pour les dévorer comme un prédateur affamé lacérerait une proie.

Mr. Fox est doué.  « He’s a natural » comme disent les Anglais. Seulement voilà : son seul petit problème, c’est d’avoir promis à sa femme qu’il arrêterait de risquer sa vie à voler des poules et qu’il trouverait une occupation plus paisible. Mais l’activité de gratte-papier pour la gazette locale n’allant pas vraiment à son caractère d’animal sauvage, le naturel revient nécessairement au galop quand la famille de goupils déménage pour se retrouver en face des trois plus grosses fermes de la région. Les trois fermiers, Boggis, Bunce et Bean entrent alors dans une guerre totale afin d’annihiler le Fox et sa famille.

Mais ces trois gaillards, malgré leur mesquinerie – “One short, one fat, one lean. These horrible crooks, so different in looks, were nonetheless equally mean » – n’avaient prévu ni l’étendue de la ruse canidée, ni l’union des animaux de la forêt.

Wes Anderson mériterait un oscar de la gentillesse, car en décidant d’adapter une nouvelle champêtre de Roald Dahl en stop motion, il ne pouvait offrir de plus beau cadeau à des spectateurs pris dans un hiver de cochon et dans le tourbillon des crises sans solutions.

Inutile de s’épancher sur le propos d’Anderson sur l’amitié et la famille : il est simple, touchant sans être particulièrement captivant, mais colle à merveille à l’univers charmant, bucolique et loufoque que le réalisateur a créé à l’aide d’une ribambelle assez impressionnante de personnalités.

Que le fabuleux champion du stop motion Henry Selick soit finalement parti de l’aventure pour se consacrer à sa Coraline n’a finalement pas d’importance tant son remplaçant Mark Gustafson a fait un boulot remarquable. En animant des marionnettes dans un décor directement inspiré du coin fort pastoral où évoluait Roald Dahl et avec 12 images par secondes au lieu de 24, le duo Anderson-Gustafson a fabriqué un microcosme extrêmement désuet et incroyablement fascinant.

Les aventures de la famille goupil sont étayées par une multitude de personnages secondaires plus originaux les uns que les autres. Qu’il s’agisse des immondes fermiers, du rat qui fait la sécurité pour eux ou des opossums, blaireaux, lapins qui composent le clan du Fantastic Mr. Fox, ces personnages un peu rigides évoluent tous, devant les  yeux de spectateurs ravis, de manière drolatique, croqués dans des situations incroyables et en gestes saccadés, sans toutefois perdre une once d’humanité.

George Clooney, Meryl Streep, Bill Murray, William Dafoe… ont été suffisamment emballés pour prêter leurs voix et faire des enregistrements non en studio mais dans des greniers, forêts, sous-sols et autres lieux « naturels » et Alexandre Desplat a été assez conquis pour venir y ajouter sa touche musicale bien à lui afin de relever un peu plus la sauce.

Et si la parenté avec Nick Park et autres adeptes de ce type d’animation est évidente, il n’en reste pas moins qu’au milieu des avalanches numériques passées et à venir, avatariennes comme pixardiennes, le « petit » film de Wes Anderson a un parfum particulièrement plaisant, simple et intelligent, qui en fait une œuvre quasiment providentielle en ce début 2010.

Matthieu Buge

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GODZILLA Vs. MECHAGODZILLA contre GODZILLA Vs. DESTOROYAH

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Le packaging du coffret était des plus alléchants. « Godzilla refait surface ! » disait la jaquette. Après tant de déceptions cinématographiques ces derniers temps, une petite séance de Kaïju Eiga (comprendre « les films de bêtes tlès tlès mystélieuses ») ne pouvait pas vraiment être une désillusion.

Deux films de Tomoyuki Tanaka, producteur et créateur de toute la saga Godzilla: Godzilla Vs. Mechagodzilla et Godzilla Vs Destoroyah ; aucun réalisateur attaché aux films mais, du moins, l’éditeur a pris le soin d’en indiquer l’essentiel : ces deux nipponeries sont millésimées 1974 et 1995.

