LA PIEL QUE HABITO (Pedro Almodovar, 2011)

Un Almodovar que les fans n’aiment pas! Ca ne pouvait être que prometteur pour ceux qui n’ont jamais été trop enchantés pas le gros Pedro et ses obsessions habituelles. Et pourtant, à la sortie, on ne saurait être assez hésitant, perplexe, ennuyé, pour parler de ce film qui passe d’abord pour une série B. Une série B de bonne qualité, évidement, car le niveau de la photo est, comme d’habitude, très haut.

Ce film, dont il faut absolument taire l’intrigue (ce qui est rare en ces pages pleines de spoilers, convenons-en), donne d’abord l’impression d’être un thriller truffé de maladresses et de choix douteux. A commencer par les mauvaises dernières secondes du film, suivies d’un générique dont le kitsch ne mettra pas dix ans à se faire sentir, et qui poussent à quitter la salle en disant : « mouai…boarf ! », d’une moue trahissant un certain embarras pour Almodovar. Et puis, même si la musique d’Alberto Iglesias est assez irréprochable, il y a cette frustration face à l’utilisation de Shades of Marble de Trentemøller, pourtant si prometteuse dans le trailer et qui échoue dans une scène assez peu mémorable.
Puis on digère. Et le lendemain, le film tourne quasiment à l’obsession. Les points négatifs se dissipent pour laisser place d’abord à cet étonnement que suscite Antonio Banderas dans le rôle d’un scientifique méthodique, émule d’un Mengele version XXIe siècle. Magnétique, magnifique, il se voit donner la réplique par la non moins énigmatique et splendide Elena Ayana (qui, pour les humbles non-hispanophones et les rustres non-hispanophiles, pouvait constituer une vraie découverte). Le duo reste gravé longtemps dans les esprits et vient rappeler que, peu importe l’estime qu’on a pour les films de Pedro, il reste un très grand directeur d’acteurs.
Mais au-delà de la forme esthétique et narrative, le plus intéressant reste évidemment ce qu’elle vient appuyer : le sujet de La Piel Que Habito. Car d’aucuns y ont encore vu une énième variation almodovaresque sur le thème de l’identité sexuelle. Que nenni. La partie « identité sexuelle » n’est, cette fois qu’une partie du décorum du film. Une sorte de toile de fond du thriller. Il ne parle de rien d’autre que de l’amour d’un être pour un autre et de la folie furieuse, l’illusion volontaire, l’obstination délirante et l’aveuglement accablant dans laquelle il peut faire tomber. Et ainsi, quand on a débarrassé le film des théories sans fin sur la bisexualité, l’homosexualité, la transexualité, on peut voir clairement un récit intelligemment construit, mais aussi humainement intelligent, réussissant à faire aimer deux personnages pourtant aussi louches l’un que l’autre.

MAtthieu Buge
