NORD (Rune Denstad Langlo, 2009)

Jomar Henriksen (Anders Baasmo Christiansen) est l’archétype du scandinave au bout du rouleau : loque au format de bûcheron, dépressif, alcoolo, incapable… bref autant d’adjectifs qui viennent à l’esprit quand on tient un raisonnement plein de bons préjugés à l’égard des peuplades du nord en plein hiver.
Ancien skieur, Jomar s’occupe d’un remonte-pente avec une négligence des plus remarquables, boit toute la journée en visionnant des documentaires débiles sur les tunnels et, dans le fond, aimerait bien passer ses journées dans l’hôpital psychiatrique où il vient faire un suivi hebdomadaire.
Un beau jour, un ancien ami vient lui apprendre qu’il a un fils dans le nord du pays. Bouleversante nouvelle ! Mais la première réaction de Jomar n’est pas bien reluisante puisqu’il déprime un peu plus, s’enfermant dans son mélange de liqueur, médicaments et reportages sur des catastrophes souterraines. C’est en mettant malencontreusement le feu à sa baraque qu’il se rend compte qu’il doit se reprendre en main et sortir du sombre tunnel dans lequel il se trouve. A partir de là, Jomar enfourche sa moto-neige et se lance dans un long road trip à travers les paysages enneigés du grand nord norvégien, ponctué de rencontres particulièrement farfelues, à la rencontre de son fils certes mais aussi à la rencontre de l’autre et de lui-même.
Sans doute parce que les scandinaves produisent trop peu ou parce que les distributeurs, ayant déjà suffisamment à faire avec la douzaine de productions mainstream qui sortent chaque semaine, ne leur font pas assez de place, le public n’est pas assez au fait de l’aspect doux-dingue des gens du nord.
Au sein de ces pages, le danois Mifune donnait déjà un aperçu de leur caractère agréablement cinglé. Mais si Mifune fonctionnait plus ou moins comme un huis clos, Nord joue sur les rencontres et la découverte permanente. Jomar traverse les majestueux paysages du nord et rencontre des gens plus tarés les uns que les autres. Ici Jomar rendu aveugle par la neige est recueilli par Lotte, une jeune fille qui vit avec sa grand-mère et entretient illico avec lui un rapport ambigu tant l’isolement de la campagne profonde lui a fait perdre tout conscience de « l’étranger », là il tombe sur un vieil ermite vivant sous son tipi sur un lac gelé, la jambe attachée à sa moto-neige en attendant la fin. Et il y a surtout Ulrik (Mads Sogard Pettersen) , ce jeune gaillard qui suspecte avec véhémence Jomar d’être gay avant d’apparaître de manière hilarante comme un vrai « houmo » refoulé qui se défonce pour oublier avec les moyens les plus improbables.

Le tampatch à la liqueur, mais bien sûr!
Mais, au fond, la découverte est plus pour le spectateur que pour un Jomar flegmatique en permanence. A vrai dire, cet alcoolique décomplexé ne manifeste de réelle excitation que quand il cherche du « sprit », la liqueur-compagnon de route dont la présence se fait de moins en moins prononcée à mesure que Jomar suit sa route. Car pour Jomar, évidemment, s’il ne peut être totalement indifférent à la nature qu’il traverse et aux énergumènes qu’il rencontre et qui le laissent forcément perplexe, ce voyage est une (re)découverte de lui-même. La nature le rend aveugle pour lui faire mieux rouvrir les yeux, les originaux dont il croise la destinée sont autant de preuves qu’il n’y a pas qu’un sens à la Vie, et sa route se transforme en retrouvaille avec ce qui donnait un sens à sa vie (le ski) vers ce qui va lui en donner un (son fils).
Certes, le scénario pour lequel Rune Denstad Langlo a opté pour sa première fiction n’a a priori rien de bien original. Le voyage initiatique – ou salvateur – est une des formes les plus utilisées de récit et ne se cantonne pas à l’apprentissage qu’un jeune ado ferait de la vie, ainsi que des films comme A Straight Story (David Lynch, 1999) sont la pour le montrer. Mais après tout, quelle importance cela peut il avoir ? Le premier voyage initiatique que l’on connaisse est sans doute l’Odyssée d’Ulysse et Homère n’en a pas pour autant disqualifié un Seigneur des anneaux, un Usage du Monde (Nicolas Bouvier) ou un Voyage à l’Ouest (mais si, ce fameux roman fleuve chinois qui a inspiré Dragon Ball…). Si les arts narratifs avaient inventé quelque chose de nouveau sur le fond depuis 500 ans, ça se saurait. Alors, que Rune Denstad Langlo suive une sorte traditionnelle de récit peu importe. C’est dans la forme que Nord réjouit, émeut, et c’est d’autant plus fort que c’est sans violon.
Matthieu Buge
