J’AI TUE MA MERE (Xavier Dolan, 2009)
Xavier Dolan fait ses premiers pas de réalisateur, bien jeune, avec ce titre audacieux qui n’aurait point déplu à Freud mais sans doute un peu plus à Pétain et son dernier dimanche de mai.
Dolan s’inspire ici largement du propre conflit qui l’opposa il y a encore peu à sa chère et tendre mère pour raconter la vie claustrophobique d’Hubert Minel (lui-même), aux prises avec l’univers étriqué d’une mère à l’ouest (Anne Dorval) qui a du élever seule son gamin. Entre caprices, querelles minables tournant autour de détails mesquins de la vie quotidienne et une véritable incompréhension beaucoup plus profonde, Hubert essaie de s’échapper, moralement et physiquement, du domicile (mono)parental tandis que la mère essaie de trouver son maigre bonheur dans des occupations futiles et assiste impuissante à la dégradation des relations avec son fils unique qu’elle ne savait même pas homosexuel.
J’ai tué ma mère met profondément mal à l’aise. Parce que bien que, pour paraphraser Tolstoï, toutes les familles malheureuses sont malheureuses à leur manière, on ne peut s’empêcher de penser aux conflits qui nous opposèrent et/ou nous opposent toujours à nos parents. Des conflits qu’on préfèrerait oublier car, quoique douloureux, ils apparaissent souvent bien triviaux au fur et à mesure que le temps passe et parce qu’ils renvoient à des comportements d’une violence et d’une absurdité réelles.
De ce point de vue, on ne peut que saluer l’analyse honnête et la réal’ du jeune québécois qui met en scène une atmosphère véritablement étouffante, une mère passablement minable et étriquée mais sans se donner pour autant le beau rôle. La mère est fade, triste, sans aucune envergure ni fantaisie, et les médiocrités pourtant bien humaines dont elle fait preuve ne sont que mieux mises en valeur par l’incompréhension qui la sépare de son fils. Hubert est triste aussi, mais d’une tristesse qui s’accompagne d’une véritable rage, lui faisant tenir des propos quelque fois constructifs, souvent immatures, toujours durs et sans aucune conscience de l’impact réel de leur violence.
L’interprétation de Dolan et Dorval donne une grande force à cette confrontation, laissant une grande part à l’improvisation et tous deux étant visiblement profondément touchés par leurs rôles respectifs. Le peu de moyens et cette intensité donnant à l’œuvre une dimension quasi-documentaire.
Mais cette dimension ne prend jamais trop d’ampleur tant on sent que Dolan a du se faire plaisir pour mettre en scène cette histoire, pour se mettre en scène lui-même. Surtout lui-même. Et c’est sans doute ce que l’on reprochera à ce film, sans grande véhémence toutefois. Car il y a un égotisme qui, à force, devient quelque peu pénible. Dolan ne se donne pas le beau rôle mais aime parler de lui, se mettre en scène, se filmer. Chacun met évidemment une grande part de lui-même dans ses créations et cela ne serait aucunement problématique ni même dérangeant si J’ai tué ma mère était un peu moins démonstratif, si l’auteur-réalisateur-acteur avait versé un peu plus dans la suggestion. Et les monologues qui viennent ponctuer le récit, laissant apparaître l’ensemble ou parties de son visage en noir et blanc, ne manquent pas d’ennuyer et de faire s’imaginer un Xavier Dolan en train de se mater dans une glace pendant des heures. Petite maladresse de réalisateur prometteur sans doute, tout comme les clins d’œil un peu gauches à de grands réalisateurs (ici d’évidents symboles de la Nouvelle Vague française, là un parfum d’Amélie Poulain et puis, hop, au détour d’un couloir, une allusion claire à In The Mood For Love…). Mais tout cela semble assez négligeable au regard de l’ensemble.
Avec ce premier long, le jeune Xavier Dolan est reparti comme un prince de la Croisette, après avoir raflé pas moins de trois prix sur quatre lors de la Quizaine des Réalisateurs. A suivre avec attention.
Matthieu Buge
