REQUIEM POUR UN MASSACRE (IDI I SMOTRI, Elem Klimov, 1984)

Voilà très longtemps qu’on avait pas été aussi ébranlé par un film.
« Requiem pour un massacre ». Ce titre est tellement peu approprié qu’on en parlera en utilisant son titre alternatif, « Va et regarde », traduction littérale du titre russe. Le titre auquel Klimov avait pensé était d’abord « Tuez Hitler ! » (qu’il fallait entendre au sens large : tuez la haine qui est en vous et non pas juste le petit moustachu) mais la censure soviétique exigea qu’on ôte toute référence à Hitler. Le film est donc devenu, comme par magie, « Va et regarde », référence directe à l’Apocalypse selon Saint Jean. Pour une fois, la censure devait donc avoir des conséquences heureuses…
Quand on aborde « Va et Regarde », il vaut mieux avoir quelques connaissances de ce que fût la seconde guerre mondiale de l’autre côté. Sur le Front de l’Est. Car si cette période n’a pas été des plus heureuses en Europe occidentale qui a connu son lot d’atrocités, elle a véritablement correspondu à une Apocalypse à l’est. L’invasion de l’URSS par Hitler n’était pas une guerre d’invasion et d’occupation comme en France, en Belgique, etc… C’était une guerre d’extermination. Les 26 millions de morts soviétiques (dont 10 millions de soldats) en témoignent aisément. La Biélorussie a largement eu le droit à sa part puisque plus d’un individu sur quatre a disparu pendant l’occupation du pays par les nazis. Sur 290 villes, 209 furent rasées. Et 628 villages disparurent en fumée, avec leurs habitants. C’est ce que raconte ici Klimov au travers du destin du jeune Fliora.
Fliora (Aleksei Kravchenko), la petite quinzaine, cherche à se procurer une arme pour intégrer le rang des partisans, ces volontaires qui se cachaient dans les forêts à l’arrière de la ligne de front, et tentaient de mener la vie dure à l’envahisseur nazi. Au grand dam de sa mère, il est emmené par les partisans. Il a voulu venir, il va maintenant voir. Laissé au campement lors de la première opération à laquelle il voulait participer, il se retrouve dans une forêt en compagnie de la jeune Glasha. Un échange chargé d’incompréhension, de rires et de pleurs partagés plus tard, les voilà qui tentent d’échapper à l’intensif bombardement du campement. Fliora en sort temporairement sourd et décide de retourner chez sa mère avec Glasha.
Il n’y a plus personne dans le village. A part des mouches. Fliora, en plein déni, se persuade que sa famille a du se réfugier sur une île dans un marais non loin. Il y entraîne Glasha qui, elle, voit le charnier derrière la grange du village mais n’en dira rien. Retrouvant dans le marais les survivant du village, Fliora finit par comprendre et semble un peu plus perdre la raison. Pris sous l’aile d’un partisan, ils tentent ensemble d’aller chercher des vivres pour les survivants. L’aventure tourne court et Fliora se retrouve seul dans la campagne Biélorusse… Recueillit par un paysan, il arrive dans un village en même temps qu’une troupe de nazis qui ne tardent pas à enfermer l’intégralité de la population dans une grange qu’ils détruisent à coups de grenades, lance-flammes etc… Fliora, qui a réussi à sortir de la grange, assiste au massacre, impuissant.
Mais les partisans n’étaient pas loin et c’est au tour des nazis de déguster. Fliora assiste alors à l’exécution des bourreaux. Lui, il ne s’est toujours pas servi de son arme. Mais il finit par l’utiliser en tirant sur un portrait d’Hitler qui gît dans une flaque non loin, avant d’aller rejoindre la colonne de partisans dans la forêt…

