ANTICHRIST (Lars Von Trier, 2009)
Un couple (Willem Dafoe et Charlotte Gainsbourg) porte le deuil de leur enfant. Elle, est particulièrement au fond du gouffre ; Lui, thérapeute, fait l’erreur de base de vouloir soigner un proche et décide de l’emmener à Eden, leur bicoque glauque au fond des bois.
Entre son sentiment de culpabilité quant à la mort du gamin et sa trouille de la nature environnante, Elle alterne entre phases calmes et crises d’hystéries. Lui, de son côté, essaie différents stratagèmes pour lui faire recouvrer raison. Ces folichonnes séances et la nature qui se manifeste de manière toujours un peu plus inquiétante et louche rendent l’atmosphère de plus en plus austère. En découvrant un certain nombre de documents qu’elle étudiait pour faire sa thèse, Il réalise que sa folie dépasse le cadre du deuil. C’est alors qu’il se fait surprendre, qu’elle l’immobilise en lui éclatant les testicules et en lui plantant une pierre à aiguiser dans la jambe et que cette histoire finit dans un magnifique délire plein de sexe et d’hémoglobine. Yummy.
Il semble bien difficile de faire le synopsis du scandale de la session 2009 du festival de Cannes tout comme il semble malhonnête d’acquiescer face à la critique qui s’est majoritairement déchaînée contre le nouveau délire de Lars Von Trier – critique qui acclame sans aucun doute le génie de La Grande Bouffe qui avait créé un scandale similaire sur la croisette en 1973.
Comme à son habitude, Lars Von Trier nous livre ici un film à l’atmosphère unique, aux images – qu’on apprécie ou non – copieusement travaillées et aux acteurs prodigieux. Personne d’ailleurs n’est réellement venu pousser son coup de gueule quant au prix décerné à Charlotte Gainsbourg. A raison ! La fille de Jane Birkin se transforme là en digne héritière de Gainsbarre en matière d’excès et d’indécence ; entre sa sobriété de femme en deuil et les passages lors desquels elle hurle comme une tarée dans la forêt ou se masturbe frénétiquement au pied d’un arbre noueux avant de s’exciser allègrement devant l’objectif, il semble difficile de sortir indifférent face à une telle audace. Willem Dafoe, plus sobre et bénéficiant d’un physique aussi banal que celui du père de Charlotte, est tout aussi excellent.
Qu’on apprécie ou non, les tableaux du couple dans la forêt, à la sobre lumière d’une étrangeté incomparable, ou les images chocs d’organes en piteux état resteront bien longtemps dans les esprits. De ce point de vue et mises à part quelques séquences franchement minables (telles que celle du renard qui surgit pour dire d’une voix d’outre-tombe « Chaos reigns ! »), le réalisateur a sans doute parfaitement réussi son pari.
Il semble difficile d’acquiescer aux dires d’une critique qui, au final, n’a sans doute rien compris à ce film, ou plutôt qui n’a rien voulu y comprendre. Antichrist est-il un film sur la mort et le deuil ou le deuil est-il un prétexte pour disserter sur la relation de couple ? Doit-on prendre littéralement le symbolisme un peu lourd de « Elle » et « Lui » à « Eden » ? Est-ce un film parfaitement machiste ou un film sur la difficulté d’être femme ? Le film peut-il être réduit aux difficultés relationnelles, aux autres, à la nature, que peut éprouver la folle-dingue et que son gentil mec essaie patiemment de résoudre ? Est-ce tout cela à la fois ?
Directement issu des propres phobies et expériences de Lars Von Trier, Antichrist donne à voir ce que le spectateur peut en tirer, en fonction de ses propres références et ses propres angoisses. Ne jetons pas la pierre à la critique négative pour ne pas avoir voulu faire face à ses propres angoisses et tabous, c’est bien bassement humain. Tsssss. Néanmoins, si le film dans son ensemble fait preuve d’une réelle recherche esthétique et qu’il laisse particulièrement songeur, Lars Von Trier en tant que personnage n’en sort pas vraiment grandi. Avant le torrent de cruauté évoqué plus haut, le « prologue » (car le réalisateur nous découpe pompeusement ça en « prologue », « tableaux » et « épilogue ») nous montre au ralenti le couple faire passionnément l’amour tandis que le gamin se vautre par la fenêtre pour aller doucement mais sûrement s’éclater sur l’asphalte. Un peu comme à la fin de Dancer In The Dark, on peut se demander pourquoi, encore une fois, ce réalisateur est aussi méchant et s’évertue à faire crever les plus faibles en ayant l’air de prendre un malin plaisir à imaginer comment filmer ça de la manière la plus originale qui soit. Si on ne peut se permettre de se déchaîner gratuitement contre le nouveau Lars Von Trier, cette méchanceté venant s’ajouter à la violence volontairement choquante et à l’opacité du propos, il semble possible d’émettre en toute humilité l’hypothèse que Trier est quand même un sacré sale type dont la profondeur des tourments n’a d’égale que sa prétention, magnifiquement illustrée par la dédicace qui apparaît à la fin du film et à destination… d’Andreï Tarkovski. Pénible.
Matthieu Buge
