LE TOP 100 DES « FILMS DU MONDE », un amusant classement anglo-saxon.

The Empire Online (version web d’un grand journal anglo-australien sur le cinéma) a récemment sorti un top 100 des meilleurs films de l’histoire en langue non-anglaise. Comprendre par là, les films que personne ne voit aux States. Heureuse initiative ! Ca n’est pas tous les jours que les natives anglophones se penchent sur le cinéma « world » et même si, dans des classements précédents d’autres organismes, on constatait que selon leur vision des choses les cinémas étrangers ne font pas le poids face à Hollywood, on peut se réjouir de voir un grand magazine essayer d’ouvrir un peu plus les masses anglo-saxonnes sur le monde. Même si on peut douter de l’envie du ricain moyen de visionner un jour un film tchécoslovaque non doublé sur un garde de train vers la fin de la seconde guerre mondiale.
Chaque film est représenté par une grande image illustrant bien l’esprit du film, et des petits « Why so great ? », « Hollywood remake ? », « Prize ? », « What to say ? » et « What not to say ? ». Doit-on y voir un amusant et ironique aveu de la potentielle inculture du public anglo-saxon ?
Bien, voyons d’abord les 30 films qui arrivent en tête de ce classement :
1- Les Sept Samouraïs, de Kurosawa
2- Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain, de Jeunet (qui, selon une rumeur, aurait du être remaké avec Julia Roberts…)
3- Le Cuirassé Potemkine, d’Eisenstein
4- Le voleur de bicyclette, de De Sica
5- Le Labyrinthe de Pan, de Del Toro (intéressante remarque d’Empire : « Remake ? Not yet. If they did, however, they’d set it after Vietnam, the stepfather would be a disturbed vet and the ending would be quite, quite different”.)
6- La Bataille d’Algérie, de Pontecorvo
7- La cite de dieu, de Mereilles et Lund
8- Le Septième sceau, de Bergman
9- Le Salaire de la peur, de Clouzot (deux remakes quand même !)
10- Le Voyage de Chihiro, de Miyazaki
11- La Dolce Vita, de Fellini
12- Metropolis, de Lang
13- La règle du jeu, de Renoir
14- Trois Couleurs (Bleu, Blanc, Rouge), de Kieslowski
15- Let the right one in (ou Morse en français), d’Alfredson
16- Tokyo Story, de Ozu
17- The Apu Trilogy, de Ray
18- Old Boy, de Park
19- Aguirre ou la colère de Dieu, de Herzog
20- Y tu mama tambien, de Cuaron
21- Nosferatu, de Murnau
22- Rashomon, de Kurosawa
23- El espiritu de la colmena, d’Erice
24- Come and See, de Klimov
25- Das Boot, de Petersen
26- La Belle et la Bête, de Cocteau
27- Cinéma Paradisio, de Tornatore
28- Epouses et concubines, de Zhang (no remake : “Too stately of pace and female of focus”)
29- Les quatre-cents coups, de Truffaut
30- Infernal Affairs, de Mak and Lau

Suivent soixante-dix autres films classés les uns par rapport aux autres d’une manière que d’aucuns pourraient qualifier de « douteuse ». En effet, si on ne peut que louer la diversité manifeste des styles et nationalités des films de cette longue liste il y a quand même quelque chose d’assez étonnant dans la sélection d’Empire.
Qu’avons-nous donc ensuite ? En vrac : Godzilla (l’original), La Haine, M le Maudit, Valse avec Bachir, La Grande Illusion, Le Décalogue, Rome Ville Ouverte, le Samouraï, Mon Voisin Totoro, In the mood for love, Cyrano, Vivre, Suspiria, Jules et Jim, La Chute, Les Vacances de Monsieur Hulot, Akira, Touki Bouki (un film sénégalais, ndlr), Tout sur ma mère, Festen, Central Do Brasil, Persepolis, Heimat, Manon des Sources, 8 ½, Un Prophète, Les Ailes du Désir, Un Chien Andalou, Tigre et Dragon, Solaris, The Ring (de Nakata of course, pas le remake ricain qui n’aurait de toute façon rien à faire ici), Persona, Caché, Devdas, A bout de souffle, Les Idiots, Le Secret des Poignards Volants, Femme au bord de la crise de nerfs, Bande à part, The Host, Battle Royale, Orphée, Cours Lola Cours, Andrei Roublev, Leningrad Cowboys, Du Rififi chez les hommes, Goodbye Lenin, Ghost in the Shell, Delicatessen, Adieu ma concubine, Ran.
Français, Nippons, Allemands, Espagnols, Brésiliens, Chinois, Russes, Autrichiens, Coréens, Danois, Italiens, Suédois, Israéliens, Iraniens, Sénégalais, Taiwanais, Finlandais… on peut donc dire que les différents continents sont bien représentés, même si la majeure partie du classement est trustée par les Européens (46 films, avec les Français présents pas moins de 17 fois en comptabilisant Godard, cocorico !), suivi par les Asiatiques.
En terme de styles, force est de constater une nouvelle fois que la comédie n’est pas le genre le plus exportable puisqu’il y en a… a priori une seule (le Tati, oh oui !), mais sinon, on trouve ici du drame sociale, du thriller, du film historique… bref, une jolie variété. Et on peut aussi se réjouir de voir que les films d’animation ne sont pas en reste puisqu’il y en a tout de même 6 !

