L’AFFAIRE FAREWELL (Christian Carion, 2009)

affaire farewell - Kitsune

Après le succès du gentillet Joyeux Noël, Christian Carion continue avec le principe efficace d’adapter librement un détail historique relativement inconnu du grand public mais renvoyant à une période mémorable. Avec l’Affaire Farewell, il nous plonge cette fois en pleine Guerre Froide, dans le Moscou du début des années 1980.

Pierre Froment (Guillaume Canet), jeune ingénieur français en poste à Moscou, est approché par le colonel du KGB Sergueï Grigoriev (Emir Kusturica) qui compte sur lui pour transmettre à la DST des documents qui permettraient à l’Ouest de saper la politique d’espionnage industriel de la très glorieuse Union des Répubiques Socialistes Soviétiques et par là même de faire imploser un système sclérosé qui repose essentiellement sur l’oppression et l’espionnage. Froment, petit ingénieur qui n’avait absolument rien demandé, se retrouve plongé dans la dissimulation et le mensonge et propulsé dans une intrigue qui le dépasse, à laquelle viennent se mêler les relations entre l’Elysée et la Maison Blanche.

Le nouveau Carion n’est certainement pas LE film d’espionnage du siècle en terme d’entertainment, de suspens haletant et de rebondissement abracadabrantesques dans le genre de ceux des bons gros films made in US qui saisissent et/ou atterrent le grand public. Non, on est bien dans la tradition du cinéma à l’européenne, des films moins scotchants visuellement parlant, mais souvent bien mieux documentés et fidèles à l’histoire qui les inspire. Il est vrai que, pour des questions de simplification narrative essentielle, Carion se devait d’enlever quelques aspects de la grande Histoire et de l’histoire personnelle de ses protagonistes. Ainsi, il n’est pas fait mention du GRU, organisme soviétique bien plus efficace que le KGB en matière d’espionnage militaire. Ainsi, le fait que Gregoriev (Vetrov dans la réalité) était un alcoolique confirmé qui essaya de liquider sa maîtresse de peur qu’elle ne le trahisse, est gentiment passé à la trappe. Mais ces volontaires oublis étaient sans doute nécessaires pour réussir à faire une peinture accessible d’une histoire très complexe. Et de ce point de vue, on ne peut que saluer le travail accompli. L’histoire est intelligible pour le grand public, la reconstitution du Moscou soviétique, réalisée en majeure partie en Ukraine, est tout à fait satisfaisante et le travail de recherche historique assez remarquable. On notera par exemple à ce sujet la judicieuse présence du portrait du sympathique Felix Dzerjinski dans les locaux du KGB.

Côté acteurs, on peut avancer que Guillaume Canet, malgré toute la sympathie qu’on peut avoir pour lui, livre ici une prestation fadasse, surtout quand on le met face à un  très imposant Emir Kusturica et que son physique de jeune gars sympathique ne colle pas forcément très bien avec le milieu glauque de l’espionnage. Mais néanmoins, le jeu de Canet est ici tout en accord avec son personnage : un homme banal, dépassé par les évènements et à qui les élans héroïques vont mal. Seules ses scènes d’énervement sont réellement ratées car Pierre Froment semble trop maître de lui-même pour un individu lambda risquant de se faire torturer et fusiller par un bataillon soviétique. A contrario, il a été dit beaucoup de bien quant à la performance de Kusturica alors que, son personnage ayant été très simplifié, il n’avait pas à composer avec des facettes des plus variées et qu’il faut tout de même prendre en compte le fait qu’il bénéficie d’une face tellement peu banale que le jeu de bon nombre d’acteurs passerait pour creux quoiqu’il arrive.

Mais au final, c’est le personnage de Grigoriev qui fait quasiment tout le film. Le personnage de Pierre Frémont n’est pas tragique. Il n’a pas à se renier ou à renier son pays dans les choix qu’il doit faire et les crises que lui fait sa femme s’apparentent plus à de simples engueulades de couple. Même en plein milieu des neiges désespérantes du grand nord, sans doute car Carion a au final peu insisté sur la destinée de ce personnage et de sa famille. Grigoriev, quant à lui, apparaît comme le plus captivant car sa décision de trahir le régime pour lequel il a toujours œuvré, de virer de bord en tenant de maintenir à flot la barque familiale et en assumant les conséquences personnelles, est elle véritablement tragique.

C’était sans doute le problème majeur en optant pour une affaire déjà fort compliquée : la peinture psychologique des personnages était forcément plus délicate et on reste loin du brio d’un film comme La Vie Des Autres, comparable pour ce qui est de la reconstitution historique.

Il est intéressant  de savoir que l’affaire Farewell est ici LIBREMENT adaptée. Ce que Carion assume pleinement. La réalité est bien plus complexe car le véritable rôle des US reste flou à l’heure actuelle, tout comme le sort du mystérieux Vetrov. Si tout porte à croire qu’en URSS un traître pareil n’avait aucun moyen de ne pas se faire exécuter, même enfermé dans un goulag ou des régions aussi accueillantes que Turukhansk ou Kolyma, quelques rumeurs traînent selon lesquelles il ne serait pas mort. Carion, lui, semble avoir choisit.

Matthieu Buge

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