L’ITALIEN (Olivier Baroux, 2010) par FAL

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ITALIENATION

 

« J’aime beaucoup les étrangers ;

j’ai été étranger moi-même

pendant longtemps. »

 

René Goscinny,

scénariste des Aventures d’Astérix le Gaulois.

 

Dans Tootsie, Dustin Hoffman se déguisait en femme pour trouver du travail. Dans l’Italien, Kad Merad résout la question d’une autre manière.

 

1. Prologue : A propos de Nice — Histoire véritable. Si vous descendez du train à la gare de Nice vers 18h15, si vous traversez ensuite la rue et pénétrez dans le quartier dit « des musiciens », vous ne pourrez pas boire un café dans un bistro. « Un café ? Ah non, Monsieur, pas à cette heure-ci. Pas après 18h. » L’homme, lisant dans votre regard votre incrédulité de Parisien, ajoute que ce sera partout la même chose dans le quartier. Vous ne dites rien — après tout, pourquoi n’y aurait-il pas aussi des illuminés parmi les patrons de bistros ? — et vous gagnez un autre débit de boissons, une brasserie même, cinquante mètres plus loin. Stupeur. L’illuminé avait raison. Là aussi, il est « trop tard » pour avoir un café. Vous voulez donc éclaircir le mystère ; vous ne demandez qu’à comprendre. Alors on vous explique à mots couverts, mais très clairs quand même : « Nous ne servons pas de café parce que nous ne tenons pas à avoir le soir un certain type de clientèle qui ne consomme pas d’alcool. »

            L’homme est poli, plutôt gentil. Et il n’est même pas sûr qu’il déteste particulièrement les Arabes. Mais c’est un commerçant, et il a sans doute sorti sa calculette, qui lui a dit que la présence dans son établissement d’une clientèle d’un certain type lui ferait perdre la présence (financièrement plus profitable) d’une clientèle d’un autre type.

            La question n’est pas ici de savoir qui, à Nice, est responsable d’un racisme contre les Arabes. Le fait est que ce racisme existe. Dès lors, toutes les critiques qui viseraient à dénoncer comme invraisemblable le fondement du scénario du film l’Italien sont nulles et non avenues. Certes, il est sans doute peu vraisemblable qu’un Arabe nommé Mourad puisse se faire passer cinq années durant pour un Italien nommé Dino, mais nous savons bien que l’art n’a que faire de la réalité concrète de tous les jours. La seule réalité qui l’intéresse, la seule qui compte vraiment, c’est la réalité du désir. Il y a forcément à Nice des Arabes qui, même sans le savoir, ont rêvé après 18h d’être italiens pour pouvoir s’attabler à la terrasse d’un café. Comme « tout le monde ». D’ailleurs, tous les Niçois ne sont-ils pas un peu italiens, ou tout au moins piémontais ?

 

2. Conseil aux candidats au baccalauréat. Si la dissertation, française ou philosophique, n’est pas votre fort, parce que vous avez du mal à admettre la nécessité d’un plan en trois parties, il suffit de voir l’Italien pour comprendre clairement le principe qui se cache derrière ces trois parties. Soit dit en passant, on voudrait nous faire croire que nous avons affaire ici à une obsession typiquement française, mais c’est faux. Lisez des interviews de scénaristes anglais ou américains dans les journaux de cinéma ; ils ne cessent de parler de l’acte I, de l’acte II ou de l’acte III d’un film, tant c’est pour eux une évidence (alors qu’en France on aurait honte de recourir à un vocabulaire aussi théâtral !).

            L’Italien, donc, se compose de trois actes. Acte I : l’imposture permanente. Mourad, qui s’est vite rendu compte qu’il trouverait bien plus facilement du travail s’il s’appelait Dino, a dit un jour qu’il s’appelait Dino, et est devenu l’un des vendeurs les plus efficaces chez un concessionnaire Maserati. Seuls sa sœur et son meilleur ami sont au courant de ce déguisement d’identité. Ses parents, bien entendu, n’en savent rien. De temps en temps, il faut qu’il joue les Fregoli. Il ne doit pas oublier, par exemple, d’enlever la croix qu’il porte autour du cou (pour faire plus italien) quand il va rendre visite à sa mère. Acte II : l’imposture révélée, et la chute. Découvert dans son arabitude par un collègue jusque-là rival mais ami, et désormais ennemi juré et fourbe, Dino est contraint d’avouer qu’il s’appelle Mourad. Et il perd tout : son travail, sa petite amie (qui estime avoir été trompée), et même le droit d’utiliser l’argent qu’il avait pourtant gagné par son travail. Autant donc rentrer « au pays ». A Alger. Mais à Alger, la police voit d’un très sale œil ce Mourad qui semble se nommer aussi Dino. Acte III : Mourad va découvrir que la vérité peut lui garantir une vie tout aussi heureuse, sinon plus, que celle que lui permettait le mensonge. Il va reconquérir sa petite amie et son travail. Après tout, nous sommes dans une comédie.

