L’ILE (Pavel Lounguine, 2006)

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L’île fait partie de ces films qu’on regrette de ne pas avoir vus sur grand écran. Bien qu’on soit évidemment très loin d’un énième film-grand spectacle en 3D. Une heure cinquante deux minutes avec des moines orthodoxes dans un petit monastère situé sur une île au nord de la Russie. Il y a très clairement plus sexy pour le pékin moyen. Et non, ça n’est pas un documentaire que Pavel Lounguine avait fait là. C’est un véritable drame qui se déroule devant nos yeux.

 

Anatoli est charbonnier, trouffion de la flotte de la Baltique pendant la seconde guerre mondiale. Capturé par les nazis, il se voit forcé de tuer Tikhon, son capitaine de bateau, en échange de quoi les méchants Allemands lui font croire qu’il aura la vie sauve. Avant de faire sauter son navire, et lui avec. Rescapé, échoué sur une île au pied d’un monastère, il finit par y passer sa vie et devient l’ascète-trublion du saint lieu. Il est incompréhensible pour le reste du monde, mais des gens viennent le voir pour ses talents de guérisseurs. Il n’en fait qu’à sa tête et perturbe la calme vie monastique, mais les autres pères finissent par voir en lui un véritable saint. C’est un informel staretz, un « yurodivyi » (fol-en-christ en français). Pourtant, Anatoli ne se sent pas digne de ce statut. Toute sa vie, il vivra avec le poids de la mort de Tikhon, la culpabilité écrasante du fratricide, et la recherche permanente d’une rédemption qu’il pense paradoxalement ne pas mériter.

Les retrouvailles tardives avec un Tikhon vieillissant, cet ancien compagnon qu’il croyait avoir tué, apporteront enfin le pardon, l’arrivée de la sérénité dans la mort et l’union définitive avec Dieu.

 

En Occident, on a beaucoup écrit sur la supposée « représentation de la mystérieuse âme russe » que serait ce film. Cela touche surtout au fait que L’île a pour toile de fond la religion orthodoxe et que, de ce point de vue, certains aspects échappent nécessairement au spectateur lambda. Il n’en reste pas moins que le film prend pour centre des thématiques que l’on retrouve fréquemment dans les œuvres littéraires, picturales et cinématographiques russes : la culpabilité et la rédemption. Des sujets tout à fait universels qui font du film de Lounguine une œuvre appréhendable par tous. Qu’on soit croyant ou non, que l’on considère Anatoli comme un saint ou comme un fou, on ne peut qu’être sensible au drame intérieur qui le consume pendant toute sa vie. Que l’on considère ce drame comme mystique ou intellectuel, il touche chacun d’entre nous. Le poids de la culpabilité, l’énigme que posent les originaux de l’espèce d’Anatoli, le mystère de la mort… toutes les interrogations que renferme L’île ne sont pas spécifiquement orthodoxes, elles ne sont ici que revêtues d’un costume orthodoxe qui est aisément mis de côté par le spectateur occidental.

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A raison, on a beaucoup rapproché le film de Lounguine des univers de Bergman et de Tarkovski. Pour l’univers qui y est dépeint, mais aussi pour la façon avec laquelle a été faîte cette peinture. La mise en scène à cette rare particularité de mêler sobriété et majesté. Une heure et cinquante deux minutes qui passent avec une lenteur d’une rare beauté, un décor désolé des plus fascinants… qui vient jouer le rôle de scène de théâtre pour un trio d’acteurs ahurissants. Piotr Mamonov (qui a récemment campé Ivan le Terrible dans Tsar du même auteur) est comme d’habitude splendide, ne serait ce que grâce à son faciès d’un autre âge, Viktor Sukhorukov campe un adorable petit père supérieur qui doit se remettre en question, et Dmitri Dyuzhev, en jeune père que les extravagances d’Anatoli exaspèrent puis métamorphosent, est à la fois inquiétant dans son attitude et bouleversant dans sa recherche intérieure. 

 

Il est très intéressant de voir que Lounguine a fait ici, avec seulement trois personnages principaux et une île déserte, un drame classique avec sa quasi-unité de lieu, de temps et d’action. De lieu car on ne quittera pas l’île, à partir du moment où le personnage principale y arrive au bout de cinq minutes. De temps car on peut aisément considérer que la vie d’Anatoli est l’équivalent d’une « révolution de soleil » au sens d’Aristote. D’action car il n’y en à qu’une – le cheminement d’Anatoli – et les intrigues secondaires trouvent leur dénouement en même temps qu’Anatoli la sérénité. Mais la vraie différence par rapport à un drame classique, c’est que la catharsis est ici remplacée par une interrogation, lourde de sens, qui perdure bien longtemps après le spectacle.

 

MAtthieu Buge

This entry was written by M."K".B , posted on Vendredi février 18 2011at 05:02 , filed under Ciné Minorités and tagged , , , , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

2 Responses to “L’ILE (Pavel Lounguine, 2006)”

  • f pierre dit :

    bonjour,

    plus qu’un guérisseur, Anatoli est touché par la grâce indépendamment du fait qu’il se repend de son acte et qu’il choisit de vivre un enfer entre le charbon et le feu du diable. Il accède par grâce à un degré de conscience qui lui permet de comprendre la fille de son capitaine et de dialoguer avec elle dans un même langage. Deux fous se parlent et se comprennent, alors la guérison est possible. Elle, est folle à lier et lui est fou de Dieu.
    Il n’y a donc pas à mon avis de cheminement chez Anatoli, il accède à un niveau de conscience brutalement et devient ingérable pour le monastère, car il vit comme un fou de Dieu. Ce sont les autres qui cheminent, attirés pas la force de sa conscience. Je le comprends ainsi mais peu-têtre me trompé-je. Cordialement.

    • M."K".B dit :

      Pas du tout. L’analyse est intéressante et j’estime que chacun voit ce qu’il ressent, surtout dans des films de ce type. D’autant plus qu’une source proche de Lounguine m’a raconté que ce dernier n’était pas du tout mystique et qu’il ne fallait pas chercher bien loin dans son film.

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