SYLVIA SCARLETT (George Cuckor, 1935)

Ca n’est sans doute pas la dernière fois qu’on évoquera ici le coffret « Il était une fois la RKO ». Pour le moment, certains, tels les très célèbres L’impossible Monsieur Bébé de Hawks ou La Féline de Tourneur – vus un peu tardivement il est vrai – ont quelque peu été des déceptions, tandis que d’autres comme La Chose Venue d’Un Autre Monde de Nyby, Le Récupérateur de Cadavres de Wise ou Soupçons d’Hitchcock ont été de bonnes surprises. Sylvia Scarlett est une grosse surprise.
En 1935, George Cuckor se lance dans cet étrange film qui signe le début de la fameuse collaboration Katharine Hepburn /Cary Grant. A sa sortie, le public s’arrache de la salle avant la fin, Hepburn voit une femme quasiment faire un malaise lors de la première, et le duo Cuckor/Hepburn se fait sérieusement tancer par les producteurs qui – pour un moment du moins – ne veulent plus entendre parler d’eux !
Un scandale qui peut sembler bien curieux au regard de la réputation de ces deux géants du cinéma américain. Il l’est un peu moins quand on prend en considération le scénario même de ce long-métrage un tant soit peu avant-gardiste.

Sylvia Scarlett (Katharine Hepburn) s’enfuit avec son petit escroc de père de Marseille où il risque la prison pour rejoindre l’Angleterre. Pour éviter que la police ne repère un père et sa fille, Sylvia se coupe les cheveux et se fait passer pour un garçon. Sur le ferry, ils rencontrent un autre escroc (Cary Grant), qui les embarque dans ses combines à Londres, avant de devoir partir dans la campagne anglaise… où Sylvia tombe amoureuse d’un artiste (Brian Aherne).
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A priori, on est ici dans un film classique d’escrocs en cavale et aux prises avec des situations rocambolesques et auxquelles se mêlent une histoire d’amour à tiroirs. Sauf qu’un détail n’était pas tout à fait en harmonie avec l’esprit de l’époque : le personnage de Katharine Hepburn change de sexe. Et le marivaudage qui s’enclenche dans la bucolique campagne britannique commence à avoir une connotation bien particulière… car Sylvia devenue Sylvester provoque en chacun des individus qu’elle rencontre une attitude bien particulière. Les femmes tombent sous ce charme enfantin de ce qu’elles pensent être un ado un peu excité, le personnage de Cary Grant passe son temps à s’engueuler avec « lui » comme un couple en crise, l’artiste est attiré par « lui » d’une manière qui l’intrigue lui-même… bref, tout le monde, dans le fond, pourrait bien céder à la tentation d’un rapport un peu plus physique avec cet étrange Sylviaster.
Alors certes, le film dans son ensemble n’est pas vraiment recommandable comme « chef-d’œuvre » des thirties. Le scénario a bien des défauts, entre ses péripéties qui s’enchaînent sans toujours avoir une logique ou une justification et son alternance drame/comédie peu cohérente. Et certains personnages secondaires, comme le père de Sylvia, manquent cruellement de consistance. Hepburn a beau être au top, Cary Grant a beau être excellent dans ce rôle atypique pour lui où il passe de l’accent cockney à sa classe habituelle avec un grand naturel… ils ne font pas disparaître ces problèmes qui font de Sylvia Scarlett un film de qualité moyenne.
Mais quand on compare ce film à une autre collaboration Hepburn/Grant comme L’impossible Monsieur Bébé, on ne peut qu’être marqué par le véritable intérêt que présentent ces personnages et leurs questionnements. Par comparaison, L’impossible Monsieur Bébé s’apparente à une grosse farce bien ficelée, aux péripéties incessantes, et qui n’a pas le propos d’un Capra ou d’un Lubitsch, tandis que Sylvia Scarlett présente l’avantage de toucher à des véritables questions d’identité. D’où le scandale à sa sortie… évidemment.
MAtthieu Buge
