JULES ET JIM (François Truffaut, 1961)

Jules et Jim, ou les deux simplets et la salope.
Bien, nous sommes donc à Paris au début des années 1910. Jim, un Français qui n’a pas son pareil pour mettre les femmes dans son lit, est ami avec Jules, un Autrichien qui a toutes les peines du monde à en trouver ne serait-ce qu’une. Les deux compères sont artistes, et tendent à philosopher dans le vide tant ils semblent ne rien avoir à faire de leurs journées.
Après avoir été fascinés par une statue grecque, ils rencontrent Catherine, jeune femme exubérante qui leur rappelle l’œuvre antique. Ils tombent bien sûr tous les deux amoureux d’elle. Mais leur amitié étant ce qu’elle est, Jim n’essaie aucunement de la chiper à Jules qui se marie donc avec elle.
C’est alors que – pivot dramatique que nous n’avions pas du tout vu venir ! – la première guerre mondiale éclate. Jim se retrouve quelque part sur le front dans l’armée française, Jules de l’autre côté, sur le front ouest puis sur le front est.
La guerre terminée et nos deux héros ayant survécu, Jim décide d’aller voir Jules et Catherine de l’autre côté du Rhin. Rien ne va plus. Malgré la naissance d’un enfant, Catherine est de plus en plus distante, Jules en est tout triste mais est aussi prêt à tout. Même à ce qu’elle prenne Jim comme amant si elle en a envie. Et même d’autres si c’est vraiment nécessaire.
Catherine quitte Jim, lui demande de revenir, le trompe et le quitte encore, il rentre à Paris et décide de se marier avec une femme un peu moins tordue, elle le rappelle, menace de le tuer, le trio Jules-Jim-Catherine continue un temps de prendre le thé calmement et, finalement, Catherine précipite sa voiture dans la rivière, tuant Jim et elle-même sur le coup, sous les yeux impuissant de Jules. Rideau.
Nous avons donc enfin vu ce fameux « chef-d’œuvre » du cinéma français. Et on ne pourrait dire avoir été déçu tant ça faisait longtemps qu’on n’avait pas parlé d’un mauvais film sur ce blog. Le problème de Jules et Jim n’est ni son scénario, ni son interprétation, et encore moins sa mise en scène. Après tout, nous sommes relativement habitués à la Nouvelle Vague, à ses thèmes, ses acteurs théâtraux, à sa mise en scène à la continuité tronquée…
S’il y a quelque chose à reprocher à l’ensemble du film d’un point de vue formel, vraiment et même si c’est un des motifs de la Nouvelle Vague, c’est cette voix off, ce narrateur qui semble lire un prompteur sur lequel défilerait la notice d’utilisation d’un lave-linge et qui vient interrompre l’histoire pour énoncer de manière pompeuse ce que l’action devrait suffire à révéler.
Néanmoins, le vrai souci vient ici des personnages. Il y a, de prime abord, un véritable problème dans la caractérisation des deux compères : ce sont des esthètes, ils vont tomber éperdument amoureux de la même femme, pourquoi donc Truffaut a-t-il décidé de les faire apparaître aussi gays (Jean-Pierre Léaud semble être d’ailleurs sujet à la même tendance) ? C’est élément très perturbant a pu prêter à nombre de théories fumeuses sur le véritable sens de cette pitoyable histoire et fait qu’on a un peu plus de mal à prendre ces deux rigolos entichés d’une femme au sérieux.
Mais venons en d’abord à Catherine. Cette femme – qui n’est vraiment pas aussi belle que les deux semblent le penser – est une personne éduquée. Elle enseigne Shakespeare, ce qui sous-tend qu’elle a dû lire et étudier un grand nombre de pièces, de considérations philosophiques, de relations tragiques… et qu’avons-nous donc ici? Une femme qui n’est pas capable de prendre part à une discussion sur une pièce sans se jeter dans la Seine car elle est trop bête pour moucher ses compagnons par la parole. Autre possibilité : a-t-elle sauté pour voir lequel des deux l’aimait le plus ? Peut-être. Sans doute. Comportement parfaitement grotesque quoi qu’il en soit et qui vient renforcer sa psychologie tordue. (Jeanne Moreau, à la suite de cette scène, passa deux jours clouée au lit, remerciant certainement ce brillant scénario, ainsi que sa doublure qui était trop bourrée pour faire la scène à sa place.) Qu’avons-nous donc ici ? Une femme au comportement d’une petite peste de seize ans, prétendant être à la recherche d’une vraie relation et n’étant rien d’autre qu’une manipulatrice essayant de s’attirer l’amour de tout le monde. Et c’est une mauvaise manipulatrice. L’idée pernicieuse de séparer deux amis par la séduction et l’amour est tout à fait réalisable, bien sûr, mais l’histoire finit généralement mal pour tout le monde, y compris pour elle. Elle supplie, elle largue, elle trompe, elle rappelle, elle menace… il n’y a pourtant aucune profondeur réelle dans ce personnage qui est soit une adolescente en plein âge bête, soit une véritable psychopathe. Personnellement, nous penchons pour cette seconde option. Le problème étant que rien n’est fait pour en faire une malade puisqu’elle est quasiment déifiée en permanence.