Une vingtaine d’année d’écart pour parler de la même et éternelle bestiole. Deux décennies, et pourtant une certaine ressemblance, que ce soit dans le traitement de ces deux fantastiques histoires ou dans la médiocrité visuelle de leurs effets spéciaux.

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En effet, force est de constater qu’il se dégage un charme incroyable de ces ridicules voitures-jouets, de ces immeubles en carton, de ces bestioles en caoutchouc et de ces effets pyrotechniques aussi convaincants qu’Orlando Bloom en elfe.

Que les nippons, maîtres incontestés de la technologie geek, aient cet inexpugnable besoin de faire des produits aussi désuets en matière de « tokusatsu » (littéralement, « effets spéciaux ») laisse tout de même un peu pantois.  Trois ans après le premier, ce gros malin de Georges Lucas lançait La Guerre des Etoiles et trois ans après le second, ce gros lourd de Roland Emmerich faisait son propre Godzilla à grand renfort d’images de synthèse. Et pendant ce temps, les sympathiques Japonais font encore preuve de leur amour pour les traditions en utilisant le « suitmation », technique venue du théâtre consistant à utiliser un acteur dans un costume pour matérialiser le monstre.

Mais l’aspect particulièrement grotesque de ces deux versions du lézard sous stéroïdes (le premier étant aussi terrifiant que Denver qui aurait fumé un gros pétard, le second étant en pleine fission nucléaire – sic) n’est pas l’unique facteur contribuant à faire de ce coffret un magnifique outil de lavage de cerveau de fin de semaine.

Le nanar japonais est comme tous les nanars : il s’évertue à essayer de nous faire entrer dans un scénario bidon, parfaitement improbable évidemment, mais dont le caractère bancale se fait généralement un peu plus prononcé grâce à une mise en scène honteuse et à une interprétation à la limite du supportable. Seulement voilà, le nanar japonais dispose d’un trait supplémentaire qui vient bonifier l’ensemble : l’exotisme des traditions et croyances locales.  Et si, selon des spécialistes du Kaïju Eiga, ces deux opus sont loin d’être les plus mauvais, il convient quand même de se pencher de manière un peu plus précise sur eux.

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Le court synopsis que présente la jaquette pour le premier, option Mechagodzilla : « Une prêtresse de la famille royale a une vision terrible d’un monstre venant pour détruire la terre. Simultanément, une caverne est découverte sur un chantier en construction… ».

L’éditeur français du DVD est soit un fieffé cachottier qui pensait que l’intégralité du synopsis découragerait le client potentiel, soit un amoureux fou du cinéma qui voulait lui laisser la surprise de l’intégralité du scénario. Car après quelques zooms écoeurants, on comprend rapidement que l’apparition du Mechagodzilla est liée à une invasion d’extraterrestres simiesques, habilement dissimulés derrière une apparence nippone. Fort heureusement, les humains étant des mécréants, même les héros ne pourront pas faire grand-chose et c’est le King Shissa (ou King Seezer, c’est selon), créature mythologique accompagnée du Godzilla bio, le vrai, le seul, qui finiront par mettre sa raclée au Mechagodzilla.

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Si ce premier film a une dimension « traditionnelle » puisque le scénario évoque de manière pitoyable un certain nombre de mythes et prophéties, le second se veut beaucoup plus ambitieux à la fois dans sa tentative d’explication scientifique et dans son propos où l’on voit poindre un peu d’écologie tendance auto-flagellation dont savent si bien faire preuve les Japonais.

L’éditeur annonce : « Godzilla refait surface, flamboyant et rougeoyant. Il attaque Hong Kong, détruisant tout sur son chemin… ». Cette fois, l’éditeur a dissimulé, pour le suspens sans doute, les faits suivants :

-          Godzilla à un corps en pleine fission nucléaire (conséquence de l’activité atomique humaine) et il risque d’exploser entraînant ainsi la disparition de la terre entière.

