MEIN FÜHRER (Dani Levy, 2007)

Adolf Hitler a un bon coup de déprime. La défaite totale n’est pas loin et, même si son entourage fait tout pour lui dissimuler l’étendue du désastre, il n’est plus que l’ombre de lui-même. Vient à Joseph Goebbels la prodigieuse idée de faire appel à un coach pour stimuler le Führer, coach qu’il trouve en la personne de… Adolf Grünbaum, ancien directeur de théâtre et juif interné au camp de Sachshausen.
Le nazi et le juif se retrouvent donc dans une confrontation-coopération qui doit aboutir à un grand discours du premier, « comme au bon vieux temps ». Adolf et Adolf sont dans un même bateau, mais Goebbels a prévu de les faire tous deux tomber à l’eau…
Dans une atmosphère à la fois lourde et grotesque, le spectateur entre avec Grünbaum dans l’antre du NSPAD, où les « Heil Hitler ! » fusent à tous les coins et recoins de couloirs, où rien n’est possible sans le formulaire administratif adéquat, et où le dictateur dépressif et pathétique continue à être l’objet d’adoration de ses sbires. Les considérations les plus graves côtoient les détails du quotidien les plus ridicules, le tout donnant l’impression de n’être qu’un grand et funeste cirque. Si Hitler est le clown triste, qui fait rire malgré lui, les autres ne sont pas épargnés. Himmler, revenu du front avec une blessure qui lui maintient le bras droit dans la position du fameux salut, fait figure d’insipide pantin. Goebbels se veut chef de piste mais cette dernière lui échappe… et au milieu, il y a Grünbaum, qui doit faire l’équilibriste.
L’esthétique n’est d’ailleurs pas bien loin de celle du cirque : Berlin en ruine, des décors en carton-pâte pour faire croire au Führer que les Alliés ne sont pas encore près d’arriver, et une chancellerie prestigieuse occupée par une bande de véritables branquignoles – la chambre et la salle de bain d’Hitler sont, de ce point de vue, assez magiques…

Le film de Levy a essuyé bon nombre de critiques assez virulentes (le film étant, selon les critiques, soit scandaleux car on n’aurait pas le « droit » de faire rire avec Hitler, soit pas assez drôle), et il est tentant d’essayer de les nuancer.
On pourrait avoir des choses à redire d’un point de vue historique, mais il faut garder en tête que le film de Levy est une comédie burlesque. A partir de là, force est de constater que le scénario en lui-même fonctionne bien : l’opposition initiale entre le dictateur antisémite et son coach juif était un pari osé mais la relation qui se construit peu à peu entre les deux hommes est bien menée, bâtie en paliers intelligibles et, somme toute, crédibles. Les acteurs sont plutôt bons, voire excellent dans le cas de Grünbaum (le très regretté Ulrich Mühe de La vie des autres) et on en vient presque à oublier la médiocrité du maquillage de Helge Schneider (dans le rôle d’Hitler). Et si on est certes bien loin de la crédibilité d’un Bruno Ganz dans La Chute (Der Untergang, 2004), c’est sans doute aussi parce que Mein Führer est une comédie qui tourne Hitler en dérision.
Certes, pour une comédie, l’ensemble aurait pu être beaucoup, beaucoup plus drôle. Quelques bonnes citations, quelques moments farfelus, un peu lourds, qui font sourire et penser aux frères Farrelly (Hitler en jogging, Hitler dans son bain qui joue avec son petit bateau de guerre pour tenter de chasser le cafard, et surtout, Hitler qui vient se mettre dans le lit de Grünbaum et sa femme pour se rendormir après un mauvais rêve…), mais on reste bien loin d’un Dictateur ou surtout de l’hilarité que peut provoquer To Be Or Not To Be, la meilleure comédie jamais faite sur le sujet.
Venons en à l’autre point de faux débat : peut on faire rire avec Hitler ? On ne va pas reprendre ici le texte magique de Desproges répondant aux questions « Peut-on rire de tout ? Peut-on rire avec tout le monde ? », mais peut-être convient-il de reprendre rapidement l’historique des films qui ont traité ce sujet avec humour. Si Chaplin avait dit dans les années 1960 qu’il n’aurait jamais pu écrire, jouer et réaliser Le Dictateur s’il avait su l’étendue des atrocités commises par les nazis, To Be Or Not To Be a été réalisé alors qu’on commençait à avoir une idée assez nette de ce qui était en train de se passer en Europe. Mel Brooks s’est lui-même emparé du sujet vingt ans plus tard pour son fameux The Producers, puis son remake de To Be Or Not To Be. Mein Führer n’est donc ni la première ni certainement la dernière comédie sur le sujet, mais elle est intéressante car elle est, sur ce thème, la première comédie allemande (de surcroît réalisée par un juif). De ce point de vue, on ne peut qu’applaudir : Dani Levy a osé essayer de faire rire avec un sujet grave et sensible, surtout sur son sol national. Les critiques qui se sont élevés contre ce film sont tombés dans un écueil relativement classique, celui de croire que rire tend à banaliser les pires évènements alors qu’il contribue bien mieux que le drame à les désacraliser et à leur saper tout fondement.
MAtthieu Buge

