MILLENIUM – LES HOMMES QUI N’AIMAIENT PAS LES FEMMES (Niels Arden Oplev, 2009)

Avant-première parisienne. Devant une foule avachie dans les fauteuils de la belle salle du Normandie, Søren Stærmose, costard noir et pompes rouges, présente le premier volet de l’adaptation de la trilogie de Stieg Larsson. Après un mot bien convenu de la part de Brigitte Maccioni représentant UGC, le distributeur français, c’est au tour du réal’ danois Niels Arden Oplev de monter sur scène faire une ou deux faibles répliques humoristiques et d’appeler le directeur de la photographie, puis Noomi Rapace, puis quelqu’un d’autre… bref, on commence à avoir peur de voir défiler en chair et en os tout un cast’ inconnu du pékin moyen. Pas de quoi vraiment exciter le fan de la trilogie qui attendait le lever de rideau.
Il semble que l’intrigue chère à des millions de lecteurs mérite tout de même d’être évoquée, afin d’allécher un peu le néophyte avide d’histoires tordues :
Mikael Blomkvist (Michael Nyqvist) est un journaliste intègre aux principes bien ancrés. L’œuvre s’ouvre sur son procès en diffamation et sa condamnation. Encore un petit journaliste qui échoue face à un gros financier. Néanmoins, contacté par le vieil et riche industriel Henrik Vanger qui lui a collé une hacker sur le dos pour tout savoir sur son compte, il va relancer une enquête abandonnée depuis des décennies.
Il y a quarante ans, sur l’une des petites îles qui forment ce jolie pays qu’est la Suède, la petite nièce de Vanger a disparu, probablement assassinée, et un mystérieux coquin se fait un malin plaisir de le lui rappeler à chacun de ses anniversaires.
De son côté, Lisbeth Salander (Noomi Rapace), jeune hacker rebelle et pas très claire dans sa tête décide d’arrêter de se faire violer par son tuteur et de filer un coup de main à Blomkvist. Evidemment, derrière les premiers indices se cachent toutes les rivalités familiales du clan Vanger, les antécédents nazis, incestes et autres réjouissances. Et leur tâche est maintenant de découvrir qui du groupe V a bien pu assassiner cette pauvre fille.
Bref, on est en plein thriller sordide, ce qui pouvait laisser présager une bonne dose de violence, d’exagération et de mauvais goût. Certes, de la violence, il y en a. Elle est bien sentie. La spectatrice, dans le siège d’à côté, sursaute tellement qu’elle doit bien la sentir aussi. Mais dans cette nature suédoise bucolique, entre les flocons, forêts et bras de mer, les viols, cadavres et marres de sang n’ont rien de bien édifiant. Niels Arden Oplev arrive à ne jamais dériver dans le gore trash et voyeuriste.
Il en va de même pour le passé nazi de certains personnages : il eut été facile de faire dans le gros lourd et de reconstituer des scènes de sacrifices humains en l’honneur Adolf H. mais ce passé est traité comme un peu comme un non évènement, comme un simple élément de l’enquête (au passage, on imagine mal un thriller français mettre en scène avec autant d’honnêteté une bande de collabo). Une enquête bien ficelée, dans laquelle le spectateur suit pas à pas ce couple de marginaux, se pose les mêmes questions et est tenu en haleine jusqu’à sa résolution (pour celui qui n’a pas lu le bouquin avant, ça va de soi).
Nyquvist est de surcroît très bon en journaliste paumé mais obstiné, dépassé par les évènements mais n’ayant rien à perdre et cette personnalité à double tranchant permet une identification assez aisée. Tandis que Rapace, de son côté, en jeune femme fatale junkie un peu tarée mais (dans le fond, en cherchant bien) sensible et fidèle, au passé trouble qu’on devine à moitié, campe un personnage suffisamment mystérieux pour être attirant et pousser à aller voir le second volet pour en savoir plus.
Le sentiment d’identification est d’autant plus efficace qu’en réalité les deux personnages n’en mènent pas large. Le spectateur suit leurs pistes, convaincu qu’elles vont mener à quelque chose alors qu’en fait…bah non. Chaque piste est une attrayante impasse, qui permet de comprendre l’imbroglio mais jamais de le résoudre. La clé est livrée aux spectateurs-enquêteurs par un gros porc d’informaticien qui n’a, lui, aucunement conscience de rendre un tel service.
Il n’y a pas de doute, on est dedans, le scandinave nous prouvant qu’il peut être efficace au cinéma comme chez Ikéa. Simple et pas cher.
Si cette première partie de Millénium pêche un peu, c’est d’une part dans l’esthétique ambiguë qui surprend la majeure partie du temps par sa qualité, déçoit de temps à autres tant on a l’impression de voir un épisode de Derrick amélioré ; et dans sa durée d’autre part. Il est vrai que par moment on a réellement l’impression de voir un téléfilm sur écran géant, et 2h30 pour un téléfilm, c’est long. Très long. Un peu comme si David Fincher avait pris Ingmar Bergman comme conseiller artistique pour Seven. Le thriller krisprolls. Quand, après la mort du vilain meurtrier, on repart pour une petite vingtaine de minutes avec un détour par l’autre bout du monde, il est difficile de retenir un soupir d’agacement.
Mais il semble que le parti ait été pris d’être très fidèle au roman, ce qui semble difficilement critiquable. Le respect de l’intégrité d’une œuvre contre des choix plus commerciaux est quelque chose de suffisamment rare pour qu’on ne puisse que l’apprécier.
Matthieu Buge

Très bonne adaptation du livre : l’ambiance noire du roman est parfaitement retranscrite. Bons acteurs, bon rythme même si je suis d’accord avec ta remarque sur la fin du film. C’est agréable de voir que les européens continentaux peuvent aussi produire de bons thrillers.