-          Son fils (oui, Godzilla est papa), lui, est normal, mais on l’a perdu de vue

-          D’autres monstres, à la fois proche du crabe et de l’Alien de Ridley Scott, arrivent dans le Pacifique  (conséquence d’un autre et parfaitement incompréhensible outil scientifique : le « destructeur d’oxygène ») et, quand ils se combinent, forment Destoroyah, un kaïju bien plus gros que le traditionnel Godzilla.

Evidemment, face à de telles menaces, les autorités ne trouvent pas de meilleure solution que d’avoir recours à l’aide d’un ado expert en matière godzillo-génétique… Mais bien entendu, quand le sort de la planète est en jeu, certains protagonistes s’opposent, se chamaillent, tergiversent autour de la solution pour laquelle opter : doit on congeler Godzilla pour éviter qu’il n’explose ? Le destructeur d’oxygène peut-il être utilisé à bon escient ? Et si on faisait venir le Godzilla à 1200°C dans Tokyo pour qu’il vienne se battre directement avec Destoroyah au milieu des immeubles ? Tant de questions qui mènent à des dialogues incroyablement forts et sensés : sur un bateau, la journaliste a un vif débat impliquant la disparition de la terre entière avec le scientifique qui  a inventé le « destructeur d’oxygène ». La conclusion de cette joute dialectico-scientifique ?

-          Elle : « Vous me semblez tellement romantique ! »

-          Lui : « Peut-être, mais je ne suis pas un apprenti sorcier ! »

Et, comme si tout cela n’était pas suffisant, la dialectique de la médiocrité dans laquelle se trouvent les acteurs se voit largement soulignée par le fait que toute la bande son est en anglais. Les dialogues n’en sont que plus mauvais et le pilote de l’armée nippone s’écriant « Ok, let’s freeze this overgrown lezard. This is gonna make my day! » finit d’achever le spectateur.

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Mais il faut bien admettre que pour réellement apprécier ce dernier épisode du gros lézard bridé, il faut avoir une sacrée culture en matière de Kaïju Eiga. Les références à tout l’univers de Godzilla sont multiples et cela demande une véritable expertise qu’il faudra trouver ailleurs.  On notera seulement  la présence surprenante mais pas tout à fait incongrue de Shimura Takashi sur une photo. Cet acteur fétiche de Kurosawa avait en effet joué dans le Godzilla de 1954 par Honda Ishiro. Et pour un film pareil, avoir un acteur pareil, même en images d’archives, c’est sacrément la classe.

Il y a quelque chose d’intéressant dans le fait que les différents épisodes de Godzilla soient généralement considérés comme des gros nanars mais qu’en même temps, il y ait à leur égard un respect un peu plus prononcé de la part du public que pour des types comme Ed Wood, qui, dans le fond, jouait sur un terrain assez proche. Peut-être tout simplement est ce parce que ces produits sont Japonais, ce qui implique d’essayer de prendre du recul « parce que le Japon, c’est quand même une culture très particulière ». Mais cette assertion, parfaitement convenue, n’est pas totalement fausse quand on constate que le personnage de Godzilla n’aurait pas pu naître ailleurs qu’au Japon et que les thématiques nucléaires, écologiques, apocalyptiques… sont de éléments récurrents de l’audiovisuel japonais.

Matthieu Buge

En Bonus: le magnifique trailer

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UNE EXECUTION ORDINAIRE (Marc Dugain, 2009)

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Marc Dugain nous entraîne dans l’enfer claustrophobique des derniers mois de Joseph Staline, aux prises avec le faux complot des médecins juifs du Kremlin qu’il a lui-même engendré, avec sa peur de la mort qui arrive, et avec son éternelle solitude de dictateur.

Anna, urologue que ses talents de magnétiseuse pourraient rapidement faire passer pour une sorcière dans la belle et tolérante société soviétique, est un jour conduite au Kremlin pour soigner dans le plus grand secret un patient d’importance. Staline lui demande de le soulager de ses douleurs et surtout de ne rien dire, « pour le bien du peuple soviétique ». Évidemment, la paranoïa ambiante aidant, Anna va devoir se séparer de Vassili, son mari, pour qu’il ne sache rien et échappe à l’emprisonnement et à la torture. Rien n’y fera. Pour Marc Dugain, approcher Staline, c’est comme choper la grippe A : tout son entourage est censé y succomber.

