GHOST IN THE SHELL (Oshii Mamoru, 1995)
Après avoir (re)regardé (pour la quinzième fois?) Ghost in the shell, on s’est dit qu’il était tout de même assez scandaleux que rien ne soit paru à son sujet dans ces pages. Et bien qu’on n’aime pas trop citer ce monsieur ici, il faut bien admettre que c’est James Cameron qui en a parlé le mieux de manière synthétique : « the first truly adult animation film to reach a level of literary and visual excellence ».

Seulement voilà, il est difficile de se limiter à cela car Ghost in the Shell, un des premiers projets à avoir mêlé animations traditionnelle et numérique, est un petit diamant qu’il faut examiner sous ses diverses facettes pour en percevoir une beauté relativement difficile d’accès.
Le premier problème quand on visionne Gōsuto In Za Sheru – Kōkaku Kidōtai (littéralement Ghost in the Shell – Mobile Armoured Riot Police), c’est de comprendre de quoi ça parle ! Même si Oshii Mamoru a simplifié drastiquement la trame du manga de Shiro Masamune en en ôtant nombre de digressions, le film reste difficile à suivre du début à la fin.
En 2029 le monde entier est englobé dans un gigantesque réseau qui fait passer l’Internet actuel pour le minitel et les cybercriminels peuvent se livrer à des opérations d’une bien plus grande envergure que de hacker iTunes ou essayer de briser le Great (Fire)Wall chinois.
Tokyo – ou plutôt New Port City, ville qui semble avoir été curieusement sinisée – dispose d’une force de sécurité : la Section 9, spécialisé en matière informatique, composée d’êtres plus ou moins cybernétiques, et fréquemment en conflit avec la Section 6. Dans ce contexte, la belle major Kusanagi et le colosse Batou recherchent le « Puppet Master », pirate des esprits humains introduisant de fausses mémoires dans le cerveau de ses victimes et surtout menace pour la sécurité intérieur.
Une série de fausses pistes plus tard, le Puppet Master – ou plutôt le corps qu’il emprunte – est trouvé et la Section 9 doit batailler contre une Section 6 dont tous les efforts tendent à faire disparaître un programme qu’elle a elle-même créé et qui lui a échappé : le projet 2501 ou… « Puppet Master ». Mais cette créature est elle-même à la recherche de quelque chose : la vie, la vraie. Et elle pense pouvoir la saisir en fusionnant avec Kusanagi.

Pour ceux qui n’auraient pas tout suivi jusque là, Ghost in the Shell pourrait donc être résumé en un très bref synopsis : une lutte entre deux factions de l’Etat japonais dans un contexte futuriste. Mais cette intrigue n’est qu’un prétexte pour le réalisateur qui se concentre, lui, sur une aventure philosophique. Au-delà de quelques splendides mais finalement rares scènes d’action, Ghost in the Shell est un film parfaitement contemplatif, voire introspectif. S’il flirte avec un thème classique de la SF (le rapport homme-machine), Oshii construit son film autour de la psychologie de Kusanagi et les réflexions métaphysiques que lui inspire le fait d’occuper un corps artificiel. Qu’est ce qu’être un humain ? Comment appréhender l’individu en tant qu’entité spécifique indépendante d’un système plus global ? Qu’elle est la spécificité de la conscience ?
La conscience. C’est cette notion que le mot « ghost » recouvre tout au long de cette histoire. « Shell » n’étant que l’enveloppe corporelle, qui, telle un bouclier, peut être réparée ou remplacée. La conscience dans la carapace. L’esprit dans la coquille. S’inspirant de « The Ghost in the machine » d’Arthur Koestler, Shiro Masamune avait repris le concept du « ghost » pour désigner, dans la société décrite ici, l’élément qui distingue l’être humain du cyborg intégral : un individu peut voir ses différents membres, organes ou cellules remplacés, boostés, trafiqués… tant qu’il conserve son « ghost », il reste un être humain.
Le « ghost » n’est pas pour autant un élément totalement détaché du corps comme selon des thèses dualistes. Le « ghost » est dépendant de la structure physique du cerveau, elle-même étant un phénomène qui ne pouvait apparaître que dans un système ayant atteint un certain niveau de complexité. Ce regard sur le cerveau, en tant qu’objet sensible qui s’est développé à partir de la diversité des éléments et de la complexité des combinaisons entre eux, explique que le Puppet Master, création artificielle absolue, ait fini par développer lui-même un « ghost » dans et grâce à « l’océan d’information ».
Tout va bien jusque là ? Continuons.
Le Puppet Master, en tant que produit de la dialectique des informations, est lui-même un nouveau stade dans l’évolution et sa recherche de Kusanagi est motivée par la volonté profonde de fusionner pour connaître la procréation et la mort, deux éléments indispensables à la vie humaine. La fusion qui s’opère entre Kusanagi et le Puppet Master n’est pas une renaissance de l’un ou de l’autre mais une naissance d’une troisième entité spécifique qui n’est l’équivalent d’aucun des deux « ghosts » mais partage des traits communs aux deux.
En outre, Ghost in the Shell comporte plusieurs scènes-symboles de « (re)naissance » : l’entretien du corps de Kusanagi au début du film qui aboutit sur cette dernière se réveillant dans son lit, Kusanagi sortant de la mer après s’y être abandonnée pour se régénérer psychologiquement… Car si la problématique qui motive le Puppet Master à agir tel qu’il le fait est cruciale pour le déroulement du film, la réflexion majeure reste celle de Kusanagi qui se retrouve devant un paradoxe vieux comme le monde (qu’on retrouvait déjà chez les Grecs avec le bateau de Thésée) : un changement de matière (ici le corps) et/ou de forme implique-t-il un changement d’identité ?
Le sujet pourrait sembler être un tantinet éculé, discuté moult fois par philosophes et intellectuels à travers les siècles. Mais dans une société où l’irremplaçable (le corps) commence à trouver des substituts, le questionnement se voit nécessairement un peu modifié. La problématique de Kusanagi est d’autant plus intéressante qu’en bonne créature japonaise évoluant dans une société holiste et travaillant pour une organisation qui lui demande un dévouement total, il lui est nécessairement plus difficile de s’appréhender en tant qu’individu particulier.
Oshii Mamoru avait réussi un tour de force en évitant de faire d’un tel projet un dessin animé expérimental plongeant le spectateur dans l’ennui le plus profond. Ghost in the Shell est fascinant de bout en bout, même la première fois, quand on ne comprend objectivement pas grand-chose. Cela tient au merveilleux graphisme, bien entendu, mais ce dernier n’aurait pas été suffisant. Oshii enchaîne les séquences magnifiquement montées et hautement symboliques et la musique de Kenji Kawai n’a pas son pareil pour rendre l’identification du spectateur au major Kusanagi possible et pour donner à cette aventure cybernétique un incroyable potentiel émotionnel. Peut-être cela semblera-t-il étonnant, mais dans un film aussi intellectuel, une des instants les plus mémorables du film est sans doute la longue séquence musicale lors de laquelle Kusanagi se promène sur des canaux. Dans cette ville immense, sale, humide, qui ressemble plus à Hong Kong qu’à une ville japonaise (tous les idéogrammes sont d’ailleurs chinois pendant tout le film, il n’y a que des kanjis et aucun hiragana, et la seule musique « in » du film est en chinois), Kusanagi médite en observant la rue, échange un regard avec une femme qui lui ressemble, puis contemple son propre reflet qui se superpose à des mannequins dans une vitrine… avant que le point de vue ne s’arrête sur de simples mannequins démembrés.
MAtthieu Buge