Nous avons donc une déesse d’un côté et deux adorateurs aveugles de l’autre. Reste à savoir lequel des deux est le plus pathétique.
Jim est un séducteur qui finit par tomber dans le panneau. Scénario plausible et classique, mais il semble moins pertinent de le faire tomber à chaque fois dans le piège de Catherine lorsque celle-ci décide de le larguer, de le rappeler ou de lui faire accepter ses tromperies. Un homme qui a, à la base, un tel cynisme vis-à-vis des femmes devrait logiquement voir le naturel revenir au galop à la première entourloupe de celle qui l’a ému un moment. Un homme qui a, à la base, un tel respect pour son ami et un tel sens éthique dans l’amitié pourrait-il vraiment accepter de faire un ménage à trois tout en sachant que l’autre est complètement désespéré ? Dire que c’est en cela que leur amour est encore plus fort est d’une naïveté confondante.
De l’autre côté, il y a Jules. Jules ressemble à cet incorrigible Werther dont Goethe nous a fait le cadeau empoisonné, mais surtout à un Werther qui aurait été croisé avec un chamallow. Avec ses questionnements mous, son incapacité à prendre des décisions, sa bêtise dans le sacrifice qu’il peut faire par amour… Jules semble soit se cacher d’une homosexualité bien réelle, soit être un simple benêt, homme-enfant qui cherche en sa femme ce qu’il avait en sa mère. Un homme qui, à la base, fait preuve d’un tel machisme intellectuel peut-il sombrer dans cette situation d’esclave volontaire ? Sans doute ça n’est pas impossible, mais après tout ce que lui fait endurer Catherine, il aurait été plutôt normal de le faire assassiner cette garce dans un élan de rage salutaire.
La stupidité des deux personnages est d’autant plus problématique qu’elle ne s’arrête pas à leur perception de leurs relations avec Catherine. Ils sont d’une stupidité effarante jusque dans leur manière de considérer le monde. Le meilleur exemple en est cet instant où ils sont soldats (qui est sans doute le meilleur passage du film, étant composé uniquement d’images d’archives) : tous deux pensent : «Grand Dieu, et si j’en venais à le tuer ?! », un question qui les hantera même après la guerre. Tout d’abord, au milieu des millions de soldats qui se battaient, il y a relativement peu de chance qu’ils aient à se confronter. Ensuite, il n’y a même aucune chance qu’ils aient même l’occasion de se rencontrer dès lors que Jules est transféré sur le front russe. Par ailleurs, on est ici à l’opposé de ce qu’Hollywood a toujours représenté de manière pertinente : sur le champ de bataille, il n’y a pas grand-chose d’autre que l’instinct de survie. Les questionnements de nos deux nigauds sont des raisonnements qui arrivent généralement ensuite, comme des traumatismes ultérieurs de vétérans.
Nous avons donc ici deux abrutis profondément amoureux d’une vicieuse psychopathe. Ce qui est loin d’être une mauvaise idée pour un scénario. Mais seulement si c’est dans le cadre d’une comédie, d’un slasher ou d’un film de Kevin Smith. Pas dans celui d’un film qui aspire à une postérité intellectuelle délirante à cause des amoureux de la Nouvelle Vague qui ne cesseront jamais de théoriser dans le vent.
MAtthieu Buge

Jules and Jim, or the two morons and the slut.
Ok, so, we’re in Paris at the beginning of the 1910’s. Jim, a French guy who’s a real seducer, is friends with Jules, an Austrian who’s having a lot of trouble finding at least one girl. The two buddies are artists and have a tendency to philosophize about nothing as they don’t have much to do on their everyday basis.
At one point, they become fascinated by a Greek statue, before meeting Catherine who – to them – looks a lot like this ancient piece of art. Naturally, they both fall in love with her. But their friendship being what it is, Jim does not try to seduce her and Jules eventually marries her.
Suddenly – how surprising! – World War I breaks out and the two friends find themselves separated, enrolled in armies on opposite sides of the conflict.
The war is over and our two heroes being survivors, Jim decides to go see Jules and Catherine in their country. Everything is messed up. In spite of the birth of a child, Catherine is more and more distant. Jules is really sad but is ready to cope with anything in order to have her next to him. Even with the fact that she takes Jim as her lover, even though there’s a lot of other lovers around if she needed one.
Catherine dumps Jim, asks him to come back, cheats on him, dumps him once more, he goes back to Paris and decides to get married with some girl who’s not such a nutcase, she calls him back, threatens to kill him, the threesome keeps sipping tea for a while and, eventually, Catherine drives straight into the river, killing Jim and herself in front of the helpless Jules. The end.
We eventually watched this famous “masterpiece” of French cinema. And we shall not say we’ve been disappointed because it has been a while now that we haven’t talked about a bad movie on this blog. Jules and Jim’s problem is not to be found in its scenario, or in its actors or even its directing. After all, we’re pretty used to the French New Wave, to its themes, to its theatrical kind of actors, to its truncated editing…
If there was something to criticize concerning its audiovisual aspect, it would be, really and even if it’s a usual pattern of the New Wave, this voice-over, this narrator who seems to be reading his teleprompter where the instructions for a washing-machine are unrolling and who stops the story every once in a while to express in a very pretentious way things we already understand from the action.