Anna se retrouve donc malheureuse comme les pierres : si elle dit quelque chose, tout le monde risque d’y passer ; si elle ne fait rien, tout le monde y passe tout de même. Ce désarroi ne prend fin que le beau jour où c’est au tour de Staline lui-même de s’effondrer misérablement. Rideau.

S’attaquer à un monstre historique est toujours une entreprise très risquée et, comme l’avait montré Herr Hirschbiegel avec la Chute (2004), la réussite repose sur trois éléments : le choix de l’acteur principal ; la pertinence de l’intrigue par rapport à la période traitée ; sur l’équilibre à trouver entre le trop peu d’éléments historiques et le trop plein.

Choisir André Dussollier pour incarner Staline semblait un curieux pari, mais on doit bien admettre que le résultat est très intéressant, les équipes de costumiers et maquilleurs n’ayant fait que rendre un peu plus bluffant le travail d’étude des postures et attitudes de Staline auquel Dussollier s’est livré. Certes, jouer Staline de manière à ce qu’il passe pour un vieil homme placide — sanguinaire sans doute, mais placide tout de même ! — peut sembler être une idée un tantinet étrange pour quiconque connaît un peu la vie du Tsar rouge, ses sautes d’humeur et la sénilité qui le prit peu à peu sur la fin. Mais, relativisons, ce vieux révolutionnaire usé par les complots qu’il avait lui-même ourdis devait effectivement avoir acquis un certain côté philosophe et l’interprétation de Dussollier est une très bonne surprise, d’autant qu’elle est soutenue par une Marina Hands et un Edouard Baer assez justes.

L’intrigue que Dugain choisit de mettre en scène est, elle, loin d’être terne ou inappropriée. Dans une atmosphère de complots, de trahisons et de dénonciations quotidiennes, Staline fait mettre à l’ombre la plupart des médecins — il avait toujours éprouvé une grand eméfiance à l’égard des hommes en blanc. Dès lors il fait appel à une femme aux dons peu communs, au grand dam du réalisme et du rationalisme soviétiques. Il est assez logique qu’un monstre à la personnalité très complexe voie ses paradoxes s’accentuer à l’approche de la mort. La terreur et le désarroi éprouvés par l’impuissante Anna sont soulignés sans que l’épaisseur du trait vienne nuire à l’ensemble.

Mais c’est dans sa recherche de l’équilibre historique que Dugain fait un vrai faux pas lourd de conséquences. On apprécie l’image de ce gros chauve taciturne gardant le bureau du dictateur (Poskrebyshev, curieux mais authentique personnage), ou celle de Staline faisant les cent pas en tirant constamment sur sa pipe (bien qu’en fait il ait, à cette époque, réussi à arrêter de fumer) et dormant exclusivement sur des canapés…

Mais à vouloir expliquer qui était Staline et pourquoi il a massacré tant de bons camarades, Dugain se perd dans une multitude de détails amenés d’une manière trop démonstrative. Cet affichage de connaissances enraye la mécanique du film. Et ce dès le début : un médecin juif est sorti d’un cachot, conformément aux ordres d’un sale type qui vient lui demander son avis au sujet de l’évolution de la santé de son oncle. Le médecin lui répond que s’il espère récupérer l’héritage de ce parent, « c’est dans la poche ». Cette anecdote véridique n’a un intérêt que si on reconnaît le personnage de Beria en ce sale type d’une part et si elle a des conséquences sur la suite de l’intrigue d’autre part. Or, Beria n’est pas présenté au spectateur et n’apparaîtra plus dans le film (il aurait dû, mais les scènes ont été coupées au montage). Puis c’est l’énumération d’un trivial pursuit sur Staline : Staline aimait regarder des films américains ; Staline estimait beaucoup Roosevelt mais méprisait Truman, cet ancien petit commerçant qui essayait de lui faire peur avec sa bombe atomique ; Staline n’a été au courant que très tard de l’invasion nazie… Éléments historiquement exacts mais qui n’apportent rien à l’affaire et qui sont racontés d’une manière curieusement intime par le grand dictateur paranoïaque à cette femme qu’il ne connaît pas.

