ADIEU MA CONCUBINE (Chen Kaige, 1993)

Alors que Ai Wei Wei est jeté en taule par les autorités, on s’est rappelé les débuts de l’ouverture culturelle de l’empire du milieu en revisionnant Adieu Ma Concubine, de ce bon vieux Chen Kaige qui n’a quand même pas fait grand-chose de formidable depuis – à part le gentil Enfant au Violon et quelques films à tendance commerciale qui n’ont pas vraiment eu le succès escompté. Chen Kaige faisait partie, avec Zhang Yimou et Tian Zhuangzhuang, de ce qu’on a appelé « la cinquième génération » des cinéastes chinois. C’est-à-dire ceux issus de la promo 1982 de l’institut pékinois qui avait rouvert ses portes en 78 après la chute de Jian Qing, ancienne actrice ratée (et accessoirement femme de Mao) qui terrorisait le monde des arts et des lettres. N’exagérons pas, cette cinquième génération n’a jamais été un véritable courant artistique contestataire qui aurait chercher à renverser le pouvoir en place. Néanmoins, Adieu Ma Concubine avait créé son petit scandale dans les rangs d’un Parti qui s’était résigné à ne pas le censurer car, comme le disait John Woo : « Le Parti s’enorgueillit de ses stars ».
Adieu Ma Concubine fait partie de ces grands films-fresques qui courent sur une longue période du XXème siècle en en dépeignant les admirables conflits avec une rare intelligence et une grande sensibilité au travers de quelques destins particuliers. Tout commence en 1924 avec le petit Douzi, amené à une école de l’opéra de Pékin par sa mère qui ne peut s’occuper de lui. Il y rencontre la forte tête Shitou, qui devient rapidement son ptit pote malgré des tempéraments radicalement opposés. Douzi est taciturne, frêle, calme, Shitou est plutôt costaud, rigolard et turbulent. Ils subissent ensemble le rude enseignement de l’école, entre répétitions, acrobaties et châtiments corporels. Une tendre enfance en somme. Comme l’opéra de Pékin est une discipline rigide, à laquelle on doit dédier sa vie, Shitou se voit tôt attribué le rôle du roi et Douzi celui de la concubine dans la pièce phare du théâtre chinois. Douzi, déjà un tant soit peu perturbé, a de plus en plus de mal à faire le distinguo théâtre / réalité et devient amoureux de son compagnon de théâtre. Les années passent. Douzi devient Cheng Dieyi (joué par mister Leslie Cheung), Shitou devient Duan Xiaolu (Zhang Fengyi dans le rôle de sa vie). Duan rencontre la belle Juxian (Gong Li à tomber par terre) qui devient sa femme. Les relations entre les trois se font de plus en plus complexes et tragiques alors que le pays est lui-même en proie à des changements politiques de plus en plus dramatiques (invasion japonaise, prise du pouvoir par les cocos, révolution culturelle…). Tout cela finit évidemment assez mal mais on n’ira pas plus loin dans le spoiler pour ceux que cette fresque a jusque là rebutés.
Le film de Chen Kaige n’est pas un film contestataire. En accord avec les orientations du Parti de l’époque, mené par le gros malin Deng Xiao Ping, Adieu Ma Concubine pointe du doigt l’occupation japonaise, dénonce la révolution culturelle comme une aberration, et le règne de Jian Qing comme une période à bannir de l’histoire de République Populaire. L’ouverture du film est à cet égard éloquente : on est en 1977, Duan et Cheng n’ont pas joué la pièce depuis onze ans, ce qui est mis sur le dos de Jian Qing et immédiatement suivi de la phrase : « Maintenant, tout va bien ». Mouai. Certes, il était novateur qu’un réalisateur chinois s’attaque à l’œuvre du grand Mao, mais c’est que la cinquième génération dénonçait surtout ce que le Parti leur disait de dénoncer. Ils n’avaient pas vraiment la possibilité de dénoncer la misère sociale contemporaine.
Mais peu importe, censure et contrôle du glorieux PCC ou pas, Adieu Ma Concubine reste un des plus beaux films réalisés jusqu’à maintenant (palme d’or 93 et classé 97 dans le top 100 du cinéma du monde par Empire, rappelons le). Après tout, Ivan le Terrible, quasiment monté par Staline tant ce dernier est intervenu, reste un des chefs-d’œuvre de l’histoire du cinéma et Chen n’a pas eu à subir ça pour son film. Techniquement irréprochable, bénéficiant du talent et de la classe de trois acteurs époustouflant, Adieu Ma Concubine était la première preuve que les Chinois pouvait faire aussi bien voir mieux que les voisins d’Hollywood et qu’ils étaient à même de véhiculer par le biais du cinéma leur culture. Un film chinois de 171 minutes avec bon nombre de séquences d’opéra local, voilà qui pouvait promettre au spectateur lambda une sacrée sieste. Mais la combinaison des talents de toute l’équipe (n’oublions pas Zhao Jiping à la musique et Gu Changwei à la photo) fait que pas une seconde l’ennui n’est en mesure de pointer le bout de son nez et les sonorités ardues pour l’oreille occidentale de l’opéra chinois passent sans aucun soucis. Ce qui est, sur ce dernier point, un coup de maître, merci d’en convenir.
Evidemment, là où, politiquement, Chen Kaige innove et posait un sacré problème aux autorités, c’était en semant ça et là quelques principes confucéens mais surtout en plaçant au centre de son film l’homosexualité. Le choix de Leslie Cheung pour interpréter Cheng Dieyi n’était évidemment pas anodin. Il suffit d’imaginer les cadres du Parti face à ce film qui faisait s’émouvoir le public mondial pour cette histoire d’amour tortueuse, poétique, mais pas du tout en accord avec la ligne générale ! Quasiment vingt ans après sa réalisation, cette question est toujours taboue dans la Chine de Hu Jin Tao.
MAtthieu Buge
