The Expendables (Sylvester Stallone, 2010) par FAL

 

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ou

Retour vers le futile

 

Le terme Expendables, comme on sait, désigne en anglais dans le langage militaire les effectifs dont on prévoit à l’avance qu’ils seront sacrifiés lors d’une opération.

L’ennui, c’est que Stallone est très peu sacrificiel dans The Expendables.

 

Les Français ont Racine qui peint les hommes tels qu’ils sont et Corneille qui peint les hommes tels qu’ils devraient être. Les Américains ont Stallone qui peint les hommes qui, lassés d’être tels qu’ils sont, essaient un jour de devenir tels qu’ils devraient être. Son cinéma est celui de la seconde chance, autrement dit de la revanche sur la vie, thème américain par excellence puisque les Etats-Unis ont été fondés par des exclus, mais c’est aussi, plus exactement, un cinéma de la Rédemption. Revoyons le premier Rocky : une réplique indiquait clairement que la condition misérable du héros tel que nous le découvrons au début (n’oublions pas que c’est un casseur de bras pour la mafia) n’était pas tant due au fait que son entraîneur l’avait à un moment laissé tomber qu’au fait que lui-même s’était laissé tomber. Rocky III est sans doute, dans toute la série, la plus belle variation sur ce même thème : pour sortir du piège du confort bourgeois dans lequel son succès l’avait fait glisser, Rocky devait retrouver « l’œil du tigre », l’état sauvage de sa jeunesse.

            Seulement, pour construire une œuvre, et pour être un véritable auteur, il ne suffit pas de proposer un certain nombre de variations sur un même thème. Il faut aussi offrir une progression de l’une à l’autre. The Expendables, qui représentent visiblement pour Stallone le grand opéra, la somme que Rocky et Rambo ne faisaient que préparer,  entendent assurer cette progression à partir d’une espèce de jeu de mots étymologique. Puisque rédemption veut dire rachat, nul ne saurait être dans une meilleure position pour se racheter que des hommes qui se sont eux-mêmes vendus de leur plein gré — des mercenaires. L’ouverture du film nous montre donc Stallone à la tête d’un commando d’une efficacité redoutable et qui n’a aucun mal à récolter les fruits financiers de cette efficacité. L’ennui, c’est que cette richesse se paie très cher : les mercenaires, par définition, ne sont que des exécutants ; ils ne décident rien ; ils font ce qu’on leur dit de faire. En un mot, ce sont de pauvres types. Autrement dit, l’opération qu’ils mènent lorsqu’ils sont appelés pour donner un coup de main à des résistants sur une île gouvernée par un dictateur est parfaitement réussie — à un détail près. Une fois leur mission accomplie, ils rentrent chez eux, peuvent de nouveau chevaucher leurs motos et boire de la bière. Mais il leur manque tout simplement un idéal, celui de cette jeune résistante que Stallone a voulu entraîner avec lui en quittant l’île (puisque, après le rôle qu’elle vient de jouer à ses côtés dans l’opération, elle est définitivement « grillée »), mais qui décide de rester dans la place, parce que c’est son pays et qu’elle doit le défendre.

            Aussi, on l’a déjà deviné, Stallone va-t-il revenir avec ses hommes pour la sauver, pour se sauver, et pour sauver aussi « par procuration » l’un de ses compagnons (Mickey Rourke) qui s’est retiré du jeu depuis un certain temps pour devenir tatoueur, hanté, lui, par le souvenir d’une jeune fille qu’il a laissée mourir sans lui porter secours : ce n’était pas dans son « contrat ».

            Il y a, au générique du film, une maladresse qui fait que le titre apparaît deux fois à quelques secondes d’intervalle, mais cette maladresse résume tout ce qui va suivre. Le mot expendable se dessine la première fois (peint sur une moto) au singulier ; la seconde fois, quand il se présente vraiment en tant que titre, il est au pluriel. La rédemption, christique, devra passer par la prise en compte des autres, du prochain.

            Sans doute ces ficelles scénaristiques sont-elles un peu grosses, mais elles devraient marcher. D’où vient alors que s’installe chez le spectateur un ennui monumental — on aimerait même dire « palpable » si l’on ne craignait d’utiliser un cliché — au bout d’un quart d’heure, et qui, malgré les innombrables explosions, cascades, coups de feu et coups de poignard, ne se dissipera jamais jusqu’à la dernière image ? Comme d’habitude, c’est du côté du premier péché capital qu’il faudra chercher : Stallone et la majeure partie de ses camarades n’ont pas su résister à la vanité. Comment croire en effet que ces messieurs aient pu se racheter de quelque manière que ce soit quand aucun d’eux ne périt dans l’aventure ? Ils sont indestructibles et surhumains. Jamais finalement le verbe de Stallone ne se fait chair.