L’intention de Dugain était louable, et le résultat est honnête, mais à vouloir trop expliquer un individu inexplicable, qui reste à certains égards un mystère même pour la multitude des historiens spécialisés en kremlinologie, Une Exécution Ordinaire devient juste une proposition respectable mais bancale.

Matthieu Buge

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A SERIOUS MAN (Joel & Ethan Coen, 2009)

A Tedious Man...

A Tedious Man...

« A Serious Man » serait, paraît-il, un des meilleurs films des frères Coen : parce que c’est leur film le plus profond – d’aucuns emploient même le terme « métaphysique », parce qu’il est très autobiographique donc très personnel, parce qu’il est plus sérieux tout en gardant cet humour et cette atmosphère qui n’appartiennent qu’à eux…

Larry Gopnik (Michael Stuhlbarg) est l’exemple type du pékin moyen américain. Prof de physique dans les années 1960 à Minneapolis, il vit entre son université et son pavillon standardisé de banlieue aseptisée où évoluent son acariâtre de femme, sa dysmorphophobe de fille, son petit branleur de fils et son semi-débile de frère. Son existence tout à fait banale commence à prendre une tournure sacrément dramatique : un des ses étudiants (un vilain bridé) commence à lui offrir des pots-de-vin pour obtenir de meilleures notes et en rentrant chez lui sa femme lui annonce qu’il est temps de penser au divorce puisqu’elle veut vivre avec un type vachement plus chic : Sy Ableman, ami de la famille plein d’empathie vis-à-vis de ce pauvre Larry.

Ce dernier tente donc de trouver un équilibre et un sens à sa vie au milieu de tout cela, à grand renfort de conseils rabbiniques et en faisant tout pour être « a serious man ».

Les frères Coen ont pris cette habitude de tout bâtir autour de personnages qui n’ont pas grand-chose de reluisant, et, de ce point de vue, on ne peut pas dire qu’ils aient franchement dévié. Larry est un type bien médiocre et tous les autres rivalisent soit en stupidité soit en méchanceté. Mais malheureusement ces personnages ne sont ni aussi outrés ni aussi humains (ou peut-être le sont ils trop ?) que dans leurs précédents films. Aucun protagoniste n’a l’extravagance hilarante d’un Walter Sobchak du Big Lebowsky, aucun rôle n’a un tant soit peu l’humanité d’une Frances McDormand de Fargo. Larry lui-même, dans sa passivité, n’est pas du tout mais alors vraiment pas du tout drôle ou touchant. Il n’est que pathétique. Sa femme veut divorcer ? C’est son nouveau compagnon Sy qui prendra toutes les décisions pour Larry. Sy meurt et on découvre qu’il était fauché ? Larry va devoir prendre à charge ses funérailles. Larry se pose des questions ? Autant trouver la réponse chez un rabbin qui ne lui sera aussi utile qu’un mauvais psy, c’est tellement plus facile !

On pourra rétorquer que Larry est un serious man, un type bien, un homme bon qui se laisse dépasser par les évènements. Mais ce côté Jésus je-tends-la-joue-gauche-après-avoir-pris-sur-la-droite, quelque peu ironique au demeurant, devient rapidement exaspérant et les frères Coen ne semblent pas avoir la moindre empathie pour leur personnage. Il faudra attendre la cent quatrième minute pour arriver au paroxysme de ce traitement honteux que les Coen infligent à ce pauvre Larry : alors que les choses semblent aller mieux, que Larry semble remonter la pente, autant faire en sorte qu’une tornade arrive sur la ville et qu’il apprenne que finalement si, il l’a son cancer.

