LA VIE DES AUTRES (Florian Henckel von Donnersmarck, 2006)

Il arrive que des chef-d’œuvres sortent de nulle part, complètement inattendus, de surcroît lorsqu’ils sont le produit d’un parfait inconnu. Avec Das Leben Der Anderen, Florian Henckel von Donnersmarck s’est offert l’oscar du meilleur film étranger, et même si l’on peut regarder les récompenses de la grande messe du cinéma hollywoodien avec un peu de scepticisme, force est de constater que ce premier long métrage est sans doute un des plus beaux films de ce début de siècle.
L’agent de la Stasi Wiesler (Ulrich Mühe, fascinant), répondant au doux matricule de HGW XX/7, est un expert en matière de surveillance et d’écrasement des ennemis du peuple qui polluent la funeste RDA. Wiesler ne semble pas humain, c’est une froide machine d’une minutie effarante dont les mécanismes ne s’activent que pour mener à bien la mission que le parti lui a confiée. Il se voit confier par son vieil ami, le colonel Grubitz, la tâche de tout savoir sur le respecté dramaturge Georg Dreyman (Sebastian Koch) et de trouver quelque chose pour l’épingler. A tout prix. Et cela tombe bien car HGW XX/7, en bon petit héritier des méthodes de la machine soviétique, est particulièrement fort pour faire tomber les personnes irréprochables.
Constatant rapidement que cet espionnage n’est destiné qu’à satisfaire les envies tordues du ministre de la culture Hempf qui veut s’accaparer l’actrice et copine de Dreyman, Christia-Maria Sieland, HGW XX/7 commence à douter. Il doute de plus en plus alors que la surveillance du couple d’artistes qui le fait approcher sans le savoir la littérature, la musique et l’amour, dure sans raison apparente. Lorsqu’une raison de mettre tout ce petit monde en taule – au regard de la sécurité de l’état – arrive enfin, il est trop tard, HGW XX/7 devient l’ « homme bon », se détourne de sa mission sacrée pour protéger ses propres cibles.
Puis le mur tombe. Les archives de la Stasi sont ouvertes au public. Wiesler doit s’intégrer à sa manière dans une nouvelle société et Dreyman doit faire face au fait que lui aussi, comme tant d’autres, a été espionné jusque dans les recoins les plus intimes de son existence.
Florian Henckel von Donnersmarck réussit, pour son premier long-métrage, le tour de force de faire un film à la grande résonance historique et au potentiel émotionnel extrêmement intense.
En tournant dans quelques endroits restreints de l’ancien Berlin Est (essentiellement dans le quartier de Friedrichshain, sur le Karl-Marx-Allee et la Marchlewskistraße, sur la Normannenstraße à Lichtenberg, où se trouvait le QG de la Stasi, et à Treptower) et en reconstituant minutieusement le design de cette époque et des outils utilisés par les agents de la Stasi, l’équipe de tournage a réussi à créer une atmosphère à la fois authentique et oppressante. Quatre années de recherches, d’interview d’anciens agents et victimes de la Stasi, d’analyse et de travail de reconstitution ont été nécessaires et le résultat n’en est que plus admirable. L’oppression de la police politique qui pèse sur la population et plus encore sur les artistes de la nation est parfaitement appréhendable pour le spectateur et le mode de vie austère et débilitant de l’oppresseur Wiesler est tellement pathétique que le drame devient plus celui de la nation allemande que celui du couple d’artistes autour duquel tourne la Stasi. Une seule véritable infidélité historique : selon le directeur du mémorial de la Stasi, qui, au regard de ses fonctions, doit être un joyeux drille dont on ne saurait douter du sérieux et de la fiabilité, il aurait été tout simplement improbable qu’un agent ait la moindre compassion envers ses cibles et parfaitement impossible qu’il pense à les aider. Le système était tellement efficace que même les agents étaient surveillés et un tel comportement aurait été passible au grand minimum d’un sort aussi enviable qu’une peine de travaux forcés vers la chaleureuse ville de Norilsk. Cela peut sembler quelque peu problématique étant donné que tout le scénario du film de Donnersmarck est basé sur ce principe mais si ce dernier ne s’était pas octroyé le droit de donner un peu d’humanité à son protagoniste principale, nous n’aurions pas une fiction sous les yeux mais un documentaire bancal reposant sur des personnages fictifs.
Car au-delà de l’aspect historique de La Vie Des Autres, le film de Donnersmarck est remarquable quant à son esthétique, quant aux thématiques qu’il aborde avec finesse et, sans livrer une Happy End bien mielleuse à l’hollywoodienne, en conservant une note d’espoir quant à la nature humaine.
Magnifiquement photographié, bénéficiant d’un casting à la renommée très limitée, La Vie Des Autres n’a rien à envier aux bons thrillers américains tant son scénario est bien ficelé, ses ressorts extrêmement efficaces et la musique qui l’accompagne en parfait accord avec et l’esprit et le suspens de l’ensemble. Mais peut-être le spectateur est il aussi bien pris dans cette intrigue tout simplement à cause de la profonde dimension humaine qu’elle recouvre.
Le film tourne certes autour d’une dérive politique, de l’impact politique d’un totalitarisme faussement érigé comme défenseur d’une grande utopie. Mais Donnersmarck ne donne pas dans l’histoire manichéenne avec un camp de bons gars aux idées larges et un camp de soldats aux œillères soviétiques. Il envisage avec intelligence la faiblesse humaine dans les deux camps, qu’elle soit dirigée vers la simple peur, vers la facilité et la satisfaction matérielle ou vers la fuite dans le suicide. Il envisage la trahison sous tous ses angles : par opportunisme, par prise de conscience. Mais il envisage aussi la rédemption et le pardon, de chaque côté. Ainsi l’évolution de Wiesler-HGW XX/7 est bouleversante car elle s’apparente au véritable sacrifice d’un homme en pleine rédemption, et le cadeau anonyme que lui fera un Dreyman stupéfait en découvrant et l’espionnage dont il a été victime et l’homme qui l’a sauvé d’un sort bien tragique n’en est que plus beau.
Donnerstarck, qui voulait moins faire un film historique qu’un film sur des comportements humains, signe une oeuvre splendide, participant ainsi à sa manière à une réconciliation du peuple allemand avec lui-même et avec son passé et pointant simplement du doigt, dans la lignée d’un Kurosawa, que l’homme est capable du pire comme du meilleur.
Matthieu Buge

Film incroyable dans la lignée de Good bye Lenine en moins drôle mais en plus puissant. Autre film allemand conseillé : Les faussaires (die Fälscher) de Stefan Ruzowitzky.
Film exceptionnel. Rien a voir avec goodbye lenin, bien plus puissant d’un point de vue émotionel puisqu’ici on rentre dans la vie d’un officier de la stasi.