APOCALYPSE NOW ou l’histoire d’un tournage dantesque

Que le spectateur qui se trouvait bête de perplexité au visionnage du tournage d’Apocalypse Now se rassure, bon nombre de ceux qui ont participé à sa création n’ont pas non plus compris ce qui leur arrivait. Entre des conditions climatiques pourraves et des tempéraments individuels tarés, cumulant les extrêmes météorologiques et humains, le tournage d’un des plus fameux films de l’Histoire a été un véritable enfer pour lequel Coppola n’avait évidemment pas prévenu ses équipes de laisser derrière elles toute espérance.
Petit résumé. Apocalypse Now n’aurait pas du être un film coppolesque. Georges Lucas aurait du s’atteler à la tâche et le résultat aurait peut être été soit aussi obscur que THX 1138 soit aussi commercial que Star Wars. Mais après moult tergiversations au sein du Nouvel Hollywood, c’est donc la personnalité débordante de Francis Ford Coppola qui est attachée au projet.
Coppola est un capricieux. Caractère assez génial mais particulièrement mégalomane depuis Le Parrain, Coppola entend bien faire les choses comme il le souhaite. Même quand il décide de tourner aux Philippines et qu’on lui répète à tout va que tourner à ce moment de l’année dans cette région du monde relève de la connerie la plus pure étant donnés les typhons et autres surprises météorologiques que l’équipe de tournage va se prendre sur le coin de la gueule.
La réponse de Coppola à ces oiseaux de mauvaise augure ? « It will be a rainy movie ». Evidemment le plateau s’est magnifiquement fait ruiner par Olga, petite tempête tropicale sortie de derrière les bambous, et les équipes d’acteurs et de techniciens ne devaient pas en mener large, d’autant que même Dennis Hopper, grand toxico devant l’Eternel, n’avait jamais vu autant de drogues sur un tournage.
La fatigue, le climat, la drogue et les caprices du padrino Coppola poussèrent volontiers ses techniciens à venir le chercher dans sa chambre d’hôtel pour le balancer par la fenêtre direct dans la piscine. A la fin de leur période de vacances, ou plutôt devrait on dire de « permission », certains ne voulaient plus retourner aux Philippines, d’autres faisaient leurs adieux à leur famille comme s’ils n’allaient pas s’en tirer. Il suffit d’ajouter à cela les véritables cadavres qui jonchaient le sol pour rendre le campement de Kurtz « authentique » et on obtient un tournage des plus sains pour la santé psychologique de tous.
Mais la vaste blague ne s’arrête pas là. Les acteurs ont leur part de responsabilité. Le rôle de Willard devait à l’origine être tenu par Steve McQueen, puis Al Pacino mais devant le refus de ces derniers (Pacino raillant Coppola à l’idée de le voir cinq mois dans un hélico pendant que lui ramperait dans un marais – le tournage dura non cinq mais seize mois), Coppola opta pour Harvey Keitel. Quelques temps après le début de tournage, la collaboration ne fonctionnant pas aussi bien que prévue, Coppola le dégage et hop, on recommence à zéro. Le nouveau venu est moins connu mais va faire sacrément parlé de lui sur le plateau.
Martin Sheen, que l’on voit bourré comme un coing dans la première scène (impro stupéfiante totalement éthylique qui a apeuré une bonne partie de l’équipe) ne devait pas être en reste en termes d’alcool et stupéfiants divers. Parce que pour péter son arrêt cardiaque en plein tournage à trente-six ans, il faut sans doute avoir mis son corps un peu à l’épreuve. Résultat, Coppola, flippant que ce drame se sache, fait dire dans les journaux que Sheen est à l’hosto à cause d’une insolation, fait débarquer le frère de l’acteur et le filme en plans de dos pour gagner du temps pendant que l’autre se remet. Frère qui ne fut crédité pour rien, ni pour sa nuque ni pour les moments où l’on entend sa voix-off à lui, tandis que Martin eut les honneurs de tous, évidemment.
Et voilà que c’est au tour de Marlon Brando d’arriver sur le tournage afin de remplir brillamment son rôle du Colonel Kurtz alors que le tournage a déjà quatre mois de retard et que le budget quotidien pète le plafond. Coppola était néanmoins ravi : il avait réussi à convaincre Brando de venir jouer dans son nouveau projet pour la modique somme de 3.5 M $ pour un mois de taf. Du jamais vu. Sauf que quand Marlon a débarqué, Francis a rapidement déchanté : à l’aéroport, l’acteur – complètement beurré – ne connaissait en réalité pas du tout la nouvelle de J. Conrad qui est à l’origine du projet, il n’avait absolument pas lu son scripte, et son estomac avait juste doublé de volume alors qu’on lui avait demandé de maigrir pour interpréter Kurtz. Bref, du sur-mesure. Brando avait pris quarante kilos, Coppola en avait déjà perdu la même quantité depuis le début du tournage. Dans un premier temps, Brando refusa de jouer un rôle qu’il trouvait pourrave, alors qu’il avait déjà touché un million. Après moult négociations, Coppola arrive à le faire rester et passe des jours à lui lire le script sur le plateau. Comme s’il n’était pas suffisant de devoir repenser entièrement la manière de filmer l’acteur pour éviter de montrer que le légendaire colonel n’est qu’un gros aviné. Jusqu’au moment où Brando dépasse les bornes et Coppola, pétant un câble, se barre aux Etats-Unis, laissant à son assistant le bon soin de se démerder avec l’acteur mythique.
Fin du tournage, il restait maintenant à passer quasiment trois ans enfermé à monter le film. Seize mois de galère absolue, d’engueulades et de pression maximum. Mais si Apocalypse Now est maintenant considéré comme un des films les plus mythiques de l’histoire, c’est sans doute grâce à ces seize mois d’horreur. Comme dirait le Commandant Bill Kilgore (R. Duvall) : « You smell that? Do you smell that? Napalm, son. Nothing else in the world smells like that. I love the smell of napalm in the morning. You know, one time we had a hill bombed, for twelve hours. When it was all over I walked up. We didn’t find one of ‘em, not one stinkin’ dink body. The smell, you know that gasoline smell, the whole hill. Smelled like … victory »
Matthieu Buge

Certes, très bon film mais un peu surévalué sans doute grâce à la starisation voulue ou non de Coppola. Légère préférence pour Voyage au bout de l’enfer (The deer hunter) sorti la même année : moins extravagant, moins prétentieux et plus angoissant.
Apocalypse now est une sorte de rêve. C’est pour ça qu’il peut paraître prétentieux. The Deer Hunter est un film social, où tout est moche, sans aucun onirisme. Le but n’est juste pas le même.