SAMOURAI COMMANDO : MISSION 1549 (Tezuka Masaaki, 2005)

Le titre en lui-même donne le ton. Nanar en vue. Film vraiment très mauvais – disons le tout de go hein, on ne va pas tergiverser – Samourai Commando a le mérite d’être un excellent film de lendemain de cuite ou un choix honnête pour estomper la déprime du dimanche soir.
Pour résumer un scénario aux rebondissements aussi nombreux que mal agencés et absurdes : une expérience militaire tourne mal et une division se retrouve propulsée dans le passé. En 1547 – allez savoir pourquoi. Très vite, des trous noirs se forment à travers le Japon, sans doute à cause du cours de l’Histoire qui se trouve altéré, et menacent d’engloutir le monde actuel. Une seule solution (apparemment) : demander à Kashima, un ancien de l’armée, de venir récupérer dans le passé le colonel Matoba, qui a l’air d’y mettre une sacrée pagaille. Un nouvelle troupe se retrouve donc en 1549, et s’apprête à batailler avec des samouraïs – mais aussi des missiles air-air – pour rétablir le cours de l’Histoire.

Pseudo-remake des Cavaliers de l’Apocalypse (Saito Mitsumasa, 1979), ce film réjouira les nanarophiles comme les cinéphiles qui réussissent à voir beaucoup plus loin que le commun des mortels (ce qui est le cas de FAL, à qui on en doit la découverte[1]). Comme dans tous les films traitant du voyage dans le temps (de La Machine à remonter le temps à Retour vers le Futur en passant par Terminator), les incohérences propres au genre et dues à la complexité même du postulat de départ sont bien présentes mais on ne les décortiquera pas car là n’est pas l’essence de ce navet.
Si Samourai Commando touche le fond de la fosse abyssale dans laquelle risque souvent de tomber le cinéma d’anticipation, c’est surtout parce que les nippons qui étaient aux commandes de ce projet n’ont même pas réussi à faire un scénario un tant soit peu solide et crédible. Est-il utile de rappeler d’abord que la constitution japonaise est censée exclure les activités militaires depuis 1945 ? Certes, ils disposent bien d’une force d’auto-défense, mais il est déjà fort peu convaincant de placer le spectateur dans un contexte où les Japs sont en train de développer un dispositif militaire ultra-novateur et coûtant des milliards et des milliards de yens.
Mais on passera outre en mettant ça sur le compte du fantasme bon enfant. Là où les scénaristes furent vraiment très mauvais c’est dans leur utilisation extrêmement bancale du cliché. Combien de films présentent une situation des plus dramatiques qui sera réglée par un ancien agent qui a fait le choix de se retirer d’un monde qui le dégoute ? (On notera au passage que Kashima, lui, ne s’est pas retiré dans un monastère zen ou dans la forêt pour vivre en pseudo-ermite mais qu’il tient juste un rade moisi à Tokyo.) Beaucoup. Mais généralement, celui qu’on appelle au secours est quasiment un super-héros ou un saint homme sans lequel on sait qu’on foncerait droit dans le mur. Hot Shot 2 avait exploité merveilleusement, à sa manière, le cliché. Ici, les autorités militaires viennent courtiser Kashima pour qu’il prenne part à l’opération, avant de le traiter ni plus ni moins comme un sushi périmé… jusqu’à ce qu’il présente un véritable intérêt, sauve le Japon et la planète et devienne in fine un saint homme. Ce qui n’a évidemment aucun sens.

Les militaires, soucieux de ne pas altérer le cours de l’Histoire, ont une formidable idée : armée ses soldats de balles à faibles portée et – de surcroît – biodégradables. Mais dans cette optique, qui aurait alors l’intelligence toute relative de partir dans le passé avec des jeeps, des tanks, des hélicoptères et des bazookas ? Mais la cohérence technologique n’a pas eu l’air d’être un des points essentiels aux yeux de scénaristes qui ont aussi fait de Matoba, le machiavélique colonel, un type capable de bâtir en deux ans, au XVIème siècle, des raffineries de pétrole… Mais Matoba doit nécessairement être un type extraordinaire puisque si Kashima et ses soldats se font déboiter par des samouraïs armés d’arcs et déguisés en bambous, lui n’a pas eu trop de mal à prendre le pouvoir. Curieux détail : il prend d’ailleurs le nom de Nobunaga, qui n’est autre qu’un des fondateurs de la nation japonaise qui vécut à l’époque en question…
Il est à noter que ce scénario d’une richesse rare est soutenu par un jeu d’acteurs absolument fascinant et des dialogues en béton. Ainsi Kashima, face aux militaires, se promène-t-il avec un parapluie qui n’a a priori aucune autre raison d’être que de donner une contenance à un acteur peu convaincant (il ne pleut pas et Kashima abandonnera son parapluie comme s’il s’était trompé de scène). Le personnage de Kashima est d’ailleurs tellement convaincant que lorsqu’il dit, le plus sérieusement du monde, « Est-ce vraiment un engagement bien responsable ? » à un Matoba qui lui explique comment il envisage de détruire la moitié du Japon, on ne saurait être surpris. Mais, et c’est là le fond du problème, les relations entre les protagonistes laissent tout à fait perplexe tant elles n’ont aucun sens : leur back-story est proche du néant, ce qui rend leurs amitié et inimitié parfaitement incompréhensibles et donne à un certain nombre de phrases supposément « choc » la force d’une tortue anémique. On touche le fond quand Matoba, vêtu en nippon des temps anciens et qui n’a pas vu Kashima depuis des années, lui dit : « Je t’attendais, Kashima ! ». Peut-être les scénaristes ambitionnaient-ils que cette réplique résonne dans le monde du cinéma comme « I am your father ».

Cependant, à défaut de comprendre les personnages et ce qui les motive, on arrive au moins à les suivre parce qu’on a saisi les limites de leur logique et la finesse de leur discours dès le départ. On pourrait clairement classer dans une anthologie des nanars cette scène où les militaires viennent chercher Kashima quelques heures après l’incident déclencheur et lui commentent d’un air sacrément constipé les images d’un samouraï sur le tarmac de la base militaire par : « Après de longues recherches, nous en avons déduit qu’il vient du passé ». Glaglagla. Ca fait froid dans le dos.
Ajoutons à cela des combats moisis, montés de manière tout à fait hasardeuse, des vues mégakitsch sur le mont Fuji et des personnages secondaires qui débarquent de manière parfaitement illégitime et on en arrive à une blague à 13 millions d’euros qui, à défaut de nous en mettre plein la vue comme l’espérait le réal’, aura le mérite de nous faire bien marrer. Mais Samouraï Commando n’est pas qu’une gaudriole d’anticipation. Il fallait qu’on se tape la phrase finale, celle qui est sensée tout justifier par un élan de sagesse nippono-universaliste : « Le futur nourrit l’espoir de chacun. Il dépend aussi de chacun de nous ». Magnifique. Un film qui laisse penser que pour avoir des idées pareilles, Tezuka avait fait, lui, un voyage dans le futur pour faire un stage au réacteur numéro 3 de Fukushima.
Matthieu Buge
[1] FAL, à qui on doit les meilleurs billets de ce blog. Cf. The Expendables, Della Rovere, L’Italien…
