THE INVENTION OF LYING (Ricky Gervais, 2009)

Si, si j'ai gagné, j'vous jure!

Si, si j'ai gagné, j'vous jure!

Mark Bellison (Ricky Gervais himself) est un gros loser. Bon gars un peu enveloppé, pas spécialement charmant de prime abord, petit employé dont la situation financière ne risque pas de s’arranger puisqu’il s’apprête à se faire remercier… Mark n’a pas grand-chose pour séduire la jolie cruche Anna (Jennifer Gardner), d’autant qu’il vit dans un monde où le mensonge n’existe pas. Tout le monde dit la vérité. Tout le temps.

Alors qu’il va chercher les maigres 300 dollars qui dorment sur son compte en banque, son cerveau fait une opération inconcevable : il dit qu’il lui reste 800 dollars. Il ment. Et ça marche. Evidemment, puisque personne ne peut imaginer qu’on ne dise pas la vérité !

De là, il n’y a qu’un pas : grâce à ce stratagème que lui-même a du mal à appréhender, Mark va pouvoir reprendre sa vie en main… avant que tout ne dérape, naturellement. Utilisant cette nouvelle méthode à la fois pour s’en sortir et pour faire le bien autour de lui, ses paroles vont rapidement avoir des conséquences inimaginables. Alors que sa pauvre mère se meurt, il la rassure en lui disant que non, elle ne va pas vers le néant mais vers un avenir radieux pour l’éternité. Et voilà ce pauvre type transformé en prophète aux yeux de l’humanité.

Sans doute, le premier long-métrage du trublion de The Office n’est pas dénué de bons sentiments, d’incohérences scénaristiques et d’un fonctionnement très anglo-saxon avec son happy-end que l’on voit arriver dès le départ. Et la présence de Jennifer Gardner (probable caution « bankable » de l’ensemble) pouvait faire craindre le pire. Mais avec Ricky Gervais, on ne risquait pas de tomber dans l’écueil d’un bien balourd Liar Liar.

Il faut dire que, pour disserter sur le concept de mensonge, Gervais a choisi un angle bien particulier. Créer un monde dans lequel chacun dirait en permanence les quatre vérités des autres était une entreprise assez risquée et, de fait, l’ensemble fait preuve de défauts évidents. Si Gervais n’a pas oublié de faire en sorte que ses personnages ne puissent quasiment même pas mentir par omission, certains points ne fonctionnent pas. Par exemple, si Mark finit par s’enrichir GRACE au mensonge, comment cette société, elle, a pu évoluer, progresser, exactement de la même manière que la nôtre ? Ou encore, si personne ne ment, comment des pays peuvent ils être évoqués alors que les nations sont issues de la diplomatie et que cette dernière se fonde sur le mensonge ?

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Néanmoins, il faut bien avouer que le réalisateur-scénariste s’en sort bien, et les quelques changements mineurs qu’il introduit entre la société dépeinte ici et la nôtre sont assez savoureux. L’entrée en matière l’est particulièrement. Après être allé chercher Anna chez elle pour la première fois, Mark est en pleine tentative de drague au restaurant – et existe-t-il des situations qui se prêtent plus au mensonge et à la dissimulation que celle-ci ? Mais comment s’y prendre quand la personne en face de vous n’hésite pas à dire que vous êtes moche, que vous êtes arrivé trop tôt alors qu’elle était tranquillement en train de se masturber et que franchement, elle préfère ne pas vous revoir ? Et la présence d’un serveur exprimant le plus naturellement du monde toute sa frustration à travailler dans un endroit pareil et qu’il a bu un peu de votre cocktail alors qu’on ne lui a rien demandé n’arrange en rien l’affaire… Le monde qu’a créé Ricky Gervais est à la fois insupportable et irrésistible.

Mais au-delà des innombrables situations loufoques, The Invention Of Lying disserte sur le mensonge de manière fine et efficace. Jamais les mots « truth » et « lie » ne sont prononcés pendant ce film. Et pourtant, sans le mensonge, Mark ne serait rien. Sans le mensonge, il n’aurait pas offert un dernier instant heureux à sa mère. Sans le mensonge, il n’aurait pas sauvé son voisin (encore plus loser que lui) du suicide. Sans le mensonge, la société n’aurait aucune raison d’évoluer (d’ailleurs, le personnage de Gervais n’est il pas un mélange de Graham Bell et Thomas Edison, deux grands scientifiques qui ont en réalité volé à d’autres leurs invention ?). Mais sans le mensonge, il n’aurait pas fait plonger l’humanité entière dans un mensonge total que le film met en évidence de manière ambiguë : la religion. Car la religion devient ici à la fois source de connerie absolue et d’espoir salutaire… Mais on comprendra rapidement que la tromperie n’est la clé de rien, pas plus que la vérité, et que Mark trouvera son bonheur en jouant sur les deux, en jonglant avec le Yin et le Yang.

Il faut aussi noter que, dans son discours sur le mensonge, Gervais n’épargne pas le domaine particulier dans lequel il exerce ses talents. L’entreprise pour laquelle Mark Bellison travaille est à la fois un magnifique exemple de ce que nôtre société serait sans le mensonge et de ce qu’est le cinéma : société de production de films historiques, les scénaristes ne peuvent qu’écrire des textes insipides sur de l’histoire morose, prosaïque, lue par des pseudo-stars à l’écran. Car évidemment, il est impossible de produire autre chose puisque par définition la fiction (ou même l’adaptation) relève de l’invention et donc du mensonge. Ricky Gervais ne manque donc pas de rappeler que le cinéma n’est qu’illusion, mensonge, mais que c’est aussi une des plus belles preuves de la créativité et du progrès humain.

Matthieu Buge

PS: on ne peut que saluer, aussi, la prestation de Ricky Gervais qui arrive à nous faire croire qu’il peut pleurer alors qu’il risque de perdre Jennifer Gardner.

This entry was written by M."K".B , posted on Lundi mai 03 2010at 01:05 , filed under Ciné US$ and tagged , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

4 Responses to “THE INVENTION OF LYING (Ricky Gervais, 2009)”

  • Jacket rock dit :

    « si Mark finit par s’enrichir GRACE au mensonge, comment cette société, elle, a pu évoluer, progresser, exactement de la même manière que la notre ? »
    Et vos cours d’économie libérale, Monsieur Goupil? C’est l’expression même du marché transparent qui fonctionne idéalement…
    Quel néo-hayekien ce Gervais !

  • leo dit :

    Très intéressant article sur un film qui ne l’est pas moins en ce sens qu’il réussit la gageure d’une étude de moeurs agrémentée d’une comédie sa

  • leo dit :

    ns tomber ni dans le cliché ni dans la lourdeur

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