Malgré de bons acteurs, de bonnes idées, les Coen nous fournissent un film terne, à l’image même pas belle et au propos déprimant. Si c’est une œuvre autobiographique, les Coen sont très à plaindre d’avoir évolué dans un cadre pareil. Mais c’est peut être bien parce qu’ils se sont penchés sur un sujet très « personnel » qu’ils ont perdu le recul et l’absurdité qui faisait le charme et l’intelligence de leurs précédents films.

Matthieu Buge

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TSAR (Pavel Lounguine, 2009) vs. IVAN LE TERRIBLE (Sergueï Eisenstein, 1944-1946)

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Pavel Lounguine s’est récemment penché sur une des grandes figures de l’histoire Russe, suffisamment tordue pour qu’elle suscite nombre de fantasmes et controverses et assez éloignée dans le temps pour qu’on puisse philosopher à son sujet comme on le souhaite. Pavel aurait certainement eu plus de problèmes à disserter sur Lenin ou Stalin mais son projet n’en était pas moins ambitieux. Car la vision lounguinienne d’Ivan IV, très  personnelle, vient directement se mesurer à la version eisensteino-stalinienne, considérée comme un des chefs-d’œuvre du septième art malgré la propagande quelque peu outrancière qui en transpire.

Petit rappel historique : Ivan, prince de Moscou et premier Tsar de toutes les Russies à partir de 1547, avait grandi dans une atmosphère relativement glauque, entre une mère morte empoisonnée, la crainte permanente de se faire dézinguer par un laquais à la solde des boyards et la violence ordinaire qui règne en cette période où le moujik moyen ne faisait pas dans l’œuf de Fabergé mais plutôt dans cette franche et saine impétuosité qui a fait la réputation du peuple russe.

Si la première partie de son règne est plutôt paisible et orientée vers une vraie unification et modernisation de l’Etat, Ivan reste dans les annales surtout pour la deuxième partie de sa vie, passée entre des campagnes militaires ambitieuses mais peu fructueuses et la formation de l’oprichnina qui mit le pays à feu et à sang.

Les deux versions semblent au premier abord radicalement différentes : d’un point de vue formel évidemment, tant les techniques et les styles de jeu d’acteurs ont pu évoluer en  soixante ans, mais aussi dans le traitement du personnage. Toutes deux apparaissent comme de vastes fresques alors que Lounguine, contrairement au maître soviétique, ne se penche que sur un très courte période ; il opte pour un vieux tsar illuminé, complètement fou, hanté par des victimes passées ou futures, qui fait torturer et assassiner moins pour des raisons politiques que parfaitement mystiques. L’essentiel du film repose sur plus l’opposition au métropolite Filipp Kolychev, ami d’enfance du tsar qui refuse de cautionner ses agissements, que sur la torture et la mise à mort des boyards. Ivan devient de plus en plus cinglé, refusant de réellement confronter le saint homme mais n’admettant pas la contradiction puisqu’il est lui-même l’expression de Dieu sur terre.  Ivan finit esseulé, à la fois loin de son peuple et de Dieu.

Eisenstein, pour des raisons évidentes d’encadrement de la culture par le gouvernement, a une approche nettement plus politique. Si Ivan est un illuminé, c’est pour la mère patrie et pour la cause du peuple. Ses entreprises militaires ont, d’une manière ou d’une autre et surtout quand les Allemands sont en face, un aspect glorieux. Les boyards sont à la fois des traîtres et des ennemis de classe. Bref, l’entreprise de ce très digne tsar ressemble à une sainte croisade et la Russie peut espérer des jours meilleurs.

Ceci dit, les deux films sont loin d’être dépourvus de similitudes. Si l’on s’en tient à l’aspect esthétique, on retrouve dans les deux cas une même splendeur des images, des jeux de lumières, une même intensité, des gueules fantastiques et de prodigieuses musiques (avec Prokofiev pour l’un et Krassavine pour l’autre). Mais les correspondances ne s’arrêtent pas tout à fait là.