            Comment, d’ailleurs, le pourrait-il, puisque, paradoxalement, en dépit de l’importance gigantesque de l’action physique et des muscles dans cette aventure, la chair est niée d’un bout à l’autre ? Le rachat, comme son nom l’indique, ne saurait arriver que pour racheter une action passée. Il implique une évolution, un retour sur soi-même. Il suppose que le Temps ait joué un rôle dans la prise de conscience des personnages. Les dialogues, c’est vrai, essaient ici et là de souligner cet aspect, et rappellent parfois les « J’ai passé l’âge » (en v.o., « I am too old for that shit ») de la série l’Arme fatale. Et Stallone réalisateur a pris soin de choisir pour ses mercenaires des comédiens de différentes classes d’âge — Statham, par exemple, pourrait être son fils. Mais Stallone réalisateur a été trahi par Stallone acteur et par au moins deux ou trois autres de ses sbires (dont évidemment Mickey Rourke) : ces sexagénaires tiennent à tout prix à prouver, à coups de gonflette et de chirurgie esthétique, qu’ils ont le corps, les réflexes et l’énergie d’hommes de trente ans — le grand morceau de bravoure du film est une séquence dans laquelle Stallone rattrape en courant un avion en train de décoller — et commettent sans s’en rendre compte une erreur tragi-comique. Tragique, parce que, comme on vient de le dire, ils font de leur corps l’ennemi de l’âme même de leurs personnages. Comique, parce que, la chirurgie esthétique n’étant pas encore une science exacte, la jeunesse éternelle qu’elle est censée offrir se résume à une métamorphose caricaturale, voire monstrueuse : sur l’écran se démènent, non pas vraiment des héros, mais des « masques » de la commedia dell’arte et des marionnettes de Guignol.

            Le seul qui parvienne à être un peu convaincant dans cette affaire — même si lui aussi a fréquenté beaucoup les plastic surgeons de la Côte Ouest —, c’est Schwarzenegger. Il repart au bout de trente secondes, expliquant qu’il a d’autres choses à faire. « He wants to be president », explique alors finement Stallone à Bruce Willis (qui disparaîtra tout aussi vite). Peut-être. Mais on retiendra surtout le pas extrêmement traînant, hésitant même, de Schwarzie, et trop bien joué pour n’être pas « naturel ». Lui au moins reconnaît les effets du Temps sur sa personne : Monsieur le Gouverneur retourne à son bureau.

            Stallone a déclaré qu’il était à peu près sûr que The Expendables aurait du succès, puisqu’il s’est abondamment blessé en tournant ce film (il a dû même subir plusieurs opérations importantes après le tournage). Ses statistiques personnelles sont formelles : tous les films pendant le tournage desquels il ne s’est pas cassé quelque chose ont été des échecs. Mais que n’a-t-il montré quelques-unes de ses blessures sur l’écran ? Le comédien aurait dû offrir une partie de ses plaies et bosses à son personnage. L’omission est d’autant plus regrettable que le principe de rédemption qui sous-tend The Expendables peut aussi être lu comme le fantasme d’un comédien qui, las d’être le jouet d’un metteur en scène, décide un jour de n’en faire qu’à sa tête.

 

FAL

This entry was written by M."K".B , posted on Dimanche août 22 2010at 10:08 , filed under Ciné US$ and tagged , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

3 Responses to “The Expendables (Sylvester Stallone, 2010) par FAL”

  • leo dit :

    Bravo pour cette critique intellectuelle d’un cinéma tout en muscles. Je n’aurais pas dit mieux. Encore une fois FAL frappe juste.

  • leo dit :

    Encore une fois FAL frappe juste en critiquant par le verbe un cinéma tout en muscles !!!!

  • Larmo dit :

    Film à regarder au millième degré, et encore… On pourrait croire que Stallone se caricature mais il est triste de s’apercevoir qu’il se prend vraiment au sérieux. Film plutôt à ranger dans la catégorie comédie. Certes, les expendables ne meurent jamais. Peut-être car le ridicule ne tue pas…

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