LA COMTESSE (Julie Delpy, 2009)

Coupe-toi les veines pour moi! Oh oui, s'il te plaît!
Drôle de dame, cette Erzsébet Bathory qui a tellement fasciné Julie Delpy que celle-ci s’est efforcée de travailler pendant dix ans sur ce projet pour le mener à bien en tant que scénariste, réalisatrice, interprète et même compositrice. Grâce à une coproduction germano-grançaise et à un cast en anglais sans doute plus apte à attirer des financiers, elle peut enfin présenter ce sujet qui semble être une véritable obsession personnelle.
Issue d’une puissante famille, Erzsébet Bathory gère les affaires de son domaine d’une main de fer depuis toujours et encore plus depuis la mort de son vaillant guerrier de mari, le comte Nadasky (« na-da-shi »). Elle fait office de forte tête au sein des nobles hongrois : véritable raison d’Etat incarnée, indépendante, excellente gestionnaire… elle n’en est pas moins féministe avant l’heure, et ses tendances bisexuelles en font un personnage un peu plus trouble. Crainte et admirée, Erzsébet aurait pu continuer à dominer ses terres jusqu’à la fin.
Mais évidemment, après avoir refusé la main du comte Thurzo (William Hurt), elle tombe amoureuse du jeune fils de ce dernier (Daniel Brühl). Si l’amour est réciproque, naturellement, il y a quelques obstacles qui viennent briser son bon déroulement : dix-huit ans d’écart, les rumeurs qui vont bon train, un père qui lorgne sur les richesses de la Bathory tout en voulant unir son fils à une riche famille danoise… Bref, en un mot comme en cent, un amour qui finit bien tristement.
La comtesse développe à partir de ce moment une dysmorphophobie tendance nécrophobe. Obsédée par l’idée de vieillir et donc de perdre la beauté de la jeunesse, elle disjoncte littéralement, demandant toujours un peu plus de sang de jeunes vierges vivant sur ses terres, afin de se l’administrer, tel un anti-ride gothique au pouvoir duquel elle seule croit.
En 1611 et quelques centaines de victimes plus tard, Erzsébet Bathory est finalement condamnée à être emmurée vivante dans sa chambre, où elle meurt quelques temps plus tard.

La douche d'hémoglopbine quotidienne. Ah les Hongrois...
Dans une interview, Delpy disait : « On voulait lui prendre sa fortune, ses domaines […]. Réduire Erzsébet Bathory à un monstre ne m’intéressait pas. Il existe différentes variantes à son histoire et c’est ce qui m’a évidemment fascinée. Certains historiens pensent qu’elle se plaisait à torturer ses servantes. En revanche, le mythe selon lequel elle se serait baignée dans le sang de ses victimes est aujourd’hui contesté. C’est un élément qui a été rajouté au moment de son procès pour la « sataniser » ». Très certainement, ce qui intéressait Delpy dans cette histoire n’était pas tant l’aspect sanguinaire que la fonte subite d’un fusible chez cette femme avant-gardiste. Femme-pouvoir au début, elle devient peu à peu une espèce de Bovary hystérique qui, perdant pieds avec la réalité et de vue qu’on est en train de la manipuler, court à sa perte.
Il faut bien admettre qu’un tel personnage fascine toujours des siècles plus tard et que Delpy n’a pas à rougir de son interprétation. Excellente, elle ne fait que passer pour encore un peu plus fallot ce pauvre Daniel Brühl et pour inexistant un William Hurt qui semble avoir décidé que sa simple voix suffisait à son jeu. Mais l’intensité de la réalisatrice-interprète, soutenue par quelques bons petits seconds rôles, fait que l’ensemble a de l’allure.
L’ensemble a de l’élégance, de la force, et ce malgré un choix artistique peut être un peu trop austère. En effet, pour traiter ce sujet atypique, sorte de version féminine de Dracula, Delpy opte pour une réalisation ultra classique. Biopic ordinaire, à l’esthétique belle mais tout en sobriété, le film commence avec la voix off de son amant qui dresse le portrait des jeunes années de la comtesse. L’intrigue ne débutera réellement qu’avec leur rencontre. Et, de manière attendue, le film se clôt sur l’homme faisant une sorte de dernier adieu, sur la tombe de cette romantique sanguinaire.
Mais il semble difficile de critiquer un tel aspect puisque le classicisme du traitement général venait justement aider Delpy à ne pas faire dans le gore et surtout à ne pas présenter la comtesse comme une simple sorcière dopée à l’hémoglobine. Pourtant, c’est peut être dans cette intention que la réalisatrice se perd un petit peu. A vouloir présenter l’ensemble de la vie d’Erzsébet Bathory, à tenter d’en montrer les différentes facettes, à chercher à éviter de la « réduire à un monstre », Delpy ne semble pas vouloir prendre parti.
Pourtant, on sent d’une part qu’elle cherche à réhabiliter ce personnage généralement connu uniquement pour ses pratiques douteuses.
Pourtant, il est aussi évident qu’elle ne l’excuse en rien pour toutes ces atrocités qu’elle commet avec des scrupules très relatifs
Pourquoi donc alors, après cette peinture somme tout réaliste d’un personnage historique, Julie Delpy prend elle le soin de faire dire à Daniel Brühl à plusieurs reprises que l’Histoire est réécrite par les vainqueurs selon leurs besoins et désirs ? L’Histoire serait donc bien loin de la réalité? La réflexion est loin d’être inintéressante. Et si on comprend bien que Delpy veut dire que Erzsébet Bathory n’était pas que le monstre dont ses ennemis ont construit la légende, on peut aussi se demander si Delpy n’insinue pas tout simplement que tout n’est qu’un tissu de mensonges. Après tout, le personnage manipulé de Daniel Brühl ne dit-il pas qu’il ne fait que raconter des évènements qu’on lui a rapportés ?
Erzsébet Bathory serait-elle en réalité une martyre, coupable d’avoir été une femme libérée et d’avoir aimé un homme trop jeune pour elle ?
Julie Delpy, en posant de telles questions, finit par rajouter aux multiples casquettes qu’elle a déjà dans cette production celle, inattendue, d’historienne.
Matthieu Buge
