UNE EXECUTION ORDINAIRE (Marc Dugain, 2009)

Marc Dugain nous entraîne dans l’enfer claustrophobique des derniers mois de Joseph Staline, aux prises avec le faux complot des médecins juifs du Kremlin qu’il a lui-même engendré, avec sa peur de la mort qui arrive, et avec son éternelle solitude de dictateur.
Anna, urologue que ses talents de magnétiseuse pourraient rapidement faire passer pour une sorcière dans la belle et tolérante société soviétique, est un jour conduite au Kremlin pour soigner dans le plus grand secret un patient d’importance. Staline lui demande de le soulager de ses douleurs et surtout de ne rien dire, « pour le bien du peuple soviétique ». Évidemment, la paranoïa ambiante aidant, Anna va devoir se séparer de Vassili, son mari, pour qu’il ne sache rien et échappe à l’emprisonnement et à la torture. Rien n’y fera. Pour Marc Dugain, approcher Staline, c’est comme choper la grippe A : tout son entourage est censé y succomber.
Anna se retrouve donc malheureuse comme les pierres : si elle dit quelque chose, tout le monde risque d’y passer ; si elle ne fait rien, tout le monde y passe tout de même. Ce désarroi ne prend fin que le beau jour où c’est au tour de Staline lui-même de s’effondrer misérablement. Rideau.
S’attaquer à un monstre historique est toujours une entreprise très risquée et, comme l’avait montré Herr Hirschbiegel avec la Chute (2004), la réussite repose sur trois éléments : le choix de l’acteur principal ; la pertinence de l’intrigue par rapport à la période traitée ; et enfin sur l’équilibre à trouver entre le trop peu d’éléments historiques et le trop plein.
Choisir André Dussollier pour incarner Staline semblait un curieux pari, mais on doit bien admettre que le résultat est très intéressant, les équipes de costumiers et maquilleurs n’ayant fait que rendre un peu plus bluffant le travail d’étude des postures et attitudes de Staline auquel Dussollier s’est livré. Certes, jouer Staline de manière à ce qu’il passe pour un vieil homme placide — sanguinaire sans doute, mais placide tout de même ! — peut sembler être une idée un tantinet étrange pour quiconque connaît un peu la vie du Tsar rouge, ses sautes d’humeur et la sénilité qui le prit peu à peu sur la fin. Mais, relativisons, ce vieux révolutionnaire usé par les complots qu’il avait lui-même ourdis devait effectivement avoir acquis un certain côté philosophe et l’interprétation de Dussollier est une très bonne surprise, d’autant qu’elle est soutenue par une Marina Hands et un Edouard Baer assez justes.
L’intrigue que Dugain choisit de mettre en scène est, elle, loin d’être terne ou inappropriée. Dans une atmosphère de complots, de trahisons et de dénonciations quotidiennes, Staline fait mettre à l’ombre la plupart des médecins — il avait toujours éprouvé une grand eméfiance à l’égard des hommes en blanc. Dès lors il fait appel à une femme aux dons peu communs, au grand dam du réalisme et du rationalisme soviétiques. Il est assez logique qu’un monstre à la personnalité très complexe voie ses paradoxes s’accentuer à l’approche de la mort. La terreur et le désarroi éprouvés par l’impuissante Anna sont soulignés sans que l’épaisseur du trait vienne nuire à l’ensemble.
Mais c’est dans sa recherche de l’équilibre historique que Dugain fait un vrai faux pas lourd de conséquences. On apprécie l’image de ce gros chauve taciturne gardant le bureau du dictateur (Poskrebyshev, curieux mais authentique personnage), ou celle de Staline faisant les cent pas en tirant constamment sur sa pipe (bien qu’en fait il ait, à cette époque, réussi à arrêter de fumer) et dormant exclusivement sur des canapés…
Mais à vouloir expliquer qui était Staline et pourquoi il a massacré tant de bons camarades, Dugain se perd dans une multitude de détails amenés d’une manière trop démonstrative. Cet affichage de connaissances enraye la mécanique du film. Et ce dès le début : un médecin juif est sorti d’un cachot, conformément aux ordres d’un sale type qui vient lui demander son avis au sujet de l’évolution de la santé de son oncle. Le médecin lui répond que s’il espère récupérer l’héritage de ce parent, « c’est dans la poche ». Cette anecdote véridique n’a un intérêt que si on reconnaît le personnage de Beria en ce sale type d’une part et si elle a des conséquences sur la suite de l’intrigue d’autre part. Or, Beria n’est pas présenté au spectateur et n’apparaîtra plus dans le film (il aurait dû, mais les scènes ont été coupées au montage). Puis c’est l’énumération d’un trivial pursuit sur Staline : Staline aimait regarder des films américains ; Staline estimait beaucoup Roosevelt mais méprisait Truman, cet ancien petit commerçant qui essayait de lui faire peur avec sa bombe atomique ; Staline n’a été au courant que très tard de l’invasion nazie… Éléments historiquement exacts mais qui n’apportent rien à l’affaire et qui sont racontés d’une manière curieusement intime par le grand dictateur paranoïaque à cette femme qu’il ne connaît pas.
L’intention de Dugain était louable, et le résultat est honnête, mais à vouloir trop expliquer un individu inexplicable, qui reste à certains égards un mystère même pour la multitude des historiens spécialisés en kremlinologie, Une Exécution Ordinaire devient juste une proposition respectable mais bancale.
Matthieu Buge
