PLAN 9 FROM OUTER SPACE (Ed Wood, 1959)

Tim Burton avait fait un portrait sobre et bien pathétique de ce phénomène qu’était le réalisateur Ed Wood, mais le visionnage de Plan 9 from Outer Space, son plus grand « chef-d’œuvre » fait réellement comprendre l’ampleur du désastre. Et la participation d’un des grands acteurs du fantastique de l’époque, Bela Lugosi, déjà complètement oublié à ce moment et qui mourut dès le début du tournage après une phase de morphinomanie aiguë, n’arrange clairement pas le tableau.
Comme dans toute œuvre, la forme est là pour appuyer le fond. Et quel fond ! Le scénario, entre science-fiction ras les pâquerettes et film d’horreur moisi, est d’une fascinante inventivité. Pour faire un résumé bref mais relativement complet de cette histoire complexe : des extraterrestres réveillent les morts d’un cimetière – pour, évidemment, tuer ces pauvres êtres vivants qui n’ont rien demandé. La police est perplexe ; un aviateur, sûr d’avoir vu un ovni, et habitant à côté du cimetière participe à l’enquête. Pourquoi diable les extraterrestres font-ils de pareilles choses ? Pourquoi fichtre passer par les morts alors que leur technologie pourrait mettre l’humanité à leur botte ? Pour faire comprendre aux terriens leur absence totale de responsabilité. Evidemment. Où avions-nous la tête ? Car Ed Wood philosophe en pleine ère nucléaire et la morale de l’histoire (tue ici pour le suspens) pousse à des réflexions sans fin, et sans fond. Ed Wood donne une bonne leçon à l’humanité et ce, démonstration scientifique avisée à l’appui. Visionnaire, il explique à l’aide d’une boulette papier et un bidon d’essence quelle sera l’arme qui détruira la médiocre race humaine, un WMD bien plus démoniaque que la bombe H. Terrifiant.
La mise en scène ne fait que renforcer toutes ces subtilités scénaristiques. Tim Burton l’avait bien montré, Ed Wood était le roi de la débrouille, le dieu des effets spéciaux cheap et moisis, ne reculant devant aucun trucage mais sans avoir ni le génie d’un Méliès, ni des moyens appropriés. Entre ovnis en carton brûlant avec de l’essence pour Zippo, le jeu surréaliste de nullité des acteurs, l’utilisation complètement inappropriée et à répétition des rares images qu’il avait pu filmer de Bela Lugosi avant sa mort, des gaffes improbables et un montage parfaitement incompréhensible, on cherche à chaque instant un détail encore plus pourri qu’à la seconde précédente. Et on le trouve. Expérience rare, splendide, mais épuisante tant le sérieux qu’a mis Ed Wood à faire ça laisse pantois.
Pour la petite histoire et parce que ça n’aurait pas suffit comme ça, il faut savoir que le film mit… trois ans à être réalisé. Toute l’équipe dut aussi être baptisée parce que l’église baptiste finançait une partie du chef-d’œuvre et Ed Wood, ce gros malin, pour éviter d’avoir à payer à celle-ci des royalties, changea le titre au dernier moment. Une grande aventure humaine que celle d’Ed Wood qui ambitionnait d’être le Orson Welles du fantastique…
Néanmoins, d’après Martin Landau, l’interprète de Bela Lugosi dans le film de Burton, à côté de Bela Lugosi meets a Brooklin Gorilla de William Beaudine, le film d’Ed Wood est vraiment un excellent film… et ça, ça fait peur.
Matthieu Buge
