LA GRANDE BOUFFE (Marco Ferreri, 1973)

Marcello (Mastroianni), Ugo (Tognazzi), Michel (Piccoli) et Philippe (Noiret) se réunissent pour faire un banquet pantagruélique jusqu’à ce que mort s’en suive. En voilà une idée qu’elle est bonne ! Ajoutez à la sauce un peu de cul et à l’époque vous obteniez un film suffisamment choquant pour en faire une œuvre culte.
Quatre types décident de mourir en s’empiffrant et invitent des putes pour faire une orgie qui restera dans les annales. Mais les prostituées sont absolument outrées par le comportement de ces quatre porcs et se tirent vite fait bien fait en laissant Andréa (Ferréol), institutrice qui, elle, ne se laisse pas intimider et accompagnera nos héros jusqu’à la fin à la fois en tant que mère et que maîtresse. Ca c’est du synopsis !
Je ne sais si c’est parce que ça commence à dater un peu, mais le film a perdu de son sel. Ou peut être est ce parce que notre génération de dégénérés n’est plus choquable par quoique ce soit. Quoiqu’il en soit, comme le disait Piccoli en réponse aux critiques : « Qu’est ce qu’on nous reproche dans «La Grande Bouffe»? On chie, on rotte, on pète, ça ne vous arrive jamais de péter? », et depuis, un véritable festival de produits audiovisuels a largement dépassé La Grande Bouffe en ce qui concerne l’humour scato et les bruitages à base de rot et flatulences. Seulement, on en meurt rarement. Ici, Ferreri a été assez loin dans l’orgie et les problèmes gastriques pour que ses personnages en crèvent comme de vieux ballons.
Que le film ait fait un véritable scandale lors de son passage au très vénérable festival de Cannes n’est pas tellement surprenant et après tout, la bouffe est sans doute le deuxième tabou après le cul. Mais à côté des concours du plus gros mangeurs du monde (merci les US) qui se déroulent dans la réalité contemporaine, cette fiction sur quatre pauvres gars qui vont se faire péter la panse n’est plus réellement choquante. Néanmoins, il y a dans l’œuvre de Ferreri quelque chose de profondément malsain qui fait passer L’Empire Des Sens de Nagisa Oshima pour un joli poème. Le parallèle n’est pas absurde : sortis à trois ans d’écart, les deux films décrivent l’excès de jouissance jusqu’à la mort, l’un dans les plaisirs de la table, les autres dans les plaisirs de la chair. Mais si le film d’Oshima a pu passer aux yeux de beaucoup comme un véritable film pornographique (ce qui est fort discutable), il mettait au moins en scène deux êtres qui vivaient et mourraient l’un pour (ou dans) l’autre. Lors de La Grande Bouffe, l’émotion que crée la mort de chacun est quasiment passagère et chaque cadavre finit dans la chambre froide à regarder les autres se goinfrer. Marcello va se faire congeler dehors sur un coup de tête, Michel se vide pendant un solo de piano, Ugo demande à ce qu’on le masturbe pendant qu’il achève de se remplir de pâté et Philippe meurt en ne pensant qu’à lui, à la mauvaise image de sa médiocre personne que doivent avoir ses petits potes de débauche. C’est, malgré les apparences, un banquet bien solitaire que cette cérémonie désespérée et désespérante. Personnellement, je n’ai pas trouvé ça choquant mais plutôt pénible et reste particulièrement sceptique quand je lis que c’est une critique acerbe de la société capitaliste en déliquescence…
Reste que La Grande Bouffe est un grand film pour une unique raison : ses acteurs qui sont plus fous les uns que les autres, entre Piccoli qui joue une magnifique partition de flatulences douloureuses, Mastroianni en porc lubrique, Tognazzi en cuistot débonnaire et Noiret en benêt sujet à un complexe que Freud aurait aimé étudier, on ne peut que saluer la prestation. Petite pensée aussi pour Francis Blanche aux dialogues, dont le cynisme fait quelquefois un effet bœuf. Noiret à Piccoli qui est en pleine crise intestinale : « Mange, fais un effort, pense que tu es un petit indien à Bombay. Tu as faim, et quand tu as faim, hé ben tu manges ! ».
Matthieu Buge