En effet, s’il est clair que Lounguine détruit le personnage d’Ivan, Eisenstein n’avait pas fait dans la propagande bête et méchante. Stalin avait aimé la première partie du film (on peut se demander qui est réellement derrière le scénario tant les analogies avec des détails insignifiants de sa propre vie sont nombreuses), mais il avait fait interdire la deuxième partie qui laisse quelque peu de côté l’aspect héroïque du tsar pour insister sur la folie qui le saisit et le pousse à devenir un tantinet sanguinaire. Eisenstein était sans doute trop brillant pour se borner à faire une commande où le petit père des peuples aurait quasiment voulu faire lui-même le montage. Les jeux d’ombres ne sont jamais innocents, les symboles du pouvoir et de la religion non plus. Plus le film avance et rejoint la période sur laquelle s’est concentré Lounguine, plus Ivan devient un névropathe illuminé. L’apothéose de la folie arrive lorsque le film passe en couleur, tout à la fin, dans un dernier accès de débauche et de manigances sordides. Pour des raisons différentes certes, mais qu’il fasse assassiner pour des raisons religieuses ou politiques, il conforte son pouvoir absolu dans les deux cas et le résultat est globalement le même.

Dans les deux cas les cinéastes se sont livrés à une contestation du type pouvoir qui a toujours régit la Russie. On peut se demander si la vraie différence ne réside pas surtout dans l’époque et le fait qu’Eisenstein a eu l’intelligence d’éviter de se lâcher comme Lounguine et la bonne idée de mourir avant Stalin, évitant ainsi d’aller passer un séjour à Kolyma pour bien réfléchir à son sentiment vis-à-vis des autorités.

Matthieu Buge

GAINSBOURG (VIE HEROÏQUE) (un « conte » de Joann Sfar, 2009)

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Joann Sfar, personnalité bouillonnante, hallucinante de productivité et d’inventivité, s’est donc cinématographiquement attaqué au phénomène Gainsbourg/Gainsbarre, caractère foisonnant, protéiforme et mythique du panthéon artistique français. La rencontre de deux créateurs poids lourds. Sauf que l’un a déjà son statut de légende, ce qui rendait l’expérience de Sfar très périlleuse.

Les premières minutes du film surprennent. En bien. Hormis via l’utilisation du terme « conte » dans le sous titre, la campagne market’ s’était bien gardée de montrer que le Sfar avait encore puisé dans son imaginaire débordant pour représenter le jeune Lucien Ginsburg, son esprit caustique, son monde énigmatique, et la voie empruntée, fondamentalement esthétique.

Sfar invente des situations fantasques, fait surgir des personnages extravagants comme ce chat quelque peu disert qui introduit Serge chez Juliette Greco, ou comme cette «Gueule », grand échalas, pantin désarticulé qui apparaît à la fois comme un double du chanteur et comme son compagnon, tel le manager d’une destinée tragique. Boris Vian, campé par Philippe Katherine, est réjouissant, tout comme l’apparition des Frères Jacques, hautement drolatique. Et puis… il y a ces acteurs : l’interprétation d’Elmosnino dans le rôle titre est relativement stupéfiante et celle de Casta en Bardot-la-cruche assez étonnante. Autant d’aspects auxquels on ne s’attendait pas et qui enchantent.

Mais la féerie de Sfar, si elle séduit de manière époustouflante au départ, s’épuise au fur et à mesure, jusqu’à quasiment disparaître quand Gainsbourg devient Gainsbarre. Ce qui pourrait être pris comme la métaphore d’une désillusion, de l’avènement du désenchantement absolu, dévoile en fait que Gainsbourg (Vie Héroïque) est si peu scénarisé qu’il devient un série de petites scénes sans véritable lien et de plans certes beaux mais sans grand intérêt ni narratif ni symbolique. Gainsbourg voit Jane Birkin s’en aller, il est triste, puis Gainsbourg a une aventure avec Bamboo et cinq minutes plus tard un enfant avec elle, avant d’enregistrer rapidement sa version reggae de la Marseillaise et que le générique de fin se mette en marche. L’évolution de Gainsbourg devient peu palpable, tout comme le propos de Sfar, et les 130 minutes que dure ce film commencent à se faire malheureusement sentir. L’absence de nombreux titres splendides de la discographie de Gainsbourg est sans doute une autre déception, surtout après le duo Greco/Gainsbourg sur Javanaise qui laissait espérer une magnifique B.O.

