DREAMS (Kurosawa Akira, 1990)

Kitsune-dreams

Avec ce qui se passe à Fukushima, plutôt que de se pencher sur cet exquis drame qui fait le bonheur des politiques en quête d’un nouveau cheval de bataille, on s’est dit qu’il était temps de revisionner Dreams, sorte de testament cinématographique de celui qui nous a fait aimer le cinéma, Kurosawa Akira.

 

Alors certes, Dreams n’est pas le dernier film du maître (puisque suivirent Rhapsodie en Août, Madadayo, ainsi que le scénario Après la pluie, réalisé en 1999 par un de ses assistants, Koizumi Takashi). Mais c’est un Kurosawa vieillissant qui a concentré son talent, ses espoirs, ses peurs, sa philosophie, dans cet objet cinématographique peu commun. Tellement peu commun d’ailleurs qu’il dut être produit par un Spielberg venu au secours du vieux japonais dont tous les studios nippons se méfiaient tant il avait tendance à dépasser outrageusement les budgets prévus. Dreams ne coûtât « que » 12 000 000 de dollars. Mais quand on est un studio, si on dépense bien volontiers des millions quand il s’agit de faire un film de samouraïs à la Ran, on rechigne un peu plus à financer de la même manière la poésie d’un vieux cinéaste.

 

Dreams se compose de huit rêves-poèmes, tous plus ou moins expérimentés par Kurosawa au fil de sa vie. Huit magnifiques tableaux que l’on peut regarder indépendamment, comme des fables, mais qui gardent une cohérence évidente (voire une vraie logique narrative) quand on connaît un peu l’œuvre du monsieur.

Tunnel_Dreams 

- Le Soleil Sous la Pluie met en scène un jeune garçon qui brave l’interdit et assiste à une cérémonie de mariage de Kitsune dans la forêt. Pour se faire pardonner, il aura le choix entre le seppuku (ni plus ni moins) ou les excuses auprès des Kitsune qu’il lui faudra trouver. C’est l’entrée dans l’inconnue.

- Le Verger au Pêchers. On retrouve le même enfant, face aux esprits de pêchers qui ont été coupés par sa famille dans le verger. L’enfant, tout gentil qu’il est, montre aux esprits sa sincère tristesse quant à la destruction des arbres, et aura le droit à un dernier aperçu des pêchers en fleurs.

- La Tempête de Neige que traversent quatre alpinistes, les épuise tant qu’un seul reste à peu près conscient. Jusqu’à ce que Yuki-Onna lui apparaisse et essaie de le pousser vers le sommeil et une mort certaine. Sa force de volonté seule leur permettra de survivre.

- Le Tunnel. Un soldat revient de la guerre et, dans un tunnel, rencontre un camarade, mort dans ses bras, puis l’intégralité de sa compagnie, décimée elle aussi. Visions quelque peu perturbantes, merci d’en convenir, mais avec lesquelles il faut bien s’arranger. Il doit les convaincre de la réalité de leur mort, tout en éprouvant la culpabilité de ne pas être tombé avec eux.

- Les Corbeaux sont un hommage à Van Gogh (joué par Martin Scorses, by the way) qu’un peintre amateur japonais décide de rencontrer en pénétrant dans un de ses tableaux. Perdant sa trace, il erre à travers différentes œuvres du hollandais.

- Le Mont Fuji en Rouge n’est rien d’autre que la prophétie cauchemardesque de ce qui se passe en ce moment à Fukushima. Six réacteurs, un incident. On en dira pas plus, pour le regarder, c’est par là.

- Les Démons Rugissants est la suite infernale du précédent. Les pissenlits ont taille humaine. Les hommes sont devenus des démons cornus, destinés à errer pour l’éternité en se dévorant les uns les autres. Nice.

- Le Village des Moulins à Eau. On revient au rêve, à l’utopie. Un touriste nippon arrive dans un village bien étrange, fait de moulins au bord d’une rivière et qui semble vivre en complète autarcie. Il engage la discussion avec un vieillard (un fantastique acteur que l’on retrouve dans le précédemment mentionné Vase de Sable) qui lui donne naturellement une vision de la vie simple, évidente, en accord avec la nature, heureuse et réjouissante. 

