Le Général Della Rovere (Roberto Rossellini, 1959) par FAL

L’Homme qui voulait être soi

 

Enfin une édition française en dvd du Général Della Rovere de Roberto Rossellini. Tourné il y a cinquante ans, ce film continue de prouver que la rigueur mathématique d’une construction cinématographique peut être le meilleur allié de l’émotion. Une leçon de cinéma et une leçon de morale. 

Le temps, bien sûr, ne fait rien à l’affaire, mais on ne peut pas ne pas être surpris quand on apprend que le Général Della Rovere est une affaire qui a été conçue et menée à bien en l’espace de trois mois. L’idée était apparue dans la tête d’un producteur en mai 1959. Il voulait le film pour septembre, date du Festival de Venise. Le Général ne fut pas seulement livré à l’heure — il remporta cette année-là le Lion d’Or.

            Certes, le principe du scénario n’était pas en soi très original. C’est celui de l’imposteur qui finit par se prendre à son propre jeu, ou ici, plus exactement, au jeu qu’on lui fait jouer. Mais ce n’est pas tant le principe qui importe que la manière dont il est traité. Le Général Della Rovere est d’une certaine manière l’Arlésienne de l’histoire ; à peine l’aperçoit-on, de loin, quelques secondes, juste avant qu’il ne se fasse fusiller par une patrouille allemande (l’action se passe en Italie pendant la Seconde Guerre mondiale). Sa mort devrait réjouir le responsable local de l’armée d’occupation, puisqu’il faisait partie de la résistance ; en fait, elle le met en rage, puisqu’il avait prévu de faire parler ce Della Rovere pour identifier d’autres résistants.

Mais, comme presque personne n’est encore au courant de la mort de Della Rovere, pourquoi ne pas lui substituer un anonyme, que l’on fera passer pour lui et dont on fera une taupe au milieu de prisonniers incluant forcément des opposants ? On ramasse donc un escroc minable, dont l’activité majeure consiste à soutirer de l’argent aux proches de résistants incarcérés, en assurant qu’il pourra faire libérer ceux-ci, alors qu’en réalité il ne fait rien, si ce n’est perdre cet argent en jouant aux cartes.

            Seulement, le destin suit d’étranges chemins. Est-ce parce que cet escroc à la petite semelle, avant de devenir ce qu’il est, avait vaguement commencé une carrière militaire qui, si elle s’était déroulée normalement, aurait fait de lui aujourd’hui un officier supérieur ? Est-ce parce qu’il a une revanche à prendre sur la vie et sur lui-même ? Toujours est-il que très vite, à partir du moment où il est déguisé en Général Della Rovere, il devient Della Rovere tout autant, sinon plus, que le vrai Della Rovere l’aurait été. Refusant de coopérer avec l’envahisseur, il ne craint pas de jouer son rôle jusqu’au bout. Et de mourir.

            Cette fable, qui s’inspire d’un personnage qui a réellement existé, mais dont l’histoire n’a jamais été établie de façon sûre, peut évidemment être lue comme une allégorie de ce que l’Italie tout entière a vécu pendant la Seconde Guerre mondiale (ils ne sont pas si nombreux, les pays qui ont changé de camp en cours de route…), mais c’est plus largement, à travers ses variations sur le mensonge et la vérité (qui montrent encore une fois, soit dit en passant, que tout grand film est un film sur le cinéma), une réflexion sur le bien et le mal qui trouve probablement sa source chez les philosophes de l’Antiquité.

            Car si le Général Della Rovere brille d’abord par l’interprétation extraordinaire de De Sica et par la mise en scène de Rossellini, avec ses plans-séquences tout à la fois nombreux et invisibles (bien éloignés, donc, des acrobaties nombrilistes d’un Orson Welles), et dont la continuité annonce la métamorphose du héros, il ne faut pas pour autant oublier que ce film est construit sur un récit d’Indro Montanelli. Assez peu connu en France, cette espèce de Voltaire italien du XXe siècle est entre autres choses l’auteur d’une Histoire de Rome et d’une Histoire des Grecs dont la lecture suscite à chaque page un profond sentiment de jubilation. Lisez dans la première l’explication de l’expression « Pères conscrits », employée chez les Romains pour désigner les sénateurs. Vous trouverez rarement une réflexion aussi lumineuse sur l’exercice du pouvoir. Lisez dans la seconde l’analyse de la mort de Socrate. Le philosophe y perd un peu, beaucoup même, de son héroïsme, mais s’y révèle comme un génie de la communication.

            On pourra voir dans l’aventure du faux Della Rovere une très chrétienne rédemption, mais il nous semble plus probable que Montanelli, avec ces lourds antécédents, a songé en construisant son récit à des épisodes tels que l’aventure de Polémon racontée par le Romain Valère-Maxime dans ses Facta et Dicta Memorabilia. Polémon donc, jeune débauché athénien appréciant perversement dans sa débauche non pas tant les plaisirs que la mauvaise réputation qu’elle lui apportait, pénétra un jour dans l’Académie très éméché, avec l’intention d’y semer une joyeuse pagaille. Mais, immédiatement subjugué par l’auctoritas du maître des lieux, il comprit que la Vertu aussi était un moyen très efficace de se distinguer du reste des mortels. A tel point qu’il finit par devenir plus tard lui-même directeur de l’Académie. Peregrinatus est huius animus in nequitia, non habitauit. Son âme avait séjourné dans le mal ; elle ne s’y était pas installée.

 

FAL

 

Publiée en 1959 chez Flammarion, la traduction française, par René Patris, du récit original d’Indro Montanelli a fait l’objet en 1973 d’une réédition dans le Livre de Poche (n° 3562). Celle-ci est évidemment épuisée depuis bien longtemps, mais on la trouve sans difficulté sur amazon.fr.

This entry was written by M."K".B , posted on Samedi juillet 24 2010at 04:07 , filed under Ciné Minorités and tagged , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

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