LE CINEMA EN L’AIR – Le Choc du néant.

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Fin août 2010, déjà bien déprimé à l’idée de quitter la capitale nippone, on s’est vu en plus infligé une bonne série de navets sur le Tokyo Narita – Paris Charles de Gaulle. Rien de bien étonnant, l’avion n’est pas non plus censé être un haut lieu de la culture cinématographique et si tous les passagers étaient de purs cinéphiles, ça se saurait (on dormirait pourtant peut-être mieux dans ces engins si n’étaient diffusés que des Ozu, des Rohmer et des Campion). Et puis, quelques semaines auparavant, sur le chemin inverse, la programmation était déjà tellement moisie que deux jours plus tard, on avait du mal à se souvenir de ce qu’on avait bien pu regarder pendant dix heures.

 

Mais sur ce trajet là, incapable de dormir et enchaînant les longs-métrages gracieusement diffusés par la Lufthansa, on enchaîna des horreurs qui firent rapidement déplorer l’absence de lexomil à portée de main ou la taille (et la qualité) des mini-bouteilles de vin. Entre Date Night, Shrek 4, Iron Man 2 (qui, en plus d’être mauvais, rappelaient le goût amer d’un Hong-Kong – Paris lors duquel la torture avait été composée, au-delà de I am Legend, de tous les « III » : Spider-Man III, Pirates des Caraïbes III, Shrek III, Ocean’s Thirteen… PLEASE KILL ME !), s’est glissé le joyaux de l’année 2010 qu’on ne serait pour rien au monde allé voir en salles – et encore moins en 3D : Le Choc des Titans, grosse production hollywoodienne à 125 000 000 $ réalisée par un bon français : Louis Letterier. En faire le synopsis suffira à donner envie (ou non) de voir ce film.

 

Persée (Sam Worthington, nouveau summum de l’acteur insipide), bien que bébé de sang royal, est balancé dans la Méditerranée sans autre forme de procès par un roi furibond mécontent de constater que ce lardon est le fruit de l’union de sa reine et de Zeus. Repêché par un humble pêcheur (Pete Postelthwaite, manifestement embauché pour son physique rustique plus que pour ses réelles qualités d’acteur), Persée grandit en recevant une belle éducation faite de choses simples, de respect, d’amour, d’iode et de poissons grillés.

 

Pendant ce temps, les hommes deviennent franchement mécontents de leurs Dieux. Bon, on ne va pas essayer de chercher une bonne raison hein, on dira juste que, vraiment, avec les guerres, les épidémies et les famines, ça commence à bien faire ! En gros, c’est la crise, et il faut bien que l’humanité déconnante – qui n’a jamais su résoudre les problèmes sans qu’un type aille caler un coup de glaive dans la face de son voisin – se mette à fustiger une instance supérieure qui serait responsable de tous les maux.

Et voilà que les hommes commencent à détruire les statues de Zeus comme plus tard on déboulonnait celles de Staline ou de Saddam Hussein. Il n’en faut pas plus pour qu’Hadès apparaisse, mette une bonne gifle à la tripotée de pauvres hères en délire et tue dans le lot le pauvre pêcheur, se mettant ainsi à dos Persée qui, neutre jusque là, est finalement bien remonté contre les Dieux lui aussi.

 

Cut. Le spectateur est projeté dans une Olympe brumeuse où se tient un conseil des Dieux qui ressemble à concours de mode kitsch de Chevaliers du Zodiaque gays, ambiance film de gladiateurs mis en scène par Freddy Mercury.

Zeus (Liam Neeson habillé en armure moulante et étincelante) est perplexe : que se passe-t-il ? Il les aime, pourtant, ces hommes ! Quelle frustration ! Hadès arrive (Ralph Fiennes habillé en clodo), et explique à son frère qu’il faut punir les hommes. Il faut leur donner une leçon, sans aucun doute. Et puis, ça tombe bien, car Zeus se nourrissant de l’amour des hommes et Hadès de leur peur, en rétablissant l’adoration des hommes de manière violente, ils seront satisfaits tous les deux. Pas besoin de plus de quatre secondes au spectateur moyen pour comprendre que cette sinistre trogne d’Hadès a une idée derrière la tête et qu’il s’apprête à faire un joli coup fourré à son frère. Zeus donne donc son accord pour qu’Hadès libère… le kraken. Le kraken, animal de la mythologie scandinave du Moyen-âge.

 

Pour une raison relativement bidon, Persée est mandaté pour aller se battre contre les Dieux, tuer le Kraken et en finir pour de bon avec cette histoire. Sauf qu’en cours de route, comme durant tout bon voyage initiatique, il comprend qu’il est lui-même à moitié un dieu, que Zeus est finalement peut-être quelqu’un de bien et que c’est Hadès le grand méchant. Le doute, la prise de conscience, tout ça… Mais le plus magnifique dans cette histoire est qu’ils ont réussi à constituer autour de Persée une fraternité de guerriers encore plus ridicule que celle qui accompagne Frodon dans le Seigneur des Anneaux. Ainsi, Persée est-il épaulé par Io, les Djinns, Pégase, ainsi Persée affronte-t-il des hordes de guerriers, des scorpions, les sorcières du Styx, la gorgone et enfin le kraken. Bref, Leterrier et ses équipes, sans doute inspirés par la grande civilisation étasunienne, procèdent à la création d’un gigantesque salad-bowl où les éléments se mélangent de manière géographiquement et historiquement bordélique et finissent par faire une bouillie insipide qui donne envie de se mettre deux doigts dans la gorge.

 

On les excuserait volontiers car d’une part c’est un remake d’un film tout aussi honteux et d’autre part parce que d’autres, à l’instar de Joann Sfar et Christophe Blain, avec leur BD Socrate le demi-chien, maltraitent volontiers l’antiquité. Mais chez Sfar, la déconstruction des mythes de l’antiquité est volontaire et participe à l’humour féroce qui est une des caractéristiques de cet ouvrage. Leterrier et le studio qui l’a produit n’avaient certainement pas la même intention…

 

Et qu’on ne vienne pas accuser Hollywood de maltraiter les fondements de la civilisation occidentale de manière systématique : Leterrier, encore une fois, c’est un bon français.

 

A bien y réfléchir, le cinéma dans l’avion est à peu près de la qualité des repas qui y sont servi. La taille de l’écran est pitoyable (mais c’est quand même assez génial d’avoir un écran individuelle et des dizaines de films à visionner gratuitement, reconnaissons le) et comparable à la taille de la mignonnette de rouge qui accompagne une tranche de poulet reconstitué tiède, au goût douteux, similaire à ceux des types qui font la sélection des films pour leurs avions. Et, de même qu’on sert trop de nourriture sur les long-courriers, on donne trop de divertissements cheap au voyageur (bah oui, on peut avoir produit à hauteur de 125 000 000 € et rester cheap). Heureusement que, de temps à autres, une onirique Leçon de Piano, d’amusants Tontons Flingueurs, ou encore un sobre et mythique Wall-E se glissent entre les mailles des blockbusters débilitants.

MAtthieu Buge

This entry was written by M."K".B , posted on Jeudi septembre 16 2010at 08:09 , filed under Ciné US$ and tagged , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

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