Peut-être Joann Sfar a-t-il eu tort de se mesurer à un tel monstre pour faire son premier film. Peut-être aurait il du faire un premier film plus complet sur Gainsbourg et, le succès aidant, scénariser un vrai projet sur Gainsbarre. Ou peut-être doit on juste partir du principe que Gainsbourg (Vie Héroïque) est un rêve de Sfar qu’il a eu l’incroyable chance de pouvoir porter à l’écran et que, à l’aune de la qualité moyenne des premiers films, Sfar reste tout de même un créateur épatant.

Matthieu Buge

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ACCIDENT (Cheang Pou-Soi, 2009)

Le Cerveau qui déraille

Le Cerveau qui déraille

Louis Koo, le beau gosse habitué des très efficaces productions de la Milky Way du sieur Johnnie To, troque son habit de parrain d’Election pour celui du « Cerveau », génie de la petite criminalité hongkongaise.

Son métier : s’évertuer à trouver le stratagème le plus béton possible pour qu’un meurtre sordide passe pour un banal accident. Si ce truand-stratège qui opère dans l’ombre semble bien solitaire et torturé depuis la mort de sa femme, disparue elle aussi dans un « accident », force est de constater que sa maîtrise et des us et coutumes hongkongais en matière de sécurité et sa capacité à prévoir tout et n’importe quoi laissent pantois.

Sauf qu’un jour, la mise en scène d’une ces macabres mises à mort tourne mal et un de ses acolytes passe sous un tram (ce bon gros Lam Suet, dit « Fatty », toujours un bonheur à l’écran). Il ne lui en faut pas plus pour devenir complètement parano, se persuader qu’après sa femme et son pote c’est lui qu’on veut tuer, et chercher à détruire le type qui serait derrière tout ça.

Pas de fusillade détonante, pas de séance de torture chinoise excitante, pas de course-poursuite trépidante : on est dans le thriller qui marche selon des coups d’échecs. Accident est un échiquier où le Cerveau est le fou, aux coups à longue portée mais à la marge de manœuvre restreinte.

Comme toujours avec une production To, l’idée était excellente, à la fois originale et prêtant à des réflexions plus intéressantes que ne l’offre généralement ce type de films. En effet, Accident n’est pas uniquement un film stylisé comme Hong Kong sait nous les fournir de temps à autres : flirtant avec un Rashômon pour le doute qu’il introduit sur la réalité et sur sa perception, d’aucuns peuvent y voir des petits accents aussi bien dostoïevskiens que lynchiens dans l’auto-torture psychologique du personnage principal et l’enchevêtrement du vrai et du faux.

Mais on est malheureusement loin de la maîtrise dont peut souvent faire preuve un Johnnie To assisté de son fidèle Yau Nai Hoi au scénario. La classe relative de la réalisation tranche avec un côté brouillon de la narration qui, s’il permet de semer le trouble du Cerveau  dans celui du spectateur, empêche ce dernier de saisir le véritable enjeu du film. Curieusement, la folie du Cerveau n’apparaît que bien tard sans que l’effet de surprise soit saisissant. Le thriller psychologique est un exercice compliqué et faire un film « à la To »,  classe, captivant, où tout est réglé en 90 minutes, en y ajoutant un caractère aussi tortueux était peut-être trop audacieux pour que l’adaptation de Cheang à ce format fonctionne parfaitement.

Le sentiment final relève plus de la déception qu’autre chose, mais cela veut au moins dire qu’on en attendait quelque chose et qu’on peut espérer que le prochain coup de Cheang soit à la hauteur de son nouveau maître.

Matthieu Buge

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