POETRY (Lee Chang-Dong, 2010)

Voilà un petit film qui constitue un merveilleux exemple de l’efficacité du bouche-à-oreille et de l’impact qu’à tout de même le festival de Cannes de temps à autre (40 689 entrées pour le premier week-end contre 19 540 pour « Secret Sunshine » – Chiffes CBO -). Dimanche 29 août, à 18h55, aux Halles, la salle était comble, et très rapidement, bon nombre de spectateurs de l’assistance qui riaient en regardant la bande-annonce de « Copains pour toujours », nous firent supposer que, peut-être, ils ne savaient pas trop à quoi s’attendre avec le Lee Chang-Dong. Certaines réactions pendant les 2h19 que dure ce film confirmèrent que beaucoup n’avaient pas franchement l’habitude des films coréens à forte tendance contemplative. Tout cela laisse penser que, pour l’Oncle Boonmee, il faudrait faire un micro-trottoir à la sortie des salles.
Mais revenons au film qui nous occupe.
Mija est une gentille grand-mère qui, sous ses airs de ravie de la crèche, mène intelligemment sa barque sur une vie tumultueuse. Toujours très apprêtée, avec ses vestes désuètes à fleurs et ses chapeaux, elle n’est qu’aide à domicile, s’occupant d’un vieil harpagon hémiplégique. Ses maigres revenus lui permettent tout juste de s’occuper de son petit-fils, adolescent-veau dont l’activité principale est de bâfrer devant des émissions moisies, quand il n’est pas en train de participer à des viols collectifs avec ses petits camarades. Après quelques tournantes à répétition, une jeune fille s’est suicidée, et pour sauver son petit, Mija doit se coltiner des réunions joliment immorales, avec les pères des jeunes criminels qui ont décidé de s’arranger avec la mère de la victime afin que les enfants n’aillent pas en prison. Mais où Mija pourrait-elle trouver 5 millions de Won ? Et, franchement, avait-elle besoin de ça en plus de découvrir qu’elle était atteinte de la maladie d’Alzheimer ?
Dans tout son malheur, Mija n’est pas toute seule. En plus d’une intelligence morale à toute épreuve, la poésie l’accompagne. Voulant apprendre à écrire un poème, Mija apprend surtout à regarder les choses autrement, que ce soit une pomme ou la vie en elle-même.
Que Lee Chang-Dong se soit vu refuser toute subvention de la part du KOFIC (équivalent coréen de notre CNC) parce que son scénario avait obtenu la note « 0 », n’est, au fond, pas bien surprenant. Sur le papier, ce scénario devait être encore moins attirant que les quelques lignes précédentes destinées à le résumer. Il ne devait pas seulement avoir l’air peu « sexy », car le KOFIC – comme le CNC – subventionne bon nombre de films déprimants, mais tout simplement inintéressant et trop peu construit ou bien trop abstrait. Mais c’est là qu’on reconnaît un auteur, un artiste, un maître du cinéma. Passer de la note « 0 » du KOFIC au prix du scénario à Cannes. Non pas qu’on considère ici que l’avis cannois soit la référence absolue mais tout de même !
Lee Chang-Dong arrive à faire de son idée première un magnifique film sur l’acte de création, où le personnage principal, soumis à l’influence de la souffrance des autres (son petit-fils destiné à la prison, la mère de la victime, le vieil hémiplégique), finit par se les approprier avant d’en tirer quelque chose de beau. Dérangeante au premier abord, l’absence de musique se fait finalement évidente : le film, tel un poème, est une musique en elle-même. Nul besoin d’un artifice supplémentaire. Poetry est un poème : ses personnages en sont les mots, qui ont tous leurs tonalités particulières, ses scènes et son montage en sont le rythme… et les indices que Lee Chang-Dong donne, ça et là, pour qu’on puisse se faire un idée sur l’issue et de l’intrigue de base (le viol et ses conséquences) et l’intrigue de fond (le poème de Mija), en sont les métaphores.
Néanmoins, on ne saurait écrire de manière positive sur Poetry en insistant uniquement sur le talent d’artiste de Lee Chang-Dong. Une bonne partie de la magie de ce film repose sur la magnifique Yun Jung-Hee, née en 1944 et qui avait fait ses débuts en 1966. Que Poetry ait reçu le prix du scénario à Cannes a peut être été une surprise pour beaucoup, que Yun Jung-Hee n’ait pas reçu le prix d’interprétation est une stupéfaction.
MAtthieu Buge