« Va et Regarde » n’est pas tout à fait un film de guerre comme un autre. Ici, pas d’héroïsme ou de polémique, pas de grande scène de batailles travaillée au point d’être attirante, pas d’histoire d’amour ou autre intrigue secondaire qui ne donnerait à la guerre qu’un aspect contextuel. C’est d’ailleurs peut-être pour cela qu’on a pu le qualifier de « plus grand film de guerre » de l’histoire du cinéma.
L’horreur absolue. Une Apocalypse dans laquelle évoluent et le pauvre Fliora et le spectateur, à peu près aussi paumé que le personnage principal grâce à une caméra, subjective la plupart du temps, qui donne véritablement l’impression d’être au milieu de cet enfer. Il faut dire que les Russes ont toujours cette capacité à ne pas faire les choses à moitié. Pour des soucis de réalisme, ils ont tourné au beau milieu de vrais obus, les balles qui fusent au-dessus de la tête du jeune garçon sont réelles et ce dernier n’était même pas un acteur professionnel. Juste un ado qui ne connaissait rien des horreurs de la guerre et qu’on a mis en plein milieu. Le psy qui l’a accompagné pendant les neuf mois et demi de tournage a du avoir là un intéressant sujet d’étude… La bande son, volontairement étouffée pendant le long passage où Fliora est sourd, vient un peu plus intensifier le malaise, avant que les hurlements de la population villageoise en passe d’être exterminée se mettent à nous hanter. Le montage, sobre dans l’ensemble comme pour mieux insister sur le réalisme du film, ne devient exubérant, surréaliste, qu’à la fin, alternant très rapidement entre Fliora tirant sur le portrait du Führer et des images d’archives de la carrière d’Hitler montées en arrière.

Mais cette impression de désarroi, de perte totale de repères et d’impuissance n’est pas que le fait de procédés purement techniques. Beaucoup de scènes en elles-mêmes y participent. A commencer par la scène d’ouverture qui montre le petit Fliora et un encore plus jeune ami dans une dune de sable jonchée de débris militaires. Jouent-ils ? Pas vraiment, ils cherchent des armes. Leurs gestes, leurs regards… rien ne correspond à l’aspect juvénile de leurs corps. Ils semblent être sortis droit d’un asile. L’enfance n’existe déjà plus. Puis c’est cette rencontre avec Glasha, où les rires se mêlent aux larmes, les manifestations de tendresses aux insultes, avant que le tapis de bombes ne vienne interrompre ce curieux badinage. La guerre semble détruire la logique même du discours, de l’interaction amicale. On sentait bien que la confiante naïveté de Fliora allait se heurter à un mur, mais on sombre avec lui dans l’abîme.
La descente aux enfers se poursuit. Elle atteint un premier palier insoutenable avec cette course dans la campagne. Une course motivée par le déni de Fliora qui ne verra pas, derrière lui, le charnier de son village et qui terminera par une quasi-noyade dans les marais. Certes, le spectateur, lui, ne peut être en plein déni. Il sait. Mais le jeu admirable d’Aleksei Kravchenko rend son aveuglement non seulement compréhensible pour le spectateur mais aussi sensible, palpable, à tel point que l’on s’enfonce dans le marais avec lui, partageant sa fuite.
Evidemment, cette descente aux enfers atteint son paroxysme avec la très intense scène de la grange, remplie de paysans qui n’ont rien demandé et incendiée par des nazis qui écoutent de la musique et picolent en regardant le spectacle. On passe alors de la folie individuelle à la folie de l’humanité. La tempête retombe mais l’horreur ne s’arrêt pas pour autant. Il y a la tirade d’un officier nazi qui, avant de se faire exécuter n’hésite pas à traiter les partisans de sous-hommes et à expliquer que si les enfants n’ont pas été épargnés c’est parce que « les ennuis commencent avec les enfants ». Une sorte de vendetta à l’échelle industrielle. Puis il y a cette vision, atroce, que Fliora a d’une jeune fille qui erre comme un fantôme sur la route, molestée, violée. Dans son égarement, il la prend – le spectateur a lui-même un doute – pour Glasha, et il se rappelle ces quelques mots qu’elle lui avait dit d’un air rieur dans la forêt : « avoir des enfants… aimer… ».
Le titre auquel Klimov avait d’abord pensé, « Tuez Hitler ! » prend tout son sens lorsque Fliora tire sur le portrait d’Adolf. Il tire, tire, tire, à mesure que défilent sur du Wagner les images d’archives. Puis apparaît une photo d’Hitler bébé. Et là, Fliora ne tire plus. Il finit par donner un coup d’arrêt à la haine qui a surgit de son cœur d’enfant.

On imagine volontiers que cette description du film de Klimov ne donne pas forcément envie. Et pourtant ! Entre la beauté de ses images, la force et le naturel de son histoire, et un propos qui, au final, n’est pas aussi noir qu’on le pense a priori, c’est sans aucun doute un des plus gros chocs cinématographiques qu’on ait eus jusque là. « Idi i smotri » est une de ces bobines qui semblent briser quelque chose en nous-mêmes, tout en nous rendant plus sage.
MAtthieu Buge