     Corbeaux_Dreams

On retrouve tout Kurosawa ici. Même si ça n’est certainement pas, loin s’en faut, l’approche la plus simple. Ne serait-ce qu’à cause de l’influence du , de la poésie, voire même d’une certaine abstraction dans la mise en scène de l’ensemble. S’il est sans doute plus à l’aise avec le noir et blanc, son utilisation de la couleur est, comme dans Kagemusha, Dodeskaden, etc… extrêmement puissante voire outrée. Si le montage est sobre et mesuré, comme le phrasé d’un haïku, offrant à Dreams sa sagesse, les couleurs sont comme les mots et, accompagnant le propos, viennent lui donner sa force. Délirantes dans Le Mont Fuji… (dans lequel ce dernier s’effondre dans un ciel rouge et un festival de flammes) et dans Les Démons… elles finissent par être apaisantes dans Le Village…, participant on ne peut mieux à cette atmosphère de sérénité qui enveloppe la fin de cette nuit de songes.  L’utilisation des couleurs marquera sans doute surtout pour leur puissance dans Les Corbeaux, passage le plus audacieux d’un point de vue pictural (ce rêve a d’ailleurs bénéficié de la Georges Lucas Team pour les effets-spéciaux – on a beau ne pas aimé Lucas ici, il faut bien avouer qu’il a rendu des services…).

Ce n’est peut-être pas un hasard car Les Corbeaux a une position particulière dans cet ensemble. Il est le rêve qui vient interrompre la succession des trois cauchemars. Dreams vient comme une métaphore de la vie de Kurosawa. Il débute avec l’entrée dans la vie, dans l’inconnue des choix – comme Kurosawa lorsque, jeune, il défia son père en choisissant une vocation précaire de cinéaste. Suivent la découverte des sentiments puis de la volonté. On peut y voir le cheminement hasardeux de Kurosawa qui, dans les années 1960, s’était enfoncé dans la dépression, les tentations du suicide et de l’alcoolisme, avant de se reconstruire. Le premier cauchemar, prenant place donc dans l’immédiat après-guerre (Tunnel), est une sorte de prise en conscience désespérée de la voie que suit l’humanité. On sort de la dimension personnelle, mais on en  devient d’autant plus impuissant. Face à cette absurdité, Kurosawa a un remède, l’Art, seule échappatoire qu’il trouve à ces malheurs (Les Corbeaux). Mais c’est alors que tout se détraque. L’homme peut bien décider d’arrêter la guerre, de se tourner vers un idéal de beauté et de création. Dès lors qu’il commence à manipuler l’imprévisible, il troque son modeste libre-arbitre contre une force fantastique, qui aura tôt fait de devenir une véritable boîte de Pandore (Le Mont Fuji…, Les Démons…). Ca n’est pas la première fois que Kurosawa s’attaque au nucléaire. Il l’avait déjà fait en 1955 avec Vivre Dans la Peur, et l’apocalypse atomique est un des motifs récurrents – voire un poncif – du cinéma japonais. Mais il laisse ici supposer qu’il n’y a plus d’échappatoire. Plus d’échappatoire intellectuelle comme l’art, permettant de détourner l’homme de ses tendances destructrices. Pourtant… il peut encore y avoir un peu d’espoir. Un espoir plus sous forme d’une activité plus prosaïque et pratique que l’Art: le respect de la nature et la vie en accord avec elle.

Voilà bien un discours écolo qui, on l’aura remarqué, se mêle à de la philosophie shintoïste depuis le premier rêve de ce film (avec, notamment, le respect des esprits ou Kami de la nature).

Quand on a été bercé au Miyazaki pendant des années, on pourrait en avoir assez des discours écolo nippon qui, tout charmants et « kawaiiiiiiii ! » qu’ils soient, sont souvent ras-les-pâquerettes, quand même un petit peu ! Mais personne, personne d’un tant soit peu humain et en qui il reste une dose, même infime, d’idéalisme ne peut résister au charme du Village des Moulins à Eau…

 

Matthieu Buge

This entry was written by M."K".B , posted on Lundi mars 21 2011at 03:03 , filed under Ciné Bridé and tagged , , , , , , , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

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