LA MAIN GAUCHE DE DAVID LYNCH

Pacôme Thiellement, collaborateur de Rock & Folk et Chronic’art (notamment), s’attaque à Twin Peaks (la série et Fire Walk With Me) non pas tant pour en décortiquer l’univers et se livrer à des interprétations hasardeuses, mais plutôt pour tenter de comprendre ce que cette gigantesque œuvre audiovisuelle révèle au sujet de la télévision, comme au sujet de nous-mêmes. Selon l’auteur de cet essai, la série de Mark Frost et David Lynch serait, en elle-même, un moment charnière de l’histoire de la télévision, en en marquant sa fin secrète. Rien que ça !
L’intention était sans aucun doute louable : discourir sur Lynch et Twin Peaks de manière sensée et originale en 124 pages. Alors que les fans du monde entier ont déversé des milliers de pages d’analyses personnelles ou d’absurdités sur Internet, alors même que les auteurs de Twin Peaks et d’innombrables gratte-papiers se sont essayés à écrire des ouvrages (elliptiques dans le cas des premiers, aventureux dans le cas des seconds) sur le sujet depuis vingt ans.
L’intention était louable et, pour être tout à fait honnête, l’ensemble n’est pas tout à fait dénué d’intérêt. Le passage sur les multiples duplicités, ambivalences, couples antagonistes mettant en place une dialectique scénaristique et philosophique et qui constituent le monde de Twin Peaks, par exemple, est assez passionnant. Tout comme les éléments qui mettent en lumière toutes les influences des créateurs de cet univers et les hommages qu’ils rendent sciemment dans leurs épisodes (au Jazz, à Preminger, etc…), ou encore les parallèles faits entre l’atmosphère générale de l’œuvre et celle, beaucoup plus sombre, des films de Lynch qui ont suivi (Lost Highway, Mulholland Drive, Inland Empire…). Lynch aurait, avec Twin Peaks, basculé, mettant fin à une partie de lui-même.
Le problème de l’essai de Thiellement relève moins de son propos que de son style, décrit ailleurs avec bienveillance de la manière suivante : « Dans La main gauche de David Lynch, [Thiellement] offre une lecture décapante, au style éblouissant et à l’érudition vertigineuse, d’une des oeuvres-clé du cinéma (la série et le film Twin Peaks), tout en en tirant d’étonnants philosophèmes relatifs au médium télévisé, dont Twin Peaks était à la fois une méditation et un produit». On ne remettra pas en cause ici le fait que ce genre d’ouvrage puisse plaire à certains, mais pour reprendre les éléments de cette citation, on peut aussi facilement imaginer que l’auteur offre une lecture intellectualisante, au style prétentieux, à l’érudition évidente mais utilisée à mauvais escient, comme s’il s’auto-congratulait d’en savoir tant et de tisser des liens – indéniables pour lui, sans aucun doute – entre Twin Peaks et les Rose-Croix, Rûzbehân, Angelus Silesius, Carl Jung, un obscur instant télévisuel des années 60 en France, ou encore le « fameux » Mantiq al-Tayr de Farîd al-Dîn ‘Attar. Et ce ne sont que des exemples. Face à ce namedropping frénétique, on a envie de reprendre la phrase de Syd Charlus de chez Gonzaï au sujet d’un autre bouquin de Thiellement : «C’est Google qui se détraque ; il ne manque que Motorhead et Thierry Roland ». « Seule une série peut vraiment se permettre de s’éterniser et se perdre dans des détails comme le jeune Philémon dans les lettres de l’Océan Atlantique ». Pourquoi énoncer des propos simples et intéressants si c’est pour les inclure dans des phrases si pompeuses ?
Pacôme Thiellement dit à plusieurs reprises que Twin Peaks n’est pas l’œuvre de Lynch et Frost mais que c’est une œuvre « faite par tous ». On ne le contredira pas sur ce point ! Mais le moins que l’on puisse dire c’est qu’en écrivant d’une manière aussi prétentieuse et péremptoire, il ne facilite aucunement l’accès à une œuvre qu’il aime tant.
Matthieu Buge

C’est drôle, pourquoi un livre devrait « faciliter l’accès à l’oeuvre qu’il aime tant ». C’est une étrange conception du livre, informatif et journalistique. Depuis quand les livres ont-ils une visée d’informer. C’est la déformation que nous subissons depuis que les présentatrices météo font des livres. Etrange condamnation aussi de ce qui n’est pas lisible par tous, démocratisation poisseuse des nourritures bovines… Et si ce livre avait un tout autre sens que celui de faire circuler du message, de faire promotion et publicité à un contenu à consommer? Le livre n’a jamais eu cette fonction! Il est une bombe atomique!