CESARS 2010 – Un Prophète en goguette.

On passera sur certaines inepties de cette nouvelle édition des Césars (Mélanie Thierry, meilleur espoir alors que ça fait dix ans qu’elle s’affiche sur le grand écran) qui, au fond, relèvent du détail tant la célébration du dernier film d’Audiard a battu son plein.
Inutile de revenir sur les qualités indéniables du film de Jacques Audiard, elles ont déjà été évoquées sept milliard de fois dans des articles complaisants de la presse institutionnelle, dans les pages douteuses de ce blog, et l’auteur de ces lignes ne saurait se permettre de re-mesurer sa faible plume au prodigieux « Un Prophète », film tellement consensuel que lui reprocher la moindre chose relève de l’hérésie la plus ignoble, du sacrilège le plus éhonté, du vil blasphème d’individu qui n’a rien compris au cinéma et qui n’a aucune considération pour les taulards. Scandaleux.
« Un Prophète » a donc pulvérisé ses adversaires dans la course aux statuettes. Tout le monde semble avoir relevé l’ineptie d’avoir honoré Tahar Rahim du titre de meilleur acteur et de celui de meilleur espoir masculin. Jacques Audiard a eu l’honnêteté de dire « Je suis ébloui par Tahar et bouleversé par ses récompenses. Cela dit, je suis triste pour les autres acteurs qui n’ont pas été récompensés. Reconnaître Tahar comme une promesse. C’est formidable, c’est exactement ce qu’il est. Entendre qu’il est l’égal de Vincent Lindon et de François Cluzet me gêne un peu, bien que je sois ravi pour lui. » Donc oui, Cluzet pour Le dernier pour la route et A l’origine s’est fait snober, Lindon pour Welcome aussi. Il est vrai qu’il est peut être un peu tôt pour classer Tahar Rahim en tant que « grand » acteur et que l’on nie ainsi l’importance du metteur en scène dans la prestation de l’acteur, mais après tout pourquoi pas ? Pourquoi y aurait il un inconvénient à ce qu’un petit jeune surpasse les grands du cinéma hexagonal ? C’est plutôt un bon signe dans un univers cinématographique franchouillard sclérosé où un petit cercle d’acteurs a tendance à jouer pour un petit nombre de réalisateurs reconnus et pour quelques peu nombreuses boîtes de prod’ qui fonctionnent.
Mais le fait que le sympathique Tahar emporte aussi la statuette du meilleur espoir laisse tout de même assez rêveur quant à la méthode utilisée pour les nominations. On ne peut que regretter que cette logique un tant soit peu paradoxale porte préjudice à d’autres comme Vincent Rottiers ou Adel Bencherif qui n’a rien à envier à Tahar Rahim en terme de qualité de jeu dans Un Prophète.
13 nominations, 9 Césars. Meilleur Film ? Un Prophète. Meilleur réalisateur ? Un Prophète. Meilleur acteur ? Un Prophète. Meilleur montage ? Un Prophète… Meilleurs Décors ? Un Prophète. Le réalisme de l’établissement pénitentiaire est sans aucun doute irréprochable (ah, mais ils ont oublié de lui décerner le César du meilleur documentaire…). Il est vrai, aussi, que reconstituer une prison doit représenter une quantité de travail non négligeable1. Mais n’est ce pas un peu injurieux pour des films comme OSS 117 : Rio ne répond plus ? Reconstituer le passé, et surtout un passé relativement proche comme les années 60 au Brésil, reste une affaire autrement plus délicate et coûteuse que d’utiliser un entrepôt pour reconstituer un lieu aussi glauque qu’une prison. Mais récompenser une comédie un peu lourde comme celle-ci alors qu’en face il y a un film au sujet grave, sérieux, à la dimension sociale écrasante, cela ne serait pas vraiment français.
