SOLEIL TROMPEUR (Nikita Mikhalkov, 1994)

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Le très acclamé (artistiquement) et très controversé (politiquement) Nikita Mikhalkov s’apprête à présenter son nouveau film à Cannes, Soleil Trompeur 2 – ou plutôt sa version formatée à l’occidentale puisque les quatre heures de bobines sont en train d’être rabotées pour toucher les 120 minutes… Pour être tout à fait exact, Soleil Trompeur 2 sera divisé en deux parties: Exodus qui sera présenté à Cannes et La Citadelle qui sera dévoilé à Venise.

Il semble bon donc de revenir sur la première partie, Soleil Trompeur (Utomlyonnye Solntsem), qui remporta et le grand prix de Cannes et l’oscar du meilleur film étranger en 1994, un succès critique et commercial qui permit à Mikhalkov de monter son projet suivant, Le Barbier de Sibérie. Le synopsis est ici bien développé donc ceux qui détestent ce qu’on aime à appeler de nos jours les « spoilers » sont prévenus. Mais Soleil Trompeur étant loin d’être un thriller ou tout autre genre de film au retournement de situation imprévisible, le fait de parler de l’intrigue dans son intégralité n’a que peu d’importance et, si l’on s’en privait, on se bornerait à écrire un papier très superficiel sur un sujet passionnant.

Personnage extrêmement populaire, reconnu au premier coup d’œil par le petit peuple grâce aux portraits de lui qui sont véhiculés un peu partout en URSS, Serguei Kotov (Nikita Mikhalkov) est un colonel de la très estimée armée rouge,  héros de la révolution et proche de Staline. Kotov profite d’une belle journée de l’été 1936, dans une lointaine datcha campagnarde, en compagnie de sa jeune femme Maroussia, de leur adorable fillette Nadya (la fille de Mikhalkov) et de la famille élargie de Maroussia. Non loin, des hommes –ou des héros du peuple soviétique, c’est selon – s’affairent, construisant des aérostats, venant comme des symboles de la puissance et de la modernité soviétiques. C’est dans cette atmosphère idyllique que débarque le jeune et sympathique Mitya (Oleg Menshikov), ancien partisan d’idées pas franchement communistes et qui fut un temps fiancé à Maroussia avant sa brutale disparition en 1923.

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Mitya est un charmant joyeux luron, aux multiples talents, et qui séduit toute la famille quasiment instantanément. La jeune enfant Nadya bien sûr, par ses dons pour le piano, pour les histoires et pour les claquettes, mais aussi Marioussa, par le passé et le mystère. Au cours d’une longue séance de baignade, Kotov partage un moment d’une grande tendresse avec sa fille pendant une promenade en barque, tandis que Mitya se lance dans une tentative de reconquête ambiguë et un brin cynique de Maroussia.

Tout oppose les deux hommes : le premier est une homme populaire, très intégré, aux mœurs populaires, qui a foi en l’avenir soviétique ; l’autre, beaucoup plus éduqué, est un personnage trouble, un revenant sans famille et dont personne ne connaît la véritable occupation. Personne sauf Kotov. Car les deux hommes ont un passé commun et le colonel n’est pas dupe : en ces temps de purges stalinienne, il se doute bien que Mitya, l’ancien aristocrate devenu agent de la police politique plus ou moins par sa faute, est venu l’arrêter avec des accusations ineptes. Reste à savoir s’il s’agit de vendetta personnelle ou d’ordres réels de Staline. Quoiqu’il en soit, les deux joueront le jeu de la sociabilité, des bonnes manières et de l’honneur jusqu’au bout…

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L’ensemble du film de Mikhalkov est éblouissant. D’aucuns ont pu en critiquer les deux premiers tiers, pour leur lenteur, mais c’était une absurdité puisque ces mêmes critiques en louaient le dénouement, dont la tension revêt d’autant plus d’intérêt que le reste semble se dérouler dans une harmonie relative. Et comment représenter la tromperie d’un régime, son illusion, si on ne met pas en évidence la croyance en un avenir radieux dans un premier temps ? Et les personnages n’évoluent pour autant pas dans une utopie quelle qu’elle soit. On saisit les problèmes que rencontre le pays, on ne peut se figurer le socialisme atteint alors qu’un pauvre bougre de paysan passe son temps à ne pas trouver son chemin tandis que la famille de Kotov mène sa vie avec une dose de frivolité qui confine au plus pure comportement bourgeois… Et pourtant. Pourtant, tous suivent l’étoile du régime. On entend même un personnage dire que les aveux sont une chose merveilleuse car ils vont dans le sens de la présomption d’innocence qui est le fondement du droit. Dans un pays où l’on prenait des coups pour se voir demander de signer n’importe quel papier… c’est dire comme tous ne se rendent pas compte que le soleil est en train d’éclipser leurs vies. Mais Mikhalkov, qui pourtant ne cautionne en rien le régime, a l’intelligence de faire comprendre pourquoi et comment le peuple a pu en arriver là. Par petites touches. Délicatement. L’instant le plus émouvant étant la promenade en barque avec sa fille, moment de tendresse absolue durant lequel Kotov exprime à la fois tout son amour pour sa fille et l’espoir qu’il porte en son cœur pour que la génération de cette dernière, via le soviétisme, puisse avoir une existence moins dure que la sienne a eue…

