« Dans la maison » (de François Ozon, avec Fabrice Luchini, Kristin Scott-Thomas, Emmanuelle Seigner, Denis Ménochet, Ernst Umhauer)

DANS L’AME OZON

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Plus complexe encore que la dialectique du maître et de l’esclave, la dialectique du maître et de l’élève est au cœur du nouveau film de François Ozon, Dans la maison. Mais il n’est pas sûr que, dans ce drôle d’endroit, la rencontre soit vraiment menée à son terme.

La salle est remplie de professeurs puisque l’avant-première a été en grande partie organisée à l’intention des membres du corps enseignant. Mais, mesuré dans son habituelle démesure, Luchini, venu présenter le film avec François Ozon, les met immédiatement en garde : il ne faut pas croire que Dans la maison soit une œuvre réaliste. D’ailleurs, le prof qu’il interprète est tellement médiocre qu’il ne saurait en exister un seul comme lui dans toute l’Éducation nationale. Rires dans l’assistance. Tout se passe comme il faut. Luchini fait son Luchini.

L’ennui, c’est que son mot d’esprit ne va être que trop confirmé par les images qui vont suivre, près de deux heures durant. Un des premiers plans de Dans la maison montre bien qu’il serait vain de chercher du réalisme dans son Lycée Gustave Flaubert, qui sera l’un de ses principaux décors : réunion de rentrée ; le proviseur fait un discours devant l’assemblée des professeurs pour annoncer les grands axes de son action dans l’année à venir. La caméra quitte le proviseur pour se tourner vers l’auditoire.  Celui-ci se compose presque uniquement de professeurs de sexe mâle, le nombre des professeures, comme on dit à Québec, étant quasi inexistant. Où diable sommes-nous ? Si Ozon avait fait un minimum de recherche sur le terrain, il saurait que la féminisation du corps enseignant dans le secondaire a pris de telles proportions qu’un professeur de sexe mâle ne peut guère espérer aller aux toilettes pendant la récréation : s’il est bien élevé, s’il s’avise de tenir la porte à l’une des ses collègues féminines, il est pris au piège, car un défilé composé d’autres collègues féminines commence, qui jamais ne finit. Autre « détail » marquant le caractère très approximatif de certains aspects du scénario : certes, le niveau culturel du corps enseignant et du corps administratif n’est pas toujours ce qu’il devrait être dans les établissements scolaires, mais on fait dire au proviseur, vieux conservateur imposant aux élèves le port de l’uniforme : « Vous n’êtes pas sans ignorer… » Ozon est-il sans savoir que cette formule constitue l’une des erreurs les plus ridicules du français « contemporain » ?

Pour se dédouaner de ce type de gaffes ou d’autres fautes de goût, le film applique une stratégie amusante au départ, mais assez vite assommante, celle de l’auto-critique systématique. Quand telle scène est un peu lourde, on fait dire à un personnage : « Mais c’est du mauvais vaudeville ! » Quand l’intrigue se met à rappeler furieusement celle de Théorème, une réplique arrive à point pour souligner qu’on dirait du Pasolini. Sans parler de plusieurs scènes dont le principe semble impunément emprunté à Woody Allen — et en particulier à son To Rome With Love — et dans lesquelles Luchini, tel Jiminy Cricket, surgit de nulle part pour condamner l’un des deux interlocuteurs, l’autre, évidemment, n’ayant aucunement conscience de la présence de cet intrus-fantôme.

Ah ! l’intrigue ? Luchini, professeur de Lettres donc, demande à ses élèves de raconter leur week-end. Le résultat est affligeant, non seulement parce que la plupart des copies sont de gens qui ne savent pas écrire plus de quatre lignes, mais aussi parce que, quand bien même ils sauraient écrire, ils n’auraient pas plus de quatre lignes à écrire tant leur existence est vide. Se détache malgré tout du lot une copie, celle-là même qui annonce au spectateur que Dans la maison va être une espèce de Théorème bis : un élève raconte comment il a décidé de se rapprocher d’un de ses camarades pour conquérir sa maison et sa famille. Pour l’instant, nous n’en sommes qu’aux manœuvres d’approche. La copie se termine par « A suivre ». Et, de fait, il y aura une suite, et même de nombreuses suites week-end après week-end. Comme ce jeune garçon sait visiblement écrire, Luchini décide de le prendre en main et lui offre des cours particuliers pour l’aider à développer son talent, mais les conversations entre le maître et l’élève dépassent très vite le cadre purement rhétorique de l’exercice, ou plus exactement redonnent son plein sens à ce mot rhétorique : comme une narration ne saurait tenir le lecteur qu’à condition que celui-ci se demande à chaque instant : « Que va-t-il se passer ? », le maître ne va pas résister à la tentation de diriger son élève dans son existence même, d’essayer de modérer son ironie, sans voir que très vite, et de façon très ironique, les rôles s’inversent, ou tout au moins se compliquent. Très vite, il est autant manipulé par son disciple qu’il le manipule. Le disciple n’entend plus simplement s’infiltrer dans la maison de son camarade un peu benêt, il entend aussi, tel un rat d’hôtel insatiable, s’infiltrer dans celle de son maître et peut-être séduire la femme d’icelui comme il a entrepris de séduire la mère de son camarade.

