RETOUR DE GARDE

Le film tiré de Watchmen par Zack Snyder il y a trois ans avait fait hurler de rage certains fans. La réédition française du graphic novel d’Alan Moore et Dave Gibbons dans une version « absolute » permet de juger d’un œil serein s’il y a eu ou non trahison. Retour aux sources.

Illustrations © DC Comics 2012

Illustrations © DC Comics 2012

Minuit moins douze avant l’embrasement du monde par le feu nucléaire. Sur fond de tension entre superpuissances, le Comédien, agent du gouvernement et ancien membre d’un groupe de justiciers masqués, les Watchmen, est brutalement assassiné.

Pour Rorschach, lui aussi ancien membre et détective névrosé, c’est un tueur de « masques » qui s’en prend à son ancienne confrérie. L’enquête qui s’ensuit, véritable chemin de croix, conduit les protagonistes à découvrir une invraisemblable vérité..

Que reste-t-il de Watchmen, vingt-cinq ans après sa parution ? Considérée comme l’un des premiers romans graphiques, l’œuvre qui a bouleversé le monde du comic book en le faisant entrer dans l’âge adulte peut paraître datée aujourd’hui, désuette, hors sujet. Pourtant elle fascine toujours autant, et si Moore a ouvert la voie à Gaiman et ses Watchmen au pitoyable Authority, elle s’ancre comme une pierre angulaire, sorte d’ode homérique ou de fresque fordienne. Car il y a eu bien eu un avant et un après Watchmen.

1986. L’industrie du comic book s’enlise dans les ornières d’une recette déjà surannée ; X-Men se banalise et Crisis On Infinity Earths est déjà loin. Surtout, on regarde de très haut un media jugé sans saveur et mis au pilori par l’intelligentsia européenne. Et pourtant, cette même année, l’industrie des Stan Lee et autres DC Comics va connaître deux décapages radicaux. A quelques mois d’intervalle, l’Anglais Moore avec Watchmen et l’Américain Miller avec The Dark Knight Returns font entrer le comic book dans une ère nouvelle : considérations politiques, philosophiques et sociales trouveront une place dans les tribulations des héros en costume moulant.

Depuis, tout a été dit sur Watchmen. Universitaires et intellectuels se sont penchés sur l’ovni d’Alan Moore. Après V For Vendetta et avant From Hell, ce dernier signe une réflexion amère, virulente et un brin anarchiste sur notre société.

Après une critique acerbe de la politique thatcherienne dans V For Vendetta, Moore livre un portrait désenchanté de l’Amérique du temps de la Guerre froide et des errements reaganiens. Dans un cadre uchronique, on découvre une Amérique forte de sa supériorité avérée, régie par Nixon imposant ses quatre volontés. Démonstration d’une force divine, mais allant paradoxalement de pair avec une désagrégation de l’appareil social. Au-delà de la simple satire du système républicain, Moore livre une véritable psychanalyse de la société américaine contemporaine de l’époque. Entre peur de la bombe, émancipation du droit des femmes, spectre du Vietnam et explosion de la violence urbaine, on est loin ici des clichés hollywoodiens et de l’ambiance dorée de Los Angeles.

Mais au delà de l’introspection proposée, Moore nous offre en pâture de faux héros aux choix moraux que certains qualifieraient de douteux et d’autres, simplement, d’humains. En les laissant adopter une position inimaginable, Moore les fait descendre de leur piédestal de surhommes. La ligne séparant le bien du mal n’a jamais été aussi ténue et le monde jamais aussi gris. La conclusion, très ouverte, nous laisse imaginer nous-mêmes les conséquences de la vérité. Entre anarchie et ordre construit sur un mensonge, chacun fera son choix.

En outre, il faut souligner la qualité graphique de Gibbons mettant en lumière le scénario made in Moore. Le chatoiement des couleurs illustre à merveille le cynisme général de l’histoire.

Vingt-cinq ans après, malgré un fond aujourd’hui dépassé, Watchmen se dresse encore comme le symbole d’une autre forme de bande dessinée, pamphlet politique et social, mais intemporel et que ceux qui ne le connaissent pas encore devraient se hâter de découvrir.

François Verstraete

Watchmen, préface de Doug Headline, éd. Urban Comics, collection DC Essentiels, 464 p. (sortie : 20 janvier 2012).

This entry was written by M."K".B , posted on Jeudi février 09 2012at 10:02 , filed under Ciné US$ and tagged , , , , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

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