Nevertheless, the main problem here comes from the three characters. There is a very strange element about Jules and Jim’s characterization at first: they’re aesthetes, they’re going to fall in love with the same girl, so why did Truffaut decide to make them appear so gay? This is a very perturbing element – that made thousands of people invent numerous smoky theories about the real meaning of this entire joke – which makes even harder to take those two men seriously.
But let’s talk about Catherine first. This woman, who’s really not beautiful as the two seem to consider, is a well-educated woman. She teaches Shakespeare, which means she might have read and studied a great deal of important considerations, tragic relationships, death, love, guilt… And what do we have here? A woman who’s not able to get into a discussion about a play without jumping into the river because she’s too stupid to find any argument to prove to her friends that she’s got something to say. Oh, wait, did she jump only to see who of the two men really loved her? That may be. But nonetheless, that’s a pathetic act. (Jeanne Moreau then spent two days ill in bed, thanks to this brilliant scenario and to the stuntwoman who was too drunk to perform). What do we have here? A woman who behaves just like a 16-year-old spoilt pest, pretending she’s looking for a real relationship and being really nothing more than a manipulator who tries to get the love of everyone just for herself. Considering dividing two friends is an option that can be successful, of course, but it never ends up absolutely well for the girl either. She begs, she dumps, she cheats, she calls back, and she threatens… there’s no depth whatsoever in her character: she’s either a teen in her stupid tender age or a real psycho. We would pick the second option, no doubt about that. The problem being that nothing is done to make her appear as a psycho: she’s almost permanently deified.
So we have a goddess and two blind worshipers. The big question is: which one of the two is the more pathetic. Jim is a seducer who ends up with the joke on him. This scenario is highly plausible and classical, but it seems less relevant to have him fall for it every damn time. A man who is has a natural and deep cynicism when it comes to women should logically see his natural behaviour resurface at the very first rotten trick his loved one would do. A man who has such a natural respect for his friend and such ethics in his friendship could not really agree to form a threesome like that, knowing that his friend is in desperate straits. To say that it makes their love even deeper is a really naïve way to see relationships.
On the other side is Jules. Jules looks like this incorrigible Werther that Goethe unfortunately gave us, but a Werther interbred with a marsh mallow. With his lifeless questionings, his inability to make decisions, his stupidity in the sacrifice he makes for love… Jules seems to either hide from a real homosexuality or be just a stupid childish moron who’s looking in his wife for what he had in his mother. Could such an intellectual macho fall into this situation of voluntary slavery? Maybe, it’s not impossible, but after everything she’s done to him, it would be fairly logical – and salutary – to see his natural intellect being frustrated to such an extent that the whole story would end in a bloody slaughter.
The problem is that those two men are not only stupid in their relationship with Catherine. They’re incredibly dumb in the way they think about everything. The best example of this is when they go to war (which is probably the best part of the movie because it’s made of war archives): both of them are thinking “Oh my god, and what if I happen to actually kill him?!” a question which will haunt them even after the war. First, among the millions of soldiers who where fighting, there is almost no chance that the two would ever confront each other. And there is absolutely no chance that they could have even met when Jules is moved to the Russian front! Furthermore, we have here the opposite of what Hollywood has always represented in a pertinent way: when on the battlefield, there’s only the survival instinct. The kind of questions our two heroes are subject to is something that appears after, as post-war trauma.
So we have two stupid guys who are deeply in love with a psycho slut. It’s not a bad idea for a scenario, but only if it’s a comedy, or a slasher, or a movie directed by Kevin Smith, not a movie that strives to be self-important because of all those theories lovers of the New Wave made about it.
MAtthieu Buge

Je suis pas tout à fait d’accord avec cette interprétation « gay » de J.P.Léaud ; il est pas gay, il est Truffaut.
Je remarque en postant ce commentaire (et donc en allant pour la première fois au bout d’un article…) que ce n’est désormais plus « un » blog, mais « a » blog, ce qui est chic.
Bravo.
Vivement une partie hentaï en japonais.
bon, je sens dans cette critique plutôt bien écrite une volonté de descendre Jules et Jim, qui peut passer aujourd’hui pour un chef d’oeuvre « officiel » du cinéma français. Au-delà du fait que je considère effectivement ce film comme un chef d’oeuvre, je ne suis pas d’accord sur l’interprétation « gay » de ce film. il est évident que nous sommes face à une amitié « amoureuse » entre ces deux hommes, qui ne sont pas tentés l’un par l’autre. c’est comme du Hawks qui, rappelons-le, filmait aussi des histoires d’amour entre hommes qui n’avaient pas à voir directement avec l’homosexualité.
quant à l’utilisation de la voix off, on ne peut pas aimer et c’est un choix; il s’agit cependant d’un procédé tiré du cinéma classique hollywoodien qui, ici, réussit à nous plonger, je pense, dans l’âme des personnages.