Fantasme ou réalité ? Question tout à la fois au cœur du sujet et hors sujet, puisque, comme dirait l’Autre, la vraie vie, c’est la littérature. Nouveau Boileau, Luchini balaie l’argumentation de son élève qui justifie la présence d’un épisode contestable de sa prose en jurant qu’il n’a rien inventé : les choses vraies ne présentent aucun intérêt si elles ne sont pas d’abord vraisemblables. La seule réalité — et, paradoxalement, c’est dans ses développements théoriques, dans ses joutes oratoires que le film sonne furieusement juste, puisqu’on sent bien que le jeune héros, mais Luchini aussi, sont les métaphores d’Ozon lui-même — est la réalité du désir. C’est pour permettre l’expression de ce désir omniprésent, mais le plus souvent caché (obscur objet…), que l’art a été inventé. C’est pour cela que le bon dénouement de toute œuvre qui raconte quelque chose doit être à la fois (pour reprendre les termes employés par les scénaristes hollywoodiens, même si le film ne les cite pas tels quels) unpredictable et unavoidable (« imprévisible et inéluctable »), puisque n’importe quelle œuvre d’art — et même, quoi qu’en pense Ozon, n’importe quel problème de mathématiques dès lors qu’il est correctement composé —  est une espèce de roman policier qui doit se conclure par une fin qui était « virtuellement » présente dès les premières pages (relire par exemple Œdipe roi ou le Meurtre de Roger Ackroyd — de toute façon, c’est la même chose).

A vrai dire, ce n’est pas pour les enseignants qu’il fallait organiser une avant-première. Ils sont censés savoir tout cela par cœur et l’enseigner tous les jours. En fait, le film donne à toutes ces remarques sur l’art d’écrire une évidence et une accessibilité qui font qu’il mérite d’être vu par tous les bataillons d’élèves qui devront, un jour ou l’autre, composer une dissertation dans le cadre d’un concours ou d’un examen. Ces scènes d’editing littéraire sont nombreuses, mais c’est précisément leur nombre qui fait leur intérêt : c’est à travers elles que s’élabore progressivement une réflexion sur l’art. L’Autre Dumas avait esquissé une analyse de l’acte d’écrire en opposant Dumas et son « nègre » Auguste Maquet. Dans la maison a le mérite et le courage d’essayer de mener l’analyse jusqu’au bout. Si la réussite n’est pas totale, nous avons là malgré tout un vrai effort pour représenter sur un écran la création littéraire. De manière générale, le cinéma se casse régulièrement les dents dans cette aventure, se bornant, pour exprimer la création, à nous montrer l’écrivain en train de gratter des rames de papier sur sa table de travail, avec une cafetière comme unique alliée. Or nous savons bien que la part la plus importante du travail de l’écrivain se fait dans sa tête (dans sa « maison ») avant de s’accomplir sur du papier, voire sur l’écran d’un ordinateur.

Regrettable excès de zèle à la fin de l’affaire. On veut tellement prouver la validité de la question « Que va-t-il se passer ? » qu’on continue de la poser au-delà de la dernière image, peut-être en hommage à la fameuse formule de Flaubert « la bêtise consiste à vouloir conclure ». Le jeune héros, qui aura fait, plus ou moins volontairement, de son maître une chiffe molle, s’apprête, tel le Don Juan de Molière ou le Terence Stamp de Théorème, à envahir d’autres planètes, autrement dit d’autres maisons (rien n’excite plus sa convoitise que la façade d’un immeuble rempli de fenêtres). Mais s’il doit poursuivre son œuvre, n’ayons pas peur des mots : Dans la maison vient de nous faire assister à la naissance d’un serial killer, ou tout au moins d’un serial destroyer, car il ne pousse plus beaucoup d’herbe après le passage de cet Attila littéraire. Ce n’est évidemment pas inintéressant, mais comme l’analyse ne cesse de faire des détours par des stéréotypes comiques alors même qu’elle prétend, à l’image du ballet de photos d’identité de son générique, laisser tout décanter pour se concentrer finalement de très près sur quelques cas individuels, l’ambition première — et nonobstant le prix remporté par le film au Festival de San Sebastian — n’est pas totalement réalisée. En particulier, mais comme d’habitude dans la majorité des films français, la question morale a été pieusement déposée au vestiaire. Mais peut-on faire l’économie de la question morale dès lors qu’on touche, de près ou de loin, à celle de l’éducation ?

FAL

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« Les Saveurs du palais », de Christian Vincent, Avec Catherine Frot, Jean d’Ormesson, Hippolyte Girardot

UNE RECETTE UN PEU FADE.

