TSAR (Pavel Lounguine, 2009) vs. IVAN LE TERRIBLE (Sergueï Eisenstein, 1944-1946)

Pavel Lounguine s’est récemment penché sur une des grandes figures de l’histoire Russe, suffisamment tordue pour qu’elle suscite nombre de fantasmes et controverses et assez éloignée dans le temps pour qu’on puisse philosopher à son sujet comme on le souhaite. Pavel aurait certainement eu plus de problèmes à disserter sur Lenin ou Stalin mais son projet n’en était pas moins ambitieux. Car la vision lounguinienne d’Ivan IV, très personnelle, vient directement se mesurer à la version eisensteino-stalinienne, considérée comme un des chefs-d’œuvre du septième art malgré la propagande quelque peu outrancière qui en transpire.
Petit rappel historique : Ivan, prince de Moscou et premier Tsar de toutes les Russies à partir de 1547, avait grandi dans une atmosphère relativement glauque, entre une mère morte empoisonnée, la crainte permanente de se faire dézinguer par un laquais à la solde des boyards et la violence ordinaire qui règne en cette période où le moujik moyen ne faisait pas dans l’œuf de Fabergé mais plutôt dans cette franche et saine impétuosité qui a fait la réputation du peuple russe.
Si la première partie de son règne est plutôt paisible et orientée vers une vraie unification et modernisation de l’Etat, Ivan reste dans les annales surtout pour la deuxième partie de sa vie, passée entre des campagnes militaires ambitieuses mais peu fructueuses et la formation de l’oprichnina qui mit le pays à feu et à sang.
Les deux versions semblent au premier abord radicalement différentes : d’un point de vue formel évidemment, tant les techniques et les styles de jeu d’acteurs ont pu évoluer en soixante ans, mais aussi dans le traitement du personnage. Toutes deux apparaissent comme de vastes fresques alors que Lounguine, contrairement au maître soviétique, ne se penche que sur un très courte période ; il opte pour un vieux tsar illuminé, complètement fou, hanté par des victimes passées ou futures, qui fait torturer et assassiner moins pour des raisons politiques que parfaitement mystiques. L’essentiel du film repose sur plus l’opposition au métropolite Filipp Kolychev, ami d’enfance du tsar qui refuse de cautionner ses agissements, que sur la torture et la mise à mort des boyards. Ivan devient de plus en plus cinglé, refusant de réellement confronter le saint homme mais n’admettant pas la contradiction puisqu’il est lui-même l’expression de Dieu sur terre. Ivan finit esseulé, à la fois loin de son peuple et de Dieu.
Eisenstein, pour des raisons évidentes d’encadrement de la culture par le gouvernement, a une approche nettement plus politique. Si Ivan est un illuminé, c’est pour la mère patrie et pour la cause du peuple. Ses entreprises militaires ont, d’une manière ou d’une autre et surtout quand les Allemands sont en face, un aspect glorieux. Les boyards sont à la fois des traîtres et des ennemis de classe. Bref, l’entreprise de ce très digne tsar ressemble à une sainte croisade et la Russie peut espérer des jours meilleurs.
Ceci dit, les deux films sont loin d’être dépourvus de similitudes. Si l’on s’en tient à l’aspect esthétique, on retrouve dans les deux cas une même splendeur des images, des jeux de lumières, une même intensité, des gueules fantastiques et de prodigieuses musiques (avec Prokofiev pour l’un et Krassavine pour l’autre). Mais les correspondances ne s’arrêtent pas tout à fait là.
En effet, s’il est clair que Lounguine détruit le personnage d’Ivan, Eisenstein n’avait pas fait dans la propagande bête et méchante. Stalin avait aimé la première partie du film (on peut se demander qui est réellement derrière le scénario tant les analogies avec des détails insignifiants de sa propre vie sont nombreuses), mais il avait fait interdire la deuxième partie qui laisse quelque peu de côté l’aspect héroïque du tsar pour insister sur la folie qui le saisit et le pousse à devenir un tantinet sanguinaire. Eisenstein était sans doute trop brillant pour se borner à faire une commande où le petit père des peuples aurait quasiment voulu faire lui-même le montage. Les jeux d’ombres ne sont jamais innocents, les symboles du pouvoir et de la religion non plus. Plus le film avance et rejoint la période sur laquelle s’est concentré Lounguine, plus Ivan devient un névropathe illuminé. L’apothéose de la folie arrive lorsque le film passe en couleur, tout à la fin, dans un dernier accès de débauche et de manigances sordides. Pour des raisons différentes certes, mais qu’il fasse assassiner pour des raisons religieuses ou politiques, il conforte son pouvoir absolu dans les deux cas et le résultat est globalement le même.
Dans les deux cas les cinéastes se sont livrés à une contestation du type pouvoir qui a toujours régit la Russie. On peut se demander si la vraie différence ne réside pas surtout dans l’époque et le fait qu’Eisenstein a eu l’intelligence d’éviter de se lâcher comme Lounguine et la bonne idée de mourir avant Stalin, évitant ainsi d’aller passer un séjour à Kolyma pour bien réfléchir à son sentiment vis-à-vis des autorités.
Matthieu Buge
