Le Voyage du directeur des ressources humaines (Eran Riklis, 2010)

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Identités remarquables

 

Le Voyage du directeur des ressources humaines avait été très fraîchement accueilli lors de sa sortie en salles en décembre dernier. Il ne serait pas mauvais que, à l’occasion de la sortie du dvd, certains révisent un peu leur jugement.

 

Les mêmes voix qui avaient chanté les louanges des Citronniers d’Eran Riklis ont adopté un ton extrêmement condescendant pour parler du Voyage du directeur des ressources humaines, du même. C’est normal : un journaliste français ne doit jamais manquer une occasion de prouver son indépendance, et on ne prouve jamais mieux son indépendance qu’en brûlant ce qu’on a adoré. Bien sûr, ce Voyage s’inspire d’un roman d’Avraham B. Yehoshua, l’un des plus grands écrivains israéliens contemporains (1), mais s’il fallait prendre en compte ce genre de détail, on n’en finirait plus.

 

            On va dire que nous caricaturons. Les critiques français n’avaient-ils aimé aussi la Fiancée syrienne, réalisé par Riklis quelques années avant les Citronniers ? C’est vrai, mais, malgré toute leur générosité, la Fiancée et les Citronniers avaient ce qui fait qu’en France on a le droit d’aimer un film : ils se terminaient mal. Le premier avec les barbelés d’une frontière ; le second — malgré la mise en parallèle, pour ne pas dire la complicité préalablement établie entre une Palestinienne et une Israélienne — avec la construction d’un mur de béton. L’esprit français, qui adore avancer de deux pas pour reculer de trois, cet esprit « progressiste » qui ne cesse de jurer par les sacro-saintes racines se retrouvait en terrain connu : Vive la Nuit du Quatre Août et l’abolition des privilèges, bien sûr. Mais c’est encore mieux avec le rétablissement d’une aristocratie quinze ans plus tard. L’Europe, oui, évidemment, mais ce n’est pas parce que l’Italie a laissé entrer des Tunisiens sur son territoire qu’il faut les laisser entrer en France…

 

            L’ennui, donc, avec le Voyage du directeur des ressources humaines, c’est que c’est une histoire qui se conclut par une fin absurde, mais qui n’en est pas moins un happy end. Rappelons l’intrigue en deux mots : le directeur des ressources humaines d’une boulangerie industrielle israélienne se voit confier par sa patronne la mission de ramener dans son village natal le corps d’une employée roumaine morte dans un attentat. Ce n’est évidemment pas la faute de l’entreprise. Mais le corps de l’employée est resté trois semaines à la morgue sans qu’on remarque son absence du côté des pétrins. Cela fait désordre et pourrait nuire à l’image de la maison, d’autant plus qu’un journaliste à scandale rôde. On va donc faire amende honorable en assurant le rapatriement et l’enterrement de la défunte, tous frais payés. Et voilà le DRH catapulté dans un pays dont il ne parle pas la langue et dans lequel tout — de la météo aux fonctionnaires en passant par la famille de la défunte — semble se liguer pour l’empêcher de mener à bien sa tâche. Cependant, lorsqu’il arrive à destination, deux surprises l’attendent : d’une part, une longue cérémonie funèbre obéissant au rite orthodoxe, mais qui ressemble furieusement à celles de n’importe quelle autre religion ; d’autre part, la décision des gens du village : puisque la défunte avait quitté ledit village pour aller travailler en Israël, c’est en Israël qu’elle doit être enterrée.

 

Cela pourrait donc s’appeler « le Voyage inutile », à ceci près que le dénouement nous renvoie à cette sublime parole d’Anaxagore mourant adressée à ses amis qui s’inquiétaient de savoir s’il fallait le ramener dans sa contrée natale : « Quel que soit l’endroit d’où l’on part, la distance jusqu’aux Enfers est exactement la même. » On aimerait que ce principe d’identité se grave dans tous les esprits. Mais l’orgueil de chacun fait que le mot identité a subi un retournement de sens : on parle sans arrêt d’identité individuelle quand il ne saurait y avoir d’identité qu’avec l’Autre. C’est cette vérité élémentaire qu’Eran Riklis essaie de faire passer dans ses films et qui déplaît à certains.

 

            Nous permettra-t-on d’évoquer ici l’un de ses premiers longs métrages, Cup Final (il n’existe pas de dvd français, mais le dvd américain est facile à trouver et est vendu « dézoné ») ? Juin 1982 : accrochage entre des soldats israéliens et un commando palestinien. Les Israéliens sont presque tous tués et le soldat Cohen se retrouve otage du commando. Le chef palestinien le fouille et lui enlève tous les documents qu’il a sur lui, mais il ignore qu’en exerçant ainsi son pouvoir, il va le perdre. Dans un portefeuille de Cohen, toute une série de tickets qui lui auraient permis d’assister à la coupe du monde de football en Espagne s’il n’avait été embringué malgré lui dans cette guerre du Liban. « Ah ! tu aimes le foot ? ironise le chef du commando. Et tu soutiens quelle équipe ? » « L’Italie », répond Cohen avec ferveur. Le chef du commando ne répond rien, mais il révélera petit à petit qu’il a fait ses études en Italie, qu’il a épousé une Italienne et qu’il a eu avec elle un enfant. Voilà les deux hommes complices malgré eux. Mais ils le seront plus encore dans une scène tout à la fois drôle et angoissante, en un mot bouleversante. Les Palestiniens, à la recherche de nourriture, s’imposent dans la maison d’un ami de l’un d’entre eux. Ils tombent mal. L’ami doit marier sa fille le soir même. Mais qu’à cela ne tienne, à la guerre comme à la guerre : ils seront inclus parmi les invités, et pour ne pas introduire de fausse note dans la fête, le soldat Cohen sera habillé en civil. Musique. L’une des Palestiniennes, qui n’est pas au courant de l’affaire, n’a d’yeux que pour Cohen et l’invite à danser. Débarque au même moment, pour un contrôle de routine, une patrouille de soldats israéliens. Le chef palestinien braque immédiatement un revolver dans le dos de Cohen : « Si tu parles, tu es mort. » Cohen ne parle pas, mais les soldats israéliens dévisagent longuement tous les invités, et… Et rien ! Les Israéliens repartent sans avoir reconnu en Cohen l’un des leurs. Qui perd gagne et qui gagne perd. En condamnant Cohen au silence, le Palestinien a fait de lui son frère.

 

            Le prochain film, déjà tourné, d’Eran Riklis se nomme Playoff. Il raconte le cas, authentique, d’un joueur de basket israélien devenu entraîneur d’une équipe de basket allemande alors même que son père, de nationalité allemande, était mort dans un camp de concentration. Décidément, ce Riklis manque d’imagination. Tout ce qu’il sait faire, c’est un cinéma qui dépasse les bornes.

 

FAL

 

(1) Le roman original est publié en français dans le Livre de Poche sous le titre le Responsable des ressources humaines.

This entry was written by M."K".B , posted on Mercredi avril 27 2011at 09:04 , filed under Ciné Minorités and tagged , , , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

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