Une comédie sur le pouvoir sans bavures, mais sans surprise.

PALAIS

Les critiques qui nous assurent qu’on sort des Saveurs du palais avec une faim d’ogre devraient céder un peu moins à leurs instincts animaux et essayer d’avoir un peu plus de conscience — au moins professionnelle. Bien évidemment, pour raconter l’histoire d’Hortense Laborie, responsable des « cuisines privées »  de l’Élysée — tout le monde aura compris le jeu de mots sur « palais » —, le réalisateur, Christian Vincent, s’est entouré d’un certain nombre de conseillers culinaires et les plats, pâtés, gâteaux qui défilent devant nos yeux séquence après séquence ne sont pas désagréables à voir, mais les Saveurs du palais ont à peu près autant de rapports avec l’art de la cuisine que les Rocky en avaient avec la boxe.
Ah ! parce que vous pensiez que les Rocky étaient des films sur la boxe ? Essayez donc de retrouver le numéro de la défunte revue de cinéma Starfix paru au moment de la sortie de Rocky IV. Christophe Gans, qui n’était alors que journaliste, avait eu la bonne idée de faire voir le film à Stéphane Ferrara et à d’autres boxeurs professionnels. Ces messieurs adoraient la série. Mais ils l’adoraient pour la manière dont elle présentait des relations entre différents individus. Sur les aspects techniques de la boxe qui se dessinaient sur l’écran, ils ne pouvaient s’empêcher d’éclater de rire, car la violence des coups échangés aurait dû impliquer l’arrêt définitif de tous les combats au bout de deux minutes.
Dans ces Saveurs du palais — comme dans les Rocky —, le vrai sujet, c’est le pouvoir. Et ce petit film en apparence modeste a au moins deux références gigantesques, à savoir la série britannique (ou les séries, puisqu’il y a eu un remake) Upstairs Downstairs (Maîtres et valets) et la mère de toutes les séries, l’Iliade. Tout simplement parce que l’action, même si ce n’est souvent qu’une chronique, et moins une intrigue que des intrigues, se situe, caractéristique obligatoire de toute épopée, sur deux plans, sur deux étages, et que le jeu consiste à suivre les conflits qui se jouent à chaque étage et les liens verticaux qui font que, de temps à autre, les événements du dessus déteignent sur les événements du dessous, et inversement. La chute d’Hortense est la conséquence directe de la maladie de Zeus — autrement dit de Dieu, autrement dit de François Mitterrand (interprété ici non sans finesse par Jean d’Ormesson). Le président ne s’est jamais plaint de ses recettes — bien au contraire, c’est un fan. Mais lorsque sa mauvaise santé le fait tomber entre les mains des médecins et des diététiciens, la marge de manœuvre créative devient si étroite pour notre cuisinière qu’elle finit par rendre son tablier, d’autant plus qu’à son propre étage elle est victime de la jalousie machiste des responsables des cuisines « centrales ».
Tout cela est assez joliment fait, et ne tombe jamais dans la caricature. L’une des scènes les plus passionnantes du film est celle qui montre comment, du fait de la seule timidité d’un assistant, s’installe le malentendu qui déclenchera l’opposition la plus vive entre les brigades des deux cuisines élyséennes. D’une certaine manière, le destin d’Hortense Laborie ne laisse pas de s’apparenter à celui de Margaret Thatcher. Elle ne comprend qu’après coup ce qui lui arrive.
D’où vient alors que la mayonnaise ne prend pas complètement ? De la trop grande évidence de la métaphore, ou de la manière dont celle-ci est tirée en longueur. Tout, en fait, ou presque tout est annoncé dans le jeu de mots du titre que nous avons déjà mentionné. Quand on en aura ajouté un autre sur « régime », ou un autre encore sur « cuisine », on n’aura finalement rien dit de plus. Le parallèle entre cuisine et politique est devenu si banal que plus personne ne se rend compte qu’il y a figure de style quand on parle par exemple de « cuisine électorale ». Bien sûr, telle scène où les « services de l’intendance » expliquent à Catherine Frot qu’il va falloir qu’elle s’arrange pour réduire ses coûts ne peut pas ne pas évoquer les présentes difficultés de l’ensemble d’un pays qui s’appelle la France, mais tout cela est très convenu et, plus grave encore, terriblement souligné. D’Ormesson se lance ici dans une longue explication de texte sur le nous louis-quatorzien, équivalent tout à la fois de moi et de la France. Ailleurs, il affirme qu’il aime tellement parler de cuisine qu’il se demande parfois s’il ne ferait pas mieux d’abandonner la politique pour se reconvertir dans la gastronomie. Tout cela fait incontestablement sourire, mais n’apporte aucune véritable révélation. Quant aux citations de Montesquieu débitées par Frot dans les séquences finales, elles sont certes d’une totale pertinence, mais elles sont aussi too much.
Si vous voulez voir le film où la cuisine est traitée magistralement comme métaphore du pouvoir, et sans allusion directe à la politique, autrement dit comme une allégorie, achetez le dvd de l’éblouissante transposition de Macbeth réalisée en 2005 pour la BBC par Mark Brozel, avec ses éboueurs dans le rôle des sorcières et ses couteaux de cuisine en guise de poignards. Tout aussi drôle que ces Saveurs. Mais, en plus, absolument terrifiant.

