PAPURIKA (2006, Kon Satoshi)

papurika_poster_KMM

Il était a peu près sûr qu’on serait ici amené à reparler d’Inception, et c’est en re-visionnant Papurika, petit bijou d’animation nippone du – récemment – défunt Kon Satoshi, qu’on a eu la confirmation que Christopher Nolan était peut-être un brillant technicien mais un piètre cinéaste et un artiste à la fantaisie bien superflue. Dans le monde de l’animation japonaise, Sen to Chihiro no kamikakushi, de Miyazaki, sorti quelques années auparavant (2001), évoquait déjà le monde des rêves, mais il mériterait d’être confronté aux faibles Alice au pays des merveilles de Disney et de Burton. On y viendra peut-être plus tard.

 

Quatre ans avant Cobb donc, une équipe de scientifiques japonais avait déjà réussi à inventer une machine à pénétrer le monde des rêves : la DC Mini, en cours de perfectionnement mais néanmoins déjà testée à des fins thérapeutiques sur des cobayes volontaires. A partir de là, il faut commencer à s’accrocher un peu pour suivre l’histoire, et il arrive qu’un premier visionnage ne soit pas suffisant pour comprendre la simple trame linéaire. En dehors du centre, la fringante Chiba Atsuko utilise illégalement la DC Mini pour essayer de soigner un ami de son patron (le professeur Shima), le détective Konakawa, hanté par un cauchemar récurrent. Pendant ces séances, Chiba n’est plus une jolie scientifique un peu uptight, mais elle est Paprika, sorte de très mignon avatar à l’air malicieux qui observe autant qu’elle aide Konakawa dans le déroulement de son mauvais rêve. Ces expériences sont menées dans le plus grand secret car l’utilisation de la DC Mini n’a pas été validée par les autorités et l’existence de Paprika n’est connue que de Chiba, Shima, Konakawa (qui lui ne sait pas qu’elle est en fait Chiba), et Tokita, l’adorable scientifique dramatiquement obèse qui est à l’origine de la DC Mini.

A quelques jours de la validation des expérimentations, trois exemplaires de la révolutionnaire machine sont volés. Le président du centre, sorte d’handicapé aigri dont le regard semble prendre les mesures de ses interlocuteurs pour leur tailler une bière de manière un peu prématurée, interdit alors le renouvellement des expériences. Mais à la déception scientifique, s’ajoute la crainte de voir la DC Mini être utilisée de manière franchement douteuse. Et voilà que le professeur Shima se lance dans une tirade sans queue ni tête avant de se défenestrer, croyant faire partie d’une gigantesque et joyeuse parade. Chiba et Tokita comprennent vite que quelqu’un a réussi à pénétrer le monde des rêves et à les manipuler. Le thriller qui s’engage alors devient de plus en plus confus à mesure que les rêves pénètrent la réalité, générant un chaos assez peu commun, réussissant même à déboussoler Paprika/Chiba, épaulé par Konakawa qui, dans cette aventure, procède à sa propre thérapie.

 Chiba_Paprika_Kmm

Il ne serait pas très étonnant que Nolan ait visionné Papurika avant de se lancer dans la composition d’Inception. De manière relativement évidente on retrouve : l’aspect thriller (dans un cas un enquête, dans l’autre un braquage mais la différence est, dans le fond, tenue), le progrès scientifique, la relation ambiguë rêves-réalité… Sauf que Kon Satoshi est Japonais. Et chez les Japonais, il y a ce rapport à la nature qui permet à Miyazaki et consorts de truffer leurs œuvres de créatures et de références un tant soit peu fantastiques et/ou oniriques. Ainsi, Kon n’hésite pas à inclure des animaux, des situations improbables, des parties du corps qui se transforment sans complexe, des mises en abîme, des références culturelles, charnelles… bref on est loin d’un Inception où la seule menace réelle autour de Cobb et de ses associés se compose de types toujours un peu plus fournis en armes à feu, et on est beaucoup plus proche du rêve tel qu’on se le représente, avec sa dose d’irrationalité, son soupçon de visions d’horreur et ses symboles récurrents.

Le génie de Kon réside ici non seulement dans le fait que la représentation en elle-même (dans ses personnages, leurs fantasmes et leurs déformations) est proche des aspects irrationnels et aléatoires des rêves tels qu’on se les représente, mais aussi parce qu’il brouille les pistes non pas en organisant son histoire en « niveaux » comme Nolan dans Inception mais aussi en faisant perdre par moment le point de vue en lui-même, que ce soit par la mise en situation des personnages ou par le montage en lui-même. Ainsi, un même individu (la première scène avec Konakawa est exemplaire en cela) peut il se retrouver successivement voire simultanément actif, observateur de sa propre action, victime, bourreau, l’action peut se passer devant lui et soudainement derrière… Chez Nolan, les niveaux sont des strates plus ou moins indépendantes de l’inconscient d’une même personne, chez Kon, non seulement il y a plusieurs niveaux chez une même personne qui se mêlent, mais, en plus, à partir du moment où plusieurs protagonistes interagissent dans un même rêve, c’est tous les niveaux de tous les personnages qui se mélangent. L’aspect « réaliste » nécessaire à la compréhension de la trame linéaire est donc forcément altéré, la rêverie renforcée, et la magie magnifiée.

 Tokita_Kmm

Avec des dessins et une animation auxquels il n’y a rien à redire et une musique réjouissante en plus, on est,bien que dans un style très différent (parce que moins glauque et moins complexe intellectuellement), face à une œuvre du type Ghost in the Shell. A voir, à revoir, et à revoir…

 

MAtthieu Buge

This entry was written by M."K".B , posted on Jeudi septembre 16 2010at 08:09 , filed under Ciné Bridé . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

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