Parce que c’est peut-être cela le problème de ces récompenses hexagonocentrées : le sérieux. Ces récompenses donnent l’impression que le cinéma, c’est avant tout de « l’Art » par lequel il faut défendre des causes, pointer du doigt les travers de notre société. Un Prophète parle de chômage, de misère, de solitude, de solidarité ? A l’Origine aussi ? Welcome aussi ? Oui, mais Un Prophète, c’est vraiment glauque. Il y a une dimension sérieuse de plus. Donc c’est mieux. Evidemment.
Malheureusement le César de la dépression, la récompense pour l’œuvre qui pousse au suicide, le trophée de la représentation de l’horreur sociale n’existe pas encore.
Matthieu Buge

A cérémonie scandaleuse, réaction scandaleuse.
Oui, monsieur je m’offusque devant de tels propos.
S’il y a quelque chose de scandaleux dans cette cérémonie, c’est essentiellement son « animation ». En effet, Gad Elmaleh et Valérie Lemercier ont enchainé les bides sur plus de 3h, le tout entrecoupé d’interminables remerciements. Mais c’est un peu le jeu, ma pauvre Lucette. Et il est toujours regrettable (et je sens que vous me rejoindrez sur ce point anti-chauvin) de voir que l’on arrive pas à dépoussiérer ces institutions comme l’ont fait les ricains depuis quelques années.
Pour en revenir au palmarès, OUI il est largement mérité. Un film « sur l’univers carcéral », en corse et en arabe, avec de parfaits inconnus, le tout pendant 2h30, effectivement on peut dire qu’Audiard a cherché à faire consensuel! Il n’a donc que ce qu’il mérite : 1.2 millions de spectateurs à ce jour. Mais vous ne semblez apprécier les chiffres que lorsque cela vous arrange (cf OSS, et son « gros » budget décor qui serait une justification pour une récompense artistique). Et en bonus l’unanimité de la part des critiques, alors oui c’est énervant pour les critiques plus parisiennes que les parisiennes, dont le snobisme les poussent à n’idolâtrer que les films d’auteurs vietnamiens sous-titré en russe (!) dont ils sont les seuls à reconnaître le génie caché (et bien caché pour la plupart). Alors BRAVO, bravo à tous !
LE PROPHETE n’a volé aucune récompense. Mais bousculons un peu les conventions ! Vous qui semblez vous battre contre le système, il faudrait s’excuser d’être meilleur que certains sous prétexte qu’on est jeune ?? On récompense bien un film et non une carrière aux Césars ? Il donc possible, souhaitable, et heureux que certains jeunes acteurs surpassent des acteurs un peu trop installés dans le sérail depuis 25 ans. Aurait-il dû ne pas recevoir le César du meilleur espoir ? Il aurait donc eu le César du meilleur espoir (donc être battu par un autre comédien). Cela est plutôt rassurant, chaque membre de l’académie vote indépendamment, et il n’y a pas de consensus mou décidé de manière collégiale, toujours dommageable en matière d’art. Si vous souhaitez modifier cette façon de voter, et lui substituer un comité d’experts cherchant les ménager telle ou telle susceptibilité, à avantager tel genre ou tel autre, c’est votre choix (de merde). Mais ce système garde une spontanéité qu’on lui a souvent reproché.
Oui, effectivement le César du meilleur costume manque à l’appel (les gardiens pénitenciers sont parfaitement crédibles) mais la quantité de travail, le budget ou la pointure du capitaine n’ont jamais été un argument valable en matière d’art. Et il est regrettable que le son et la musique aillent au Concert quand le costume va à Coco Chanel. Et pourquoi pas le meilleur scénario à Barton Fink, la meilleure lumière à De l’Ombre à la Lumière et la meilleure cuisine à L’Aile ou la Cuisse ?
Un film dans une cafétéria ne pourrait donc jamais avoir celui du meilleur décor quand celui filmé en grandes pompes à Versailles lui reviendrait « naturellement ».
Alors oui les Césars ne rendent pas compte de toutes les sensibilités, et c’est tant mieux !
D.D.