            Au fond de la salle, un doigt se lève. Le futur candidat au baccalauréat n’a toujours pas compris la nécessité de ce plan en trois parties. Si Mourad était moins bête, n’aurait-il pas gagné un temps fou en attaquant tout de suite par la troisième partie, en disant d’emblée qu’il s’appelait Mourad ? C’eût été tellement plus simple.

            Certes. A ceci près que cette troisième partie n’aurait jamais existé s’il n’y avait eu d’abord la première. Lorsque, dans l’acte II, l’odieux collègue qui l’a grillé force Mourad à se dénoncer en justifiant cette espèce de chantage par le fait que lui-même, Mourad, en se choississant une fausse d’identité, s’est placé le premier dans le camp des traîtres, celui-ci lui répond qu’il a agi ainsi « pour lui éviter d’être raciste ». Ce n’est pas du Montesquieu, mais presque : « Il y a en France trois sortes d’états : l’Église, l’épée et la robe. Chacun a un mépris souverain pour les deux autres ; tel, par exemple, que l’on devrait mépriser parce qu’il est un sot ne l’est souvent que parce qu’il est homme de robe. » (Lettres persanes, XLIV.)

 

3. Et c’est ce qui nous amène à la troisième partie de notre présente dissertation. Il est sans doute trop tôt pour savoir si l’Italien est vraiment un grand film, mais, comme tous les grands films ou comme toutes les grandes pièces de théâtre, c’est un film sur le théâtre. Non pas seulement parce que c’est l’histoire de quelqu’un qui joue un rôle, voire deux (puisque Mourad est contraint, par piété filiale, d’observer scrupuleusement un Ramadan dont il se moque a priori éperdument), mais parce que le passage par le mensonge et par l’illusion sont les conditions mêmes de l’accession à la vérité. Car la vérité n’est jamais une donnée, mais un cheminement, une conquête.

            Méfiez-vous d’ailleurs de Kad Merad. Quand les journalistes lui disent que l’Italien est un film qui traite de la question de l’identité nationale, il répond qu’à ses yeux, c’est plutôt et d’abord un film sur le mensonge. Mais Kad Merad est un menteur qui dit que son film est un film sur le mensonge. Sans avoir l’air d’y toucher, l’Italien dynamite un certain nombre de préjugés sans lesquels la question de l’identité nationale ne se poserait même pas. Avons-nous précisé que le meilleur ami de Dino-Mourad, le seul à être dans la combine, est un juif, et que c’est ce juif qui va largement contribuer à lui donner la force de mener son Ramadan jusqu’au bout ?  Sans parler de ce flic dont on finit par comprendre qu’il est arabe comme le héros, mais qui affiche a priori une si belle tête de beauf ?

            Bref, l’Italien continue cet intelligent brouillage, ce travail de sape positif entamé par Bienvenue chez les Ch’tis. Le héros des Ch’tis — l’aviez-vous remarqué ? se nommait curieusement Philippe Abrams. Il nous plaît de voir là un hommage à l’admirable film de Hugh Hudson les Chariots de feu, dont le personnage principal avait pour nom Harold Abrahams. Film sur la rencontre, et sur le retournement de deux « cultures », comme on dit, puisque ce n’était pas le juif Abrahams qui refusait de courir aux Jeux Olympiques un samedi, mais le trop chrétien Eric Liddell qui renonçait à participer à une épreuve fixée un dimanche. Les Ch’tis, avec son Dany Boon dont le vrai nom est Daniel Hamidou et qui ne cache pas, en plus, qu’il s’est converti au judaïsme, et aujourd’hui l’Italien sont dans la tradition de ces Chariots des Lumières.

            Si tout cela ne vous console pas de l’image de désunion donnée par l’équipe de France en Afrique du Sud, c’est que vous aimez trop le football.

 

FAL

This entry was written by M."K".B , posted on Mardi juillet 20 2010at 07:07 , filed under Ciné Paté and tagged , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

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