FAL

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Camille Redouble, de Noémie Lvovsky, avec Noémie Lvovsky, Samir Guesmi, Yolande Moreau, Michel Vuillemoz, Denis Podalydès.

The Dark Lady Rises… Again

CAMILLE REDOUBLE

Eh bien, ô Lecteur, puisque tu es visiblement très intelligent et que tu n’as pas une tête à aller voir un film français intitulé Camille redouble, commençons par la fin et parlons un peu de Proust. L’homme qui, à notre connaissance, a le mieux éclairé Proust, ce n’est pas l’envahissant Tadié et ses centaines de pages de commentaire, c’est le traducteur arabe de la Recherche. Interrogé il y a une vingtaine d’années sur France Culture, ce monsieur — dont nous avons honte d’avoir oublié le nom — « pitcha » la Recherche mieux que personne, d’autant plus lumineusement qu’il ne le fit pas volontairement. On lui avait demandé ce qui avait présenté pour lui le plus de difficultés dans son travail. Il ne parla pas une seconde de la longueur des phrases de Proust — l’arabe est une langue qui n’a rien contre une prose interminable et même entortillée. Non, ce qui l’avait vraiment gêné, c’était l’emploi cataphorique des pronoms — car un tel emploi n’existe pas en arabe. Faut-il expliquer cataphorique ? C’est très simple. De manière générale, un pronom est anaphorique ; autrement dit, il ne fait que reprendre un nom déjà exprimé : « Quand je vis Rémi, je me mis à lui raconter mon histoire. » Mais il peut arriver qu’on lance le pronom avant le nom : « Quand je le vis, je me mis à raconter à Rémi mon histoire. » Proust a un faible pour cette seconde formulation ; Proust aime la cataphore. Mais il faut bien comprendre que ce n’est pas chez lui une coquetterie — c’est en fait le résumé de son système cognitif. Rémi ne devient vraiment, complètement Rémi qu’une fois que je l’ai vu. La fin de la Recherche peut apparaître comme une gigantesque plaisanterie, puisque le narrateur semble découvrir sa vocation d’écrivain quand il vient de pondre déjà… les trois mille pages de la Recherche, mais il est en fait parfaitement sérieux. Pour que ces pages écrites trouvent véritablement un sens, il va maintenant falloir les relire, ou, plus exactement, tout simplement les lire. Il faut bien comprendre le coup de la madeleine : le narrateur ne retrouve pas tant le goût du gâteau qu’il mangeait dans son enfance qu’il le découvre, pour la première fois, dans sa totalité, dans sa vérité. Métaphore, entre autres, de la critique littéraire : la vraie lecture d’un texte arrive après l’analyse de celui-ci. La vraie première fois est la seconde fois.

Bref, Camille redouble.

Et c’est évidemment, entre autres, la question du redoublement scolaire qui se pose ici. « Faut-il vraiment que mon enfant redouble sa troisième, Monsieur le Professeur ? — Non, Madame, si vous envisagez — et lui présentez — ce redoublement comme la répétition pure et simple de la (mauvaise) année qu’il vient de vivre. Oui, si vous lui expliquez que ce sera pour lui l’occasion de découvrir et de comprendre des choses qu’il a déjà vues, mais qui lui ont échappé. »

*

Un facétieux critique cinématographique britannique a écrit dans le Daily Telegraph qu’il convenait de voir dans To Rome With Love, non pas le plus mauvais film de Woody Allen, mais ses quatre plus mauvais films, puisque, comme on sait, il se compose de plusieurs histoires différentes.

Noémie Lvovsky devrait être aussi malicieuse à l’égard de son propre film. Ne pas se cabrer quand les journalistes lui rappellent que c’est un remake du Peggy Sue Got Married de Coppola, mais leur rappeler que c’est aussi un remake de Trente ans ou rien, de Family Man (avec Nick Cage, neveu dudit Francis Ford), de Big, de Freaky Friday et de bien d’autres choses encore. De Retour vers le futur, bien sûr, la tête que s’est faite Podalydès à la fin du film n’étant pas sans rappeler celle du Doc si cher à Marty McFly. Bref, il conviendrait de rappeler à toute une tranche très paresseuse de la presse française qu’un sujet n’a jamais fait une intrigue et que c’est l’intrigue qui donne son sens au sujet.

