LE FESTIN CHINOIS (Tsui Hark, 1995)

Dans le vaste paquet de films qui parlent de gastronomie et d’arts de la table, de cuisine et de sensations gustatives, de bouffe et de plaisirs des sens, Le Festin Chinois est véritablement à part, tout simplement parce qu’il est du hongkongais Tsui Hark qui décida un beau jour des années 1990 de mettre sa loufoquerie, son dynamisme et sa maîtrise cinématographique au service de la gastronomie chinoise.
En Chine, Kit (Kenny Bee) est le grand maître de la cuisine nationale. Admiré de tous, il sombre dans la déchéance la plus totale lorsqu’il se fait lâcher par sa femme qui n’en peut plus de voir sa vie de famille passer après la carrière de son mari.
A Hong-Kong, Sun (feu Leslie Cheung) est un petit mafieux qui veut sortir du milieu et devenir chef. Son caractère de pitre violent et ses biens maigres talents en matière culinaire engendrent désastres sur désastres au grand restaurant du vieux Au, déjà bien accablé par sa fille Wai (Anita Yuen) dont les excentricités manquent de lui faire avoir une crise d’apoplexie toutes les deux heures.
Un beau jour débarque chez le vieux Au un vilain bridé du « SuperGroup » qui veut mettre la main sur l’industrie alimentaire chinoise. Le deal : se mesurer au concours du festin Qing Han, le plus ardu des menus de l’empire du milieu. Si Au perd, le SuperGroup prendra possession de son resto. Evidemment, face à un tel défi, toute l’équipe de Au et son propre cœur le lâchent et il ne reste plus que ces bras cassés de Sun et Wai pour sauver l’entreprise familiale. La seule solution : aller chercher en Chine ce soulard de Kit, lui refaire son moral et sa santé et battre l’ignoble méchant du SuperGroup.
On peut reprocher aux films hongkongais de ce genre beaucoup de choses : notamment de verser à la fois dans un humour relativement peu subtil, type comique de situation bien appuyé, dans un certain manichéisme un peu puéril, dans un bon sentiment des plus naïfs et de se démoder suffisamment rapidement d’un point de vue esthétique pour que dès les premières secondes on note avec douleur le style du début des années 1990.
Cependant, cependant ! Tsui Hark n’est pas un des réalisateurs les plus punchy et les plus innovants de l’archipel hongkongais pour rien. Penser un film sur la bouffe comme on met en scène un film d’arts martiaux ne relève pas franchement de l’évidence tant le plaisir gastronomique et la sensation de donner un bon coup d’œil de phœnix dans la face d’un agité qui essaie de vous accabler de frappes en pattes de léopard peuvent sembler éloignés. Mais Tsui Hark prend le parti de rapprocher les deux disciplines en les plaçant sous l’angle de l’art, de la virtuosité, d’un talent qui nécessite la perfection et la coordination de tous les sens. La caméra toujours trépidante de Tsui Hark suit les actions des cuistots comme il sait filmer du wushu, ses plans mettent en évidence les mouvements de découpe et de cuisson comme il sait le faire pour des baffes et des gunfights et son montage dévoile l’élaboration d’un plat comme il pourrait nous découper un enchaînement type luo han quan. Et les sens du spectateur sont eux aussi titillés par ces mets qu’il voit, entend, croit pouvoir toucher et ne peut malheureusement qu’essayer d’imaginer sentir et goûter.
Le film reprend la trame classique d’un film d’arts martiaux, entre les petits jeunes, le maître déchu qui revient au premier plan, l’autre maître qui use de ses talents à de mauvaises fins et la confrontation des deux chefs prend des allures de duel au sommet où la tension est à peu près équivalente à celle d’un bon combat mené par Jet Li. A cette différence près que ce n’est pas l’inexpressif Jet Li qui mène ce petit groupe d’acteurs mais le génial et regretté Leslie Cheung, dans un énième rôle de petite frappe, secondé par une Anita Yuen animée d’une réjouissante excentricité.
Du Tsui Hark de commande, du Tsui Hark commercial, mais du Tsui Hark qui détonne et qui réjouit, sans sombrer dans le ridicule des commandes qu’il lui avait été faites pour ses films avec Van Damme.
Matthieu Buge
