DANS L’AME OZON

Plus complexe encore que la dialectique du maître et de l’esclave, la dialectique du maître et de l’élève est au cœur du nouveau film de François Ozon, Dans la maison. Mais il n’est pas sûr que, dans ce drôle d’endroit, la rencontre soit vraiment menée à son terme.
La salle est remplie de professeurs puisque l’avant-première a été en grande partie organisée à l’intention des membres du corps enseignant. Mais, mesuré dans son habituelle démesure, Luchini, venu présenter le film avec François Ozon, les met immédiatement en garde : il ne faut pas croire que Dans la maison soit une œuvre réaliste. D’ailleurs, le prof qu’il interprète est tellement médiocre qu’il ne saurait en exister un seul comme lui dans toute l’Éducation nationale. Rires dans l’assistance. Tout se passe comme il faut. Luchini fait son Luchini.
L’ennui, c’est que son mot d’esprit ne va être que trop confirmé par les images qui vont suivre, près de deux heures durant. Un des premiers plans de Dans la maison montre bien qu’il serait vain de chercher du réalisme dans son Lycée Gustave Flaubert, qui sera l’un de ses principaux décors : réunion de rentrée ; le proviseur fait un discours devant l’assemblée des professeurs pour annoncer les grands axes de son action dans l’année à venir. La caméra quitte le proviseur pour se tourner vers l’auditoire. Celui-ci se compose presque uniquement de professeurs de sexe mâle, le nombre des professeures, comme on dit à Québec, étant quasi inexistant. Où diable sommes-nous ? Si Ozon avait fait un minimum de recherche sur le terrain, il saurait que la féminisation du corps enseignant dans le secondaire a pris de telles proportions qu’un professeur de sexe mâle ne peut guère espérer aller aux toilettes pendant la récréation : s’il est bien élevé, s’il s’avise de tenir la porte à l’une des ses collègues féminines, il est pris au piège, car un défilé composé d’autres collègues féminines commence, qui jamais ne finit. Autre « détail » marquant le caractère très approximatif de certains aspects du scénario : certes, le niveau culturel du corps enseignant et du corps administratif n’est pas toujours ce qu’il devrait être dans les établissements scolaires, mais on fait dire au proviseur, vieux conservateur imposant aux élèves le port de l’uniforme : « Vous n’êtes pas sans ignorer… » Ozon est-il sans savoir que cette formule constitue l’une des erreurs les plus ridicules du français « contemporain » ?
Pour se dédouaner de ce type de gaffes ou d’autres fautes de goût, le film applique une stratégie amusante au départ, mais assez vite assommante, celle de l’auto-critique systématique. Quand telle scène est un peu lourde, on fait dire à un personnage : « Mais c’est du mauvais vaudeville ! » Quand l’intrigue se met à rappeler furieusement celle de Théorème, une réplique arrive à point pour souligner qu’on dirait du Pasolini. Sans parler de plusieurs scènes dont le principe semble impunément emprunté à Woody Allen — et en particulier à son To Rome With Love — et dans lesquelles Luchini, tel Jiminy Cricket, surgit de nulle part pour condamner l’un des deux interlocuteurs, l’autre, évidemment, n’ayant aucunement conscience de la présence de cet intrus-fantôme.
Ah ! l’intrigue ? Luchini, professeur de Lettres donc, demande à ses élèves de raconter leur week-end. Le résultat est affligeant, non seulement parce que la plupart des copies sont de gens qui ne savent pas écrire plus de quatre lignes, mais aussi parce que, quand bien même ils sauraient écrire, ils n’auraient pas plus de quatre lignes à écrire tant leur existence est vide. Se détache malgré tout du lot une copie, celle-là même qui annonce au spectateur que Dans la maison va être une espèce de Théorème bis : un élève raconte comment il a décidé de se rapprocher d’un de ses camarades pour conquérir sa maison et sa famille. Pour l’instant, nous n’en sommes qu’aux manœuvres d’approche. La copie se termine par « A suivre ». Et, de fait, il y aura une suite, et même de nombreuses suites week-end après week-end. Comme ce jeune garçon sait visiblement écrire, Luchini décide de le prendre en main et lui offre des cours particuliers pour l’aider à développer son talent, mais les conversations entre le maître et l’élève dépassent très vite le cadre purement rhétorique de l’exercice, ou plus exactement redonnent son plein sens à ce mot rhétorique : comme une narration ne saurait tenir le lecteur qu’à condition que celui-ci se demande à chaque instant : « Que va-t-il se passer ? », le maître ne va pas résister à la tentation de diriger son élève dans son existence même, d’essayer de modérer son ironie, sans voir que très vite, et de façon très ironique, les rôles s’inversent, ou tout au moins se compliquent. Très vite, il est autant manipulé par son disciple qu’il le manipule. Le disciple n’entend plus simplement s’infiltrer dans la maison de son camarade un peu benêt, il entend aussi, tel un rat d’hôtel insatiable, s’infiltrer dans celle de son maître et peut-être séduire la femme d’icelui comme il a entrepris de séduire la mère de son camarade.
