TO BE OR NOT TO BE (Ernst Lubitsch, 1942)

The man with the little moustache!
Aujourd’hui, revenons sur un grand classique. On peut facilement dire que To Be Or Not To Be est sans doute un des plus grands films de la carrière de Lubitsch, voire même de l’histoire du cinéma. S’attaquant à un des sujets les plus graves de l’histoire du vingtième siècle – la seconde guerre mondiale et les camps – Lubitsch arrive à réaliser une comédie d’une intelligence rare, au rythme soutenu et à l’humour décapant dont l’effet est toujours aussi percutant plus de soixante ans plus tard.
Plans sur diverses rues d’une ville qui semble bien tranquille.
Voix-off :
“We’re in Warsaw, the capital of Poland. It’s August, 1939. Europe is still at peace.
At the moment, life in Warsaw is going on as normally as ever…
But suddenly, something seems to have happened. Are those Poles seeing a ghost?
Why does this car suddenly stop? Everybody seems to be staring in one direction. People seem to be frightened, even terrified. Some flabbergasted. Can it be true? It must be true! No doubt!
The man with the little moustache: Adolf Hitler! Adolf Hitler in Warsaw when the two countries are still at peace…”
Evidemment, ça n’est point le fallacieux Adolphe qui se balade dans les rues de la capitale polonaise en contemplant la devanture d’un traiteur local. Du moins, pas encore.
Par ordre du gouvernement polonais qui a peur d’heurter un Hitler prêt à mettre l’Europe à feu et à sang, une troupe de théâtre de Varsovie doit arrêter la préparation d’une pièce satirique mettant en scène le Führer. Ils retournent donc à leur traditionnelle représentation d’Hamlet, menée par le présomptueux Joseph Tura (Jack Benny) et sa femme Maria (Carole Lombard).
Alors que Sobinski, un jeune chien fou d’aviateur, se lève systématiquement au moment où Joseph Tura entame le fameux « To be… or not to be. That’s the question… » pour rejoindre Maria dans sa loge, les Nazis envahissent la Pologne sans crier gare. L’aviateur part se planquer en Angleterre avec son régiment, tandis que la troupe remplace ses lances de théâtre par des pelles pour déblayer la rue et tenter de survivre dans leur ville occupée.
Peu après, l’estimable professeur polonais Silteski est envoyé par Londres à Varsovie. Mais Sobinski le suspecte vite d’être un agent double et de vouloir donner à la gestapo des informations pour démanteler la résistance polonaise. Parachuté en Pologne, il joint ses forces à celles de la troupe et ses costumes de SS pour tenter de supprimer Silteski, sauver la résistance et leur propre peau.
Lubitsch excelle dans un film où intrigue amoureuse (le duo Tura et Sobinski), rapport sociaux (les petits acteurs, les producteurs, les stars) et conflit historique (l’engloutissement de la Pologne par le Reich et la mise en place des camps) s’imbriquent de manière parfaite et mettent en scène des personnages à la fois fantasques et touchants.
Joseph Tura, dans tout son orgueil et son apparente stupidité, doit livrer deux combats : l’un contre les autorités débiles de la Wehrmacht en passant de sosie d’un officier à sosie de Siletski, l’autre pour empêcher sa femme de tomber dans les bras de Sobinski en passant du mari colérique au mari attendrissant. Et cela en étant entouré d’une bande de bras cassés. Maria Tura est celle qui canalise l’énergie de son mari, le raisonne et l’aiguille dans la bonne direction. Elle doit à la fois satisfaire sa curiosité de femme coquette face à Sobinski, jouer les séductrices auprès de l’ennemi et rassurer Joseph qu’elle aime véritablement malgré sa prétention, son machisme et sa fausse assurance. L’ensemble créé des situations plus incroyables les unes que les autres, où les répliques mythiques et le rire fusent, mais aussi une belle peinture de la nature humaine avec toutes les suspicions, les jalousies, les conflits mais aussi l’amour dont elle sait faire preuve.
Des personnages secondaires, on retiendra surtout les deux acteurs minables plein de bonne volonté, qui passent leur temps à se lamenter sur leur sort et sur les grands personnages qu’ils auraient pu camper si on leur avait accordé plus de crédit au lieu de les confiner au rôle de porteurs de lances. Ceux-ci, à eux seuls, réussissent à démolir les funestes théories raciales hitlériennes en reprenant la fameuse tirade du Marchand De Venise de Shakespeare: “If you prick us do we not bleed? If you tickle us do we not laugh? If you poison us do we not die?”, remettant ainsi de manière très simple tous les êtres au même niveau. Une considération reprise par le collabo Siletski lui-même qui, après avoir mentionné la supériorité du camp allemand, dit tranquillement à Maria Tura : « we’re just like ohter people : we love to sing, we love to dance, we admire beautiful women… We’re human. And sometimes… very human ». Rappelant ainsi le plus terrible de toute cette histoire : que les évènements de cette période sont le fruit de la volonté d’êtres humains. Car comme l’avait déjà montré Chaplin avec Le Dictateur, la meilleure manière de foutre en l’air une idéologie moisie est de la ridiculiser, de tabler sur l’humour plutôt que sur le larmoyant. Et comme le rappelle Greenberg, l’un des porteurs de lance : “A laugh is nothing to be sneezed at.”
Matthieu Buge
(Pour la petite histoire, il faut savoir que le film ne fut pas bien reçu par la critique qui considérait, dans l’étroitesse d’esprit dont elle sait si bien faire preuve de temps à autres, qu’on ne peut rire de tout. Lubitsch et Benny furent fustigés. Seule Carole Lombard fut acclamée, sans doute parce qu’elle venait de mourir dans un accident d’avion. Ironie du sort : une de ses dernières répliques, qui fut coupée juste avant la sortie du film et qui arrive alors que la troupe de théâtre et les Tura s’échappe vers Londres, était : « What can happen in a plane ? »)
