DANS SES YEUX (Juan Jose Campanella, 2009)

Dans ses yeux, le fameux film argentin qui a volé à la France son oscar 2010 du meilleur film étranger, oscar que tout le monde pressentait arriver entre les mains d’Un Prophète. Au regard de ce qu’on a pu penser du film d’Audiard ici-bas, on ne pouvait qu’ avoir une bête et méchante sympathie innée pour le vainqueur argentin.
Représentant désabusé de la justice argentine, Benjamin Esposito fait preuve d’un regain d’énergie lorsqu’il doit enquêter sur un assassinat dont la violence n’a d’égale que la jeunesse et la beauté de la victime. Bien évidemment, on clôt l’enquête sans lui demander son avis. Et, naturellement, Esposito continuera ses recherches, jusqu’au bout.
Rien de bien neuf, certes, mais ces éléments de scénarios qui résument l’intrigue ne composent en réalité qu’environ un tiers du film en lui-même. Car toute cette macabre histoire est évoquée via les yeux d’un Esposito vieillissant, toujours hanté par cette affaire, et par ceux de son ancienne chef avec qui il entretient un amour passionné tacite. Car l’identité de l’assassin est rapidement révélée au spectateur, permettant ainsi de discourir sur le châtiment, la vengeance, etc… Et enfin, car le film est aussi une peinture du paysage politique et social argentin des années 1970.
Peu importe que l’intrigue n’ait, au fond, rien de vraiment original, peu importe : l’histoire est bien menée, emportées par des acteurs excellents, les ressorts narratifs sont là et fonctionnent bien. Mieux, certains instants cruciaux semblent parfaits d’un pur point de vue scénaristique : on peut penser, notamment, à cette scène qui présente le collègue alcoolo-dépressif d’Esposito faisant contre toute attente avancer l’enquête depuis le rade minable où il passe la moitié de ses journées avec ses ivrognes d’amis, ou à celle des aveux, arrachés avec force par la supérieure d’Esposito. Et pourtant, malgré tout leur intérêt, ces scènes engendrent un sentiment de frustration tant elles manquent d’intensité en terme de réalisation. Comme si Campanella avait tout fait pour en ôter l’inhérent suspens et insister sur le fait que son film n’est pas un polar.
C’est sans doute en cela que d’aucuns peuvent voir une véritable richesse dans ce film mais on peut aussi se demander si Campanella a réussi à maîtriser son sujet à facettes multiples comme il l’entendait. Car le simple fait que le spectateur finisse par trouver l’ensemble un peu long laisse penser que le réalisateur s’est lui-même quelque peu perdu. Même le retour à un vague semblant de suspens à la fin ne fonctionne plus. Peut-être est-ce tout simplement par le calibrage de sa durée – proportionnellement aux sujets traités – que ce film pèche. Il aurait mérité une demi-heure de plus (pour développer un peu plus le contexte politique et social argentin de l’époque) ou une demi-heure de moins (pour donner une dynamique un peu plus efficace à un rythme pourtant évident).
Détail amusant : Dans ses yeux est à l’image de son aspect purement esthétique. Tout spectateur est marqué par un curieux plan-séquence, qui survole d’abord un stade de foot puis le match en lui-même avant de plonger dans les gradins pour retrouver Esposito à l’affût : cette fantaisie artistique et économique assez hollywoodienne tranche nettement avec le reste du film, d’une sobriété esthétique toute hispanisante. Et pourtant, l’ensemble ne manque pas de charme ! Mais, par ailleurs, bénéficiant globalement d’une très belle photographie, le film sombre curieusement à la fin dans des travers douteux (lumières blafardes, images ternes, peut-être censées donner une atmosphère angoissante ou peut-être réalisées par un stagiaire en fin de tournage faute de moyens) qui n’arrange pas une fin qui se fait attendre.
Un film en demi-teinte donc, mais ce n’est pas ici qu’on sera scandalisé qu’il ait emporté l’oscar en question aux dépens d’autres…
Matthieu Buge