Fantasme ou réalité ? Question tout à la fois au cœur du sujet et hors sujet, puisque, comme dirait l’Autre, la vraie vie, c’est la littérature. Nouveau Boileau, Luchini balaie l’argumentation de son élève qui justifie la présence d’un épisode contestable de sa prose en jurant qu’il n’a rien inventé : les choses vraies ne présentent aucun intérêt si elles ne sont pas d’abord vraisemblables. La seule réalité — et, paradoxalement, c’est dans ses développements théoriques, dans ses joutes oratoires que le film sonne furieusement juste, puisqu’on sent bien que le jeune héros, mais Luchini aussi, sont les métaphores d’Ozon lui-même — est la réalité du désir. C’est pour permettre l’expression de ce désir omniprésent, mais le plus souvent caché (obscur objet…), que l’art a été inventé. C’est pour cela que le bon dénouement de toute œuvre qui raconte quelque chose doit être à la fois (pour reprendre les termes employés par les scénaristes hollywoodiens, même si le film ne les cite pas tels quels) unpredictable et unavoidable (« imprévisible et inéluctable »), puisque n’importe quelle œuvre d’art — et même, quoi qu’en pense Ozon, n’importe quel problème de mathématiques dès lors qu’il est correctement composé — est une espèce de roman policier qui doit se conclure par une fin qui était « virtuellement » présente dès les premières pages (relire par exemple Œdipe roi ou le Meurtre de Roger Ackroyd — de toute façon, c’est la même chose).
A vrai dire, ce n’est pas pour les enseignants qu’il fallait organiser une avant-première. Ils sont censés savoir tout cela par cœur et l’enseigner tous les jours. En fait, le film donne à toutes ces remarques sur l’art d’écrire une évidence et une accessibilité qui font qu’il mérite d’être vu par tous les bataillons d’élèves qui devront, un jour ou l’autre, composer une dissertation dans le cadre d’un concours ou d’un examen. Ces scènes d’editing littéraire sont nombreuses, mais c’est précisément leur nombre qui fait leur intérêt : c’est à travers elles que s’élabore progressivement une réflexion sur l’art. L’Autre Dumas avait esquissé une analyse de l’acte d’écrire en opposant Dumas et son « nègre » Auguste Maquet. Dans la maison a le mérite et le courage d’essayer de mener l’analyse jusqu’au bout. Si la réussite n’est pas totale, nous avons là malgré tout un vrai effort pour représenter sur un écran la création littéraire. De manière générale, le cinéma se casse régulièrement les dents dans cette aventure, se bornant, pour exprimer la création, à nous montrer l’écrivain en train de gratter des rames de papier sur sa table de travail, avec une cafetière comme unique alliée. Or nous savons bien que la part la plus importante du travail de l’écrivain se fait dans sa tête (dans sa « maison ») avant de s’accomplir sur du papier, voire sur l’écran d’un ordinateur.
Regrettable excès de zèle à la fin de l’affaire. On veut tellement prouver la validité de la question « Que va-t-il se passer ? » qu’on continue de la poser au-delà de la dernière image, peut-être en hommage à la fameuse formule de Flaubert « la bêtise consiste à vouloir conclure ». Le jeune héros, qui aura fait, plus ou moins volontairement, de son maître une chiffe molle, s’apprête, tel le Don Juan de Molière ou le Terence Stamp de Théorème, à envahir d’autres planètes, autrement dit d’autres maisons (rien n’excite plus sa convoitise que la façade d’un immeuble rempli de fenêtres). Mais s’il doit poursuivre son œuvre, n’ayons pas peur des mots : Dans la maison vient de nous faire assister à la naissance d’un serial killer, ou tout au moins d’un serial destroyer, car il ne pousse plus beaucoup d’herbe après le passage de cet Attila littéraire. Ce n’est évidemment pas inintéressant, mais comme l’analyse ne cesse de faire des détours par des stéréotypes comiques alors même qu’elle prétend, à l’image du ballet de photos d’identité de son générique, laisser tout décanter pour se concentrer finalement de très près sur quelques cas individuels, l’ambition première — et nonobstant le prix remporté par le film au Festival de San Sebastian — n’est pas totalement réalisée. En particulier, mais comme d’habitude dans la majorité des films français, la question morale a été pieusement déposée au vestiaire. Mais peut-on faire l’économie de la question morale dès lors qu’on touche, de près ou de loin, à celle de l’éducation ?
FAL