L’intelligence de Mikhalkov est ici de ne condamner personne. Personne à part ceux qui ont créé cette illusion, et qu’on ne verra jamais pendant ces deux heures et trente minutes. Tous les autres sont des victimes. Qu’il s’agisse du paysan semi débile qui erre à travers la campagne et qui rythme le déroulement du film, de Nadya et Maroussia… tous sont des victimes, même Kotov et Mitya.

On pourrait souligner le fait que Mikhalkov s’est gardé le beau rôle, car face à un Oleg Menshikov nettement plus glamour que lui, il s’est choisi le rôle de l’homme intègre, humain et qui restera digne jusqu’au bout alors que l’autre révèle son côté obscur au fur et à mesure jusqu’à paraître ignoble.

Kotov est un militaire et un proche de Staline. Il cautionne le régime et, de ce fait, ne passe pas pour un être foncièrement fréquentable de prime abord. C’est dans son comportement avec sa femme, sa fille, ses proches, voire avec les paysans du coin, que l’on comprend qu’être proche du père des peuples n’impliquait pas nécessairement d’être un courtisan, un homme de l’ombre qui signerait en aveugle des listes de condamnations à mort. Et son comportement final, alors qu’il a bien conscience de ce qui l’attend, est un véritable morceau de bravoure. Mais Kotov, un peu à l’instar d’un Toukhachevsky, est un individu qui, s’il suit le régime soviétique, est d’abord un militaire. Pas un politique. Il y a, dans son comportement, une véritable humanité et une noblesse qui ne semble pas pouvoir être atteinte par les affres des manigances de politiciens. C’est peut-être aussi pour cela que le piège se referme sur lui.

Mitya, quant à lui, apparaît d’abord comme une victime, puis comme un monstre. Son engagement dans la police politique était quasiment un non-choix. Trahir ses idéaux ou se suicider. Le film s’ouvre sur ce dilemme. Mitya a choisi la vie, pas la police politique. Son comportement ultérieur n’est qu’une conséquence de ce qu’on a voulu faire de lui. Mitya est entré en plein dans ce qu’on a pu appeler « les dérives » du système stalinien. Qu’il agisse pour se venger d’un homme qui l’a poussé à entrer au service des bolcheviques avant, bien plus tard, d’épouser son amour de jeunesse, ou pour obéir à des ordres d’instances supérieures – quasiment divines – peu importe : Mitya est l’incarnation de la machine à broyer les individus. Il est le monstre… jusqu’à ce qu’il finisse par opter pour l’autre branche de l’alternative qui s’était présentée à lui dix ans auparavant.

Nadya et Maroussia sont des victimes totalement passives. Kotov et Mitya sont des victimes actives. Kotov finit par être carbonisé par un soleil qu’il a admiré avec espoir, Mitya s’est consumé malgré lui en son cœur depuis le début. L’un l’a suivi, l’autre a tenté de l’éviter, et tous deux se sont fait happer.

Allez savoir pourquoi mais dans toute cette horreur, entre la tendresse bouleversante de certaines scènes et la noblesse de tous ces personnages dont les faits et gestes sont compréhensibles, il est impossible de ne pas être ému de manière positive.

Matthieu Buge

PS :  On pourra dire ce qu’on veut d’un point de vue politique, Mikhalkov reste un très grand artiste. Mais pour ceux qui ne seraient pas rassasiés de politique, en bonus, une petite citation savoureuse du Nikita : à la question d’un journaliste « Which is better, McDonald’s or Stalinism? », Mikhalkov répond : « That depends on the person« . Classe.

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This entry was written by M."K".B , posted on Mardi mai 04 2010at 01:05 , filed under Ciné Minorités and tagged , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

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