Cela étant dit, il y a quelque chose d’assez étonnant dans la sélection d’Empire, et les lecteurs d’Empire ne se sont pas privés de le faire sentir en commentaires : « List is rubbish », « This list sucks »… Si les internautes qui ont réagi à l’article semblent être plutôt cinéphiles, chacun y va néanmoins de ses goûts personnels, sans la moindre objectivité, disant qu’il est scandaleux que tel film soit dans le classement (ou si bas dedans) et que tel autre n’y soit pas. Bref, ils fonctionnent de la même manière que les journalistes qui ont du réaliser le classement en question.
Néanmoins, on peut se demander aussi, en toute objectivité et n’en déplaise au box-office, comment Empire a pu oser classer Amélie Poulain second de cette liste, ou comment ils ont osé caler deux films de Jeunet et ne pas inclure Les Enfants Du Paradis, élu un temps meilleur film de l’Histoire par pléthore de critiques à travers le monde ? Pour les Allemands, même chose : Goodbye Lenin et non La Vie des Autres ??? (D’autant que, par là, on retrouve quand même deux fois la même B.O Yann Tiersen dans ce classement…) Comment ont-ils réussi à se départager quant aux grands réalisateurs du muet ? Si on parle d’influence sur le cinéma mondial, il n’est pas sûr que le film de Murnau ait eu plus d’influence que d’autres comme Le Cabinet du Docteur Caligari ! Un internaute s’insurge aussi, à juste raison, de ne pas voir figurer Dryer dans toute cette histoire…
Et puis ici, c’est bien connu, on aime bien le cinéma bridé : chinois, japonais, coréen… et on adore Kurosawa. Mais tout de même : inclure Kurosawa à plusieurs reprises (et Ozu une seule fois) sans penser une seconde à mettre un Mizogushi, un Oshima, ou un Kitano… cela semble bien étrange, voire intellectuellement louche. D’autant que si Kitano est là, c’est à cause de son rôle dans Battle Royale, petit film ô combien jouissif mais tellement peu inspirant dans sa réalisation… Et qu’est ce que vient faire The Host, qui, malgré l’intense divertissement qu’il procure, n’est qu’un film fantastique reposant tout de même à 70% sur les épaules du seul Song Kan-Ho ! Et puis non, franchement, faire figurer, comme seul exemple de cinéma taiwanais l’inepte – et complètement américain – Tigre et Dragon sans même regarder du côté de Hou Hsiao Hsien ou d’Edward Yang…
Il y a un problème de cohérence dans la démarche des rédacteurs d’Empire pour réaliser cette liste : si on doit juger « the best films of world cinema » à l’aune de leur succès au box-office, il n’y a effectivement aucune raison d’y placer un obscure taiwanais comme HHH, qui jouit d’un grand succès auprès des universitaires spécialisés en cinéma et des petits cinéphiles amateurs d’exotisme. Et Tigre et Dragon ou Amélie Poulain auraient tout à fait leur place. Mais à ce moment là, pourquoi inclure quelques films à la notoriété quasi-inexistante à l’heure actuelle ? La question : « quelle influence a eu tel film ? » était intéressante mais ne tient pas non plus la route pour la plupart des films mentionnés ici.
A priori, les journalistes d’Empire ont du prendre un atlas et un dictionnaire de cinéma, qu’ils ont feuilletés pendant la pause de midi – en se disant certainement qu’il fallait faire un habile mélange de films qui ont très bien marché et de films très exigeants, histoire d’avoir l’air vraiment « open-minded »– et quelques tasses et délibérations plus tard, ont du refourguer au stagiaire de service une liste pour faire un diaporama.
Reste l’avantage de voir le regard du monde anglo-saxon sur le cinéma mondial.
MAtthieu Buge
