OUTRAGE (Kitano Takeshi, 2010)

Kitano, toujours l'homme le plus classe du monde
Kitano fait son grand retour dans le monde des Yakuzas, et quoi qu’ait pu en dire la critique, c’est un retour sacrément musclé.
Otomo (Kitano), petit chef de gang, est chargé par un de ses supérieurs de marcher sur les plates bandes d’un de ses alliés pour l’écarter de toute ascension hiérarchique. Mais l’exercice stratégique vire très rapidement au bain de sain et il s’avère que tout ce joli monde de gangsters est manipulé par le big boss qui, depuis sa maison-château fort, se réjouit de voir ces abrutis s’entretuer.
Comme dans le merveilleux Sonatine, Kitano s’attaque au sujet des Yakuzas par le biais de la trahison hiérarchique. Et comme dans Sonatine et beaucoup d’autres de ses films, l’histoire finit mal pour tout le monde. Il est absolument passionnant de voir que la critique cannoise s’est déchaînée contre ce film – la palme de la critique simpliste et bourrée d’âneries revenant au Figaro quoi n’hésite pas à qualifier Kitano de rasciste. Apparemment, les cinéastes ne sont pas exemptés des effets de mode. A l’instar d’un Mikhalkov encensé par la critique il y a dix ans et désormais honni depuis que le monde des élites bien-pensantes a découvert son amitié avec Poutine, Kitano symbolisait le renouveau du cinéma japonais, incarnait le génie cinématographique de la nation, et est maintenant considéré comme sénile et décevant.
Outrage est un Kitano. Même si le cinéaste n’incarnait pas un des personnages principaux, même si les acteurs ne sont – pour une fois – pas issus de son cercle habituel, même si la musique n’est pas composée par le génial Joe Hisaichi, on reconnaît la Kitano’s touch du début à la fin. Que ce soit dans l’absurdité de la violence à outrance, dans le pessimisme, dans le sérieux de personnages ridicules, ou même dans un montage à la fois sobre et astucieux. La première scène est, de ce point de vue, exemplaire : un long travelling présente calmement les petits gangsters qui attendent que la réunion des grands s’achève, avant d’enchaîner sur une procession de voitures noires qui viennent, mauvais présage, comme un cortège funéraire.
Il est vrai que, dans son traitement des Yakuzas, Kitano a quelque peu changé de ton. La violence est bien plus visible, bien plus gore. Certaines scènes sont même difficilement regardables. Mais la nature de la violence ne change pas, elle. Comme il l’avait expliqué un jour à Kassovitz, contrairement aux films américains qui font exploser sans scrupules un boeing avec 300 passagers qui n’ont rien demandé, la violence n’est chez lui jamais gratuite, jamais séduisante. Kitano avait plein d’idées de morts trash et il les a compilées ici. A certains égards, Outrage fait un peu penser – avec une sobriété d’exécution toute nippone – à Election 1 & 2 de Johnnie To : course au pouvoir, trahisons, jeux de massacres très imaginatifs… mais manifestement, ce qu’on passe à Johnnie To, considéré comme un « industriel », n’est pas tolérable chez Kitano, considéré comme un « artiste ». Soyons un peu honnête : Dolls était un film magnifique mais long et difficile d’accès. Outrage est l’inverse. Et pourquoi pas ? Kitano a fait un énième film de mafieux, et il a eu le bon goût de changer quelque peu de ton. Outrage fait penser à Election, fait directement référence au Parrain II (le piège tendu à l’ambassadeur africain est évidemment un clin d’œil à celui tendu par Corleone au sénateur)… Kitano a changé d’optique pour ce film et ce n’est sans doute pas un mystère si aucun de ses acteurs fétiches qui, même quand ils campent des Yakuzas, incarnent une certaine fantaisie, une certaine magie, n’est présent ici.
Le monde de la critique est, parfois, proche des Yakuzas : décidant de favoriser untel pendant un temps avant de le défoncer sans aucun scrupules, voire en affirmant que l’individu en question en est venu à insulter la communauté.
MAtthieu Buge
