2046 (Wong Kar-Wai, 2004)

2046 fait partie de ces films mystèrieux, cultes alors que la majorité du public a soit détesté soit absolument pas compris (et souvent les deux) ce film un peu trop facilement qualifié de « suite » d’In The Mood For Love.
Les quelques détails relativement rocambolesques relatifs à l’histoire de sa fabrication n’y sont sans doute pas pour rien. Un tournage qui prit quasiment cinq ans, des acteurs pratiquement séquestrés par un réalisateur qui opère sans réel script, qui demande à chacun de parler dans sa langue d’origine et qui n’hésite pas à tout recommencer dès lors qu’un journaliste de Hong Kong qui avait réussi à s’introduire sur le tournage a révélé quelques détails, un tournage troublé par l’épidémie de SARS, un montage à n’en plus finir et une arrivée en catastrophe au festival de Cannes via un couloir aérien spécialement affrété pour la bobine (non définitive de surcroît)… Après le succès d’ITMFL, tout prêtait à faire de 2046 un film extrêmement attendu. Pourtant, tout le monde se mit d’accord pour dire que Wong Kar-Wai avait bien loupé son coup cette fois ci, qu’il commençait à s’essouffler, à avoir du mal à se renouveler etc, etc… Et ce, sans doute au premier chef parce que la trame scénaristique est encore plus obscure et non linéaire que dans ses précédentes œuvres. Bien souvent chez Wong Kar-Wai, le scénario a relativement peu d’importance et tout se base sur l’ambiance, les dialogues, la merveilleuse esthétique. Mais ici, Wong Kar-Wai a semblé se fourvoyer dans un vaste délire esthétique et rien d’autre. Nuançons.
Le personnage principal, Chow Mo-Wan (Tony Leung Chiu-Wai), est le même que dans ITMFL à ce détail près qu’il passe d’homme timide à celui de dragueur invétéré – et qu’il devient moustachu. Pour survivre dans le Hong-Kong des années 1960, il écrit. Essentiellement des romans érotico-futuristes dont il tire l’intrigue de sa propre vie. C’est à peu près tout. 2046 est avant tout et au premier abord l’histoire des échecs amoureux de Cho Mo-Wan. Il est certain qu’en s’arrêtant à cela, on ne va pas bien loin et on peut aisément trouver le temps péniblement long pendant ces 129 minutes de démonstrations graphiques quelque peu exubérantes. 2046 peut effectivement passer pour un vaste opéra abstrait, à la musique exaltante et à l’esthétique fabuleuse mais à l’intrigue pas vraiment excitante et au propos quasi-inintelligible ; à la fois lénifiant et frustrant.
Mais c’est que 2046 fait partie de ces films magiques qui ne sont malheureusement véritablement appréciables que lorsque l’on dispose des clés pour le comprendre. Du moins en partie.
Le titre en lui-même est tout un symbole : 2046 n’est pas seulement une date aléatoire à laquelle se déroulerait l’intrigue des romans douteux de Chow Mo-Wan, 2046 correspond aussi à la réintégration totale et définitive de Hong Kong à la Chine. Ce phénomène géopolitique est un des éléments récurrents du cinéma de l’archipel depuis le début des années 1990 et ce chiffre symbolise ici la fin d’une époque. Tout comme Wong Kar-Wai filme ici une « histoire » se déroulant dans le Hong-Kong révolu des années 1960 et comme il met fin à une période artistique de sa carrière.
Car 2046 est tout simplement une sorte de conclusion, de bilan que dresse le réalisateur des précédents films qu’il a faits. Ca n’est pas véritablement une suite d’ITMFL, bien que l’influence de ce dernier soit évidente. L’influence de quasiment tous ses films est percevable dans ce grand film baroque. On y retrouve donc des éléments d’In The Mood For Love, de Days Of Being Wild (le personnage de Loulou et l’évocation de son cher et tendre disparu – interprété par feu Leslie Cheung), de Chung King Express (le retour de l’irrésistible Wang Fei), d’Happy Together (dans certains aspects des personnages joués par Tony Leung) et d’aucuns y voient même un lien avec l’absurdité de Fallen Angels… Wong Kar-Wai ne prend pas des éléments de chacun pour faire un grand bazar, il ne fait pas une synthèse, mais il en extrait des symboles qui font son univers et construisent sa réflexion.
En se tournant vers ses œuvres précédentes, Wong Kar-Wai fait un peu comme son personnage principal qui se tourne vers ses histoires d’amour révolues. Comme chacune de ces relations, chacun des films du réalisateur apparaît comme quelque chose d’inachevée à laquelle 2046 vient enfin mettre un terme. Et comme dans toutes ses œuvres, le temps (parallèlement au déracinement), le temps associé à la mémoire et à son implication dans les actes présents et futurs, émerge comme un des thèmes de cette grande fresque graphique qui ne laisse de place au questionnement que si on a la force d’en dépasser l’impression visuelle. Car force est de constater que c’est son aspect visuel qui exalte – ou ennuie – en premier lieu : les images sont sublimes, les acteurs prodigieux, et la musique ne pourrait mieux coller à l’ensemble de cet univers.
Wong Kar-Wai a pu ennuyer, il n’en aura pas pour autant raté l’occasion de faire un film magnifique, qui transporte par son esthétique et qui transcende par les interrogations qu’il suscite à chacun de ses visionnages.
Matthieu Buge