Car de quoi s’agit-il ici ? D’un truc que nous avons déjà vu mille fois. Lors d’une soirée de Nouvel An réunissant toute une bande d’ancien(ne)s élèves d’un même lycée, Camille, quadragénaire que vient de quitter son mari parce qu’elle a tendance, entre autres, à croire que toutes ses difficultés peuvent et doivent être noyées dans l’alcool — Camille, donc, tombe dans un très éthylique coma. Le lendemain matin, elle se réveille dans un lit d’hôpital, en assez bonne forme, ma foi. Mais elle ne se réveille pas le lendemain ; elle se réveille il y a vingt-cinq ans. Avec une bizarrerie supplémentaire dans cette situation : ce voyage en arrière ne lui redonne pas l’apparence qui était la sienne dans les années quatre-vingt ; son allure, ses rides, sa cellulite sont celles de la femme de quarante ans qu’elle était encore une seconde avant les douze coups de minuit. Mais ses parents sont « de nouveau » vivants et s’adressent à elle comme si elle était toujours une teenager ; la surveillante générale lui donne trois cents lignes à copier quand elle fait mine de quitter le lycée ; ses copines s’adressent à elle sans remarquer qu’elle pourrait être leur mère. Mais, paradoxalement, c’est ce décalage qui introduit dans l’histoire le plus de réalisme. Face à tout ce qui lui arrive, Camille est une spectatrice incrédule. Elle a même franchement envie de rire tant la situation lui paraît absurde quand la surgé lui donne ses lignes à copier. Mais inversement, son incrédulité — et la nôtre — fait que les aspects douloureux de la réalité seront d’autant plus douloureux. Camille sait ce qui va arriver ; elle n’a pas pour autant les moyens d’infléchir le destin de quelque manière que ce soit. Sa mère est morte d’une rupture d’anévrisme. Elle voudrait lui éviter cette fin en l’obligeant à passer un scanner. Mais le scanner ne révèle rien, et la rupture d’anévrisme se produira quand même à l’heure dite. Elle voudrait bien réconforter sa copine bigleuse qui fait semblant de considérer comme un type incompétent et prétentieux l’ophtalmo qui vient de lui annoncer qu’elle allait devenir aveugle ; mais elle sait que sa copine va effectivement devenir aveugle.

C’est en cela que Camille redouble est un film redoutablement français. Dans Retour vers le futur, Marty McFly arrivait à manipuler la grande horloge du Temps et à remodeler ses parents. A ré-écrire l’histoire. A la fin du Superman de Richard Donner, Superman parvenait à faire tourner la terre en sens inverse pour ressusciter Lois Lane. Rien de tout cela ici : le passé est écrit dans une encre indélébile. Nous ne pouvons avoir aucune action sur lui. Le passé est le passif.

Mais si le passé ne saurait être réécrit, il peut être en revanche relu et réinterprété. Et c’est pourquoi, Ami Lecteur, nous vous invitions à relire un peu de Proust. Non, l’héroïne de Camille redouble ne parvient pas à empêcher la mort de sa mère, mais pourtant, d’une certaine manière, elle ressuscite celle-ci en découvrant en elle-même que cette mère était mille fois meilleure qu’elle ne le pensait. Et son père aussi. Et son mari aussi. Toute sa triste vie qu’elle entendait repeindre en rose à coups de rasades de whisky change de teinte simplement si elle est éclairée d’un regard différent.

Et donc, Camille redouble est finalement un film plein d’action. Mais ce n’est pas un blockbuster à l’américaine, même si les blockbusters américains ont leur charme. C’est un film d’aventure écrit en respectant les formules établies par the two greatest screenwriters of all time, Shakespeare et Socrate : Beauty is in the eye of the beholder. Gnôthi séauton.

Claire SOREL, Lizelevy & FAL

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Insensibles, de Juan Carlos Medina, avec Tomas Lemarquis, Alex Brendemühi, Juan Diego.

L’Insensible Armada

ou le Labyrinthe des pans de l’Histoire

Insensibles nous en fait voir de toutes les douleurs, mais ce n’est pas tout à fait, pas du tout même, un film d’horreur.

INSENSIBLES

Il ne faut pas, comme certains, penser a priori du mal de la phynance. La première version du scénario d’Insensibles était bien ficelée, propre, sans bavures, mais c’était un scénario de film d’horreur, avec ce que cela peut signifier de gratuit et — n’ayons pas peur des mots — de malsain. Lorsqu’il apparut que la plus grande source de fonds pour produire le film allait être espagnole, l’idée s’imposa de le tourner en Espagne et d’adapter l’histoire à ce nouveau décor, mais ce qui pouvait au départ apparaître comme un simple ajustement a eu pour effet de faire faire à Insensibles un saut qualitatif prodigieux. Comme le Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro — mais ce rapprochement n’est pas une critique, puisqu’il est imposé par le sujet même —, Insensibles ne raconte pas seulement l’histoire d’un ou deux individus, mais l’Histoire de l’Espagne contemporaine depuis les années trente.

Parce que chaque séquence, chaque plan d’Insensibles est habité par la mort — l’adjectif insensible, quel que soit la valeur qu’on lui donne, n’est-il d’ailleurs pas le qualificatif idéal de la Camarde ? — et parce qu’aucun pays occidental n’a été comme l’Espagne marqué par le déchirement et par la mort. Certes, la Seconde Guerre mondiale a été, comme son nom l’indique, mondiale, mais sa « répétition générale » avait été, justement, la guerre civile espagnole, où le seul point commun entre les deux camps fratricides semble avoir été la devise Viva la Muerte (car, contrairement à ce qu’on croit souvent, elle se trouvait presque autant du côté des républicains que du côté des franquistes). L’Irlande a été — et reste encore — le lieu d’une guerre civile, mais celle-ci se déroule « à tempéraments » ; elle n’a jamais, heureusement, franchement explosé.

Tout commence donc, dans Insensibles, par une succession de décompositions. S’il vient de passer cinquante heures au bloc opératoire, donc, on peut l’imaginer, de « recoudre » toute une série de patients, le brillant chirurgien que nous voyons aujourd’hui au volant de sa voiture est lui-même, du fait de son stakhanovisme, à deux doigts du burn-out. Il s’endort. Réveil à l’hôpital. Sa femme est morte dans l’accident. Quant au bébé qu’elle portait, il est en couveuse. Vivra-t-il ? On verra.

Lui-même se remet assez vite. Mais les radios et les examens qu’il a subis ont révélé qu’il avait un cancer jusque-là ignoré. Quelle chance que cet accident ! ironise-t-il amèrement. Car ce cancer est incurable. A moins que — nouveau traitement qui mériterait d’être essayé — il ne bénéficie d’une greffe de moelle épinière dont les donneurs seraient ses parents qu’il ne voit plus guère. Ceux-ci, malgré tout, se porteraient immédiatement volontaires, s’ils n’étaient forcés de lui avouer qu’ils ne sont pas ses parents biologiques…

Parallèlement, nous suivons, à partir des années trente, le cas d’un petit garçon victime, comme une quinzaine d’autres enfants, d’un mal étrange : il est insensible à la douleur. N’est-ce pas, a priori, un privilège dont nous rêvons tous ? C’est oublier qu’être insensible à la douleur, c’est être aussi insensible au plaisir, donc ne jamais pleurer, ni de tristesse ni de joie, donc d’une certaine manière être déjà mort. D’ailleurs, ces enfants passent leur temps à se mutiler, puisqu’ils ne sentent rien, et à mutiler les autres, puisqu’ils ont tendance à considérer que le reste du monde est comme eux.

Double impasse. Double dead end, si l’on veut bien nous pardonner ce jeu de mots anglais. Bien sûr, on sortira de cette impasse — sinon il n’y aurait pas d’histoire. Mais non pas tant parce que, comme on s’en doute, les deux branches finiront par se rejoindre — de toute façon, elles ne le feront qu’in extremis, comme dans Crimes et délits de Woody Allen — que parce que ces deux êtres en apparence d’emblée si opposés se ressemblent furieusement : l’un souffre, l’autre non ? Allons donc ! Si le médecin survit à son accident, c’est bien parce qu’il a une résistance exceptionnelle à la douleur. Et n’était-il pas, tout comme ces enfants frappés d’un mal étrange, soumis sans s’en rendre compte, insensiblement, au travail de sape de son cancer (car, comme on sait, le cancer est un mal insidieux, qui ne fait souffrir qu’à la fin) ?

Le film, en fait, se joue, non pas sur deux, mais sur trois niveaux. Il y a, comme on l’a dit, les cas de ces deux individus. Il y a la Guerre d’Espagne, avec ses commandos de républicains et de franquistes qui viennent s’affronter à l’intérieur même de l’hôpital des enfants. Et il y a enfin le niveau métaphysique : le cancer du chirurgien, ce n’est jamais plus qu’une métaphore de la mort qui attend tous les hommes, et les chiffres des années qui jaillissent sur l’écran chaque fois qu’arrive un flashback sont un compte à rebours nettement plus impressionnant que les fantaisies horlogères d’Hugo Cabret. Allez, disons-le tout de suite : notre chirurgien ne s’en tirera pas.

Mais to be or not to be is not the question. La vraie question n’est pas d’être, mais de savoir qui l’on est. Non pas d’exister indéfiniment, mais de donner ou de trouver un sens à son existence. D’assurer une continuité entre le passé et l’avenir. A partir du moment où on a trouvé celle-ci, on peut mourir tranquille. Et, de ce point de vue-là, Insensibles est furieusement convaincant parce que ses coups de théâtre les plus « spectaculaires » sont en fait empruntés à la réalité espagnole. Par exemple, ce bébé arraché de force à une républicaine par un franquiste dont la femme est stérile. Les journaux nous disent qu’aujourd’hui encore, des enfants (devenus adultes, sinon vieillards) découvrent qu’ils ont été enlevés de la sorte. Quant à la Guerre d’Espagne proprement dite, depuis une vingtaine d’années, un certain nombre d’historiens et de penseurs espagnols expliquent sa violence insoutenable par le fait que, depuis l’Inquisition (est-ce pour rien qu’un franquiste est surnommé ici « le Confesseur » ?) et avec la fausse conversion de certains juifs au christianisme (les Marranes), aucun Espagnol ne sait exactement qui il est. Aujourd’hui encore, semble-t-il, de vieux Espagnols révèlent à leurs enfants, depuis leur lit de mort, qu’ils ne le savent pas, mais qu’ils sont juifs. Bien sûr, cela ne touche pas tout le monde, mais cela peut toucher tout le monde. Bien pire que le mal, la menace du mal. Bien pire que l’horreur, l’effroi. Dans la Guerre d’Espagne, donc, l’ennemi était d’autant plus redoutable et haïssable qu’il pouvait être un autre soi-même.

Tout compte fait, la vraie référence d’Insensibles, ce n’est pas le Labyrinthe de Pan, ce n’est pas les films d’épouvante espagnols ou britanniques des années soixante ou soixante-dix. C’est le cinéma de Sergio Leone. D’abord parce que, comme on le sait, la plupart des westerns dits italiens étaient tournés en Espagne. Mais ensuite parce que Leone, comme son nom l’indique, était lui-même d’origine judéo-espagnole (même si, comme il l’explique dans ses entretiens avec Simsolo, sa famille était plutôt antisémite), et que l’essentiel de son œuvre (Pour quelques dollars de plus, Il était une fois dans l’Ouest, Il était une fois en Amérique) se compose d’une série de flashbacks composites que chaque film, chaque œuvre d’art donc, a pour fonction de recoller. Le thème favori de Leone n’est pas tant la vengeance que la mise à jour de la vérité. Autant le devoir de mémoire est stérile quand il est pieusement et mécaniquement honoré par la presse et par certains hommes politiques, autant il est fertile quand, passant par le filtre de l’art, il permet d’extraire, à partir de l’insensible, du sensible. Ou tout simplement du sens.

FAL

Sortie : 10 octobre 2012.

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Kill List, de Ben Wheatley, avec Neil Maskell, MyAnna Buring, Harry Simpson, Michael Smiley.

RUPTURE DE CONTRAT

Paraphrasons Truffaut : Kill List est un petit film malade qui aurait pu être grand.

KILL LIST

Kill List est un film visiblement fait avec peu de moyens, mais la maigreur de son budget va dans le sens de ses ambitions. L’entreprise est subversive, et la subversion, autrement dit la remise en question du pouvoir, ne saurait être que la révolte des David contre les Goliath — jamais l’inverse.

Au départ donc, un petit film noir. Un soldat anglais, rentré au bercail après une opération qui a mal tourné, ne parvient pas à se réinsérer : pas de travail, pas d’argent. Des disputes fréquentes avec sa femme devant leur petit garçon. No future. Mais un jour débarque un de ses anciens camarades, qui lui propose de l’aider à accomplir un « contrat ». The money is good. Et la tâche semble a priori ne pas présenter de difficultés particulières. Il s’agit d’envoyer ad patres trois individus assez ordinaires. The money is good. En route.

Bien évidemment, la situation financière des deux hommes ne saurait justifier à nos yeux leur décision, mais les choses se compliquent très vite, dès que nous voyons la première victime inscrite sur leur liste, un prêtre, sourire et les remercier avant de recevoir une balle dans la nuque. Nous devinons ce qui se précisera avec la seconde « cible » : les trois hommes à abattre appartiennent à une abominable organisation de pédophiles et, même si, répétons-le, nous ne pouvons nous identifier aux deux tueurs à gages, nous ne pouvons pas non plus ne pas partager la répulsion qui est la leur quand ils découvrent les agissements de leurs victimes. Nous ne condamnons pas totalement la manière dont le premier des deux se met à faire de l’excès de zèle et à jouer les bourreaux avant de remplir son « simple » rôle d’exécuteur. Ce flou qui envahit la frontière entre le bien et le mal est le thème central, obsessionnel, de Kill List. Petit à petit, et dès le début en fait — car, si nous n’avions pas nos habituels préjugés, nous aurions dû nous pencher un peu plus sur les rapports entre maris et femmes dans la première partie —, nous ne savons plus qui gouverne qui, qui contrôle qui, qui a tort et qui a raison. Inutile de préciser que même les rapports entre nos Dupond-Dupont, cordiaux au départ, connaîtront des hauts et des bas.

Sans doute convient-il ici de parler d’humour noir, ou tout simplement d’humour anglais. Ce retournement constant des points de vue tient au moins à deux éléments historiques fondamentaux chez les Britanniques. Il y a d’abord leur langue, résultat de la fusion de deux langues — racines latines d’un côté, germaniques de l’autre —, qui dispose souvent de deux mots pour désigner la même chose, et qui suggère donc qu’une même chose peut toujours être regardée sous deux angles différents. Il y a ensuite cet empire qu’ils ont perdu, mais qu’il n’ont pas perdu totalement, puisqu’il leur reste le Commonwealth, qui fait que, malgré tout, le portrait de la Reine d’Angleterre est encore imprimé sur des timbres ou accroché aux murs des édifices de service public dans des pays comme le Canada ou l’Australie. Finalement, rien de plus anti-aristotélicien que l’humour. Il est la preuve qu’une chose peut être tout à la fois elle-même et son contraire.

Mais une dangereuse mise en abyme vient gangréner l’affaire : dans sa troisième partie, Kill List s’égare lamentablement. On dirait que, contaminé par le premier de ses deux héros (ou sous l’emprise du fantôme de son illustre homonyme, l’écrivain Dennis Wheatley, spécialisé dans « l’occulte » ?), le réalisateur se met lui aussi à faire de l’excès de zèle. Désirant peut-être nous déboussoler encore plus, alors même qu’il avait prouvé au début qu’il pouvait le faire à l’économie, en introduisant malaise et suspense à partir de situations domestiques on ne peut plus banales, Ben Wheatley se met en tête de réaliser une transmutation, de métamorphoser son film noir en film d’horreur façon Hammer ou Amicus période années soixante et soixante-dix, ou, plus précisément encore, en copie conforme de The Wicker Man, film qu’on s’obstine depuis des décennies à nous présenter comme un chef-d’œuvre du fantastique, mais qui nous semble parfaitement mériter son sort de film maudit (le récent remake avec Nick Cage a d’ailleurs été un nouveau bide, ce qui prouve qu’il y a dans l’affaire un vice de conception), ne serait-ce que parce qu’il est justement tout le contraire de Kill List : terriblement prévisible. (En deux mots, The Wicker Man tourne autour d’un inspecteur de police débarquant dans une île pour enquêter sur une secte du genre Ku Klux Klan sans se rendre compte que, dès le départ, il est la prochaine victime désignée de celle-ci — mais il faut vraiment qu’il ait un Q.I. de 25 pour ne pas sentir le vent venir… et on ne sait si c’est son snobisme ou son aveuglement qui fait dire à Christopher Lee que ce film est l’un des meilleurs de sa pourtant très longue et très riche carrière).

Au total, une occasion manquée. Le spectateur, à l’issue de la projection, a des velléités d’instituteur et se voit spontanément inscrire sur le bulletin de l’élève Ben Wheatley la formule traditionnelle, et sans doute très agaçante pour celui-ci : « Des possibilités mal exploitées. »

FAL

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Superstar, de Xavier Giannoli, avec Kad Merad et Cécile de France

YELLOW STAR

VERY IMPORTUNING PERSON

Les films des réalisateurs qui s’efforcent de construire une œuvre ont généralement des titres interchangeables. C’est ainsi que Superstar, le nouveau film de Xavier Giannoli, pourrait s’intituler, comme le film qui l’a fait connaître, A l’origine.

A ceci près qu’il faudrait ajouter ici un point d’interrogation. A l’origine ? Car le héros de Superstar ne cesse, d’un bout à l’autre, de se poser la question « Pourquoi ? » Comme on l’a signalé ici et là, l’aventure qui lui arrive ne laisse pas de rappeler « l’épisode Benigni » dans le dernier film de Woody Allen, To Rome With Love, histoire d’un Monsieur Tout le Monde métamorphosé du jour au lendemain en homme célèbre, mais l’origine de la célébrité n’est pas la même dans les deux cas : Benigni est peut-être initialement choisi au hasard par les médias, il n’en est pas moins choisi. Kad Merad suscite brutalement l’attention des foules sans aucune raison apparente. Bien sûr, les médias s’empareront de la chose, mais ils ne font rien d’autre que prendre le train — ou, en l’occurrence, le métro, puisque c’est là que les premiers symptômes de la célébrité apparaissent — en marche. C’est la raison pour laquelle Benigni apprécie son nouveau statut (même si, au bout d’un certain temps, il finit par déchanter), alors que Kad Merad se sent d’emblée traqué, étouffé par cette attention absurde qu’on lui porte.

Cette obsessionnelle question « pourquoi ? » amène au moins deux remarques. Superstar est d’abord une mise en évidence des limites du pouvoir des médias. La télévision peut diffuser, répercuter, amplifier les événements — elle ne les fait pas. Oui, Superstar, et cela n’est pas fait pour nous déplaire, est un film proustien. Dans le Contre Sainte-Beuve, Proust explique à propos de la mode qu’elle ne saurait en aucun cas imposer un nouveau désir dans le public ; elle n’a de succès que lorsqu’elle rencontre un désir qui était déjà là, à l’état latent, dans le cœur celui-ci. A vrai dire, ce phénomène peut être assez facilement constaté — par exemple, malgré une énorme campagne publicitaire, le premier Batman de Tim Burton n’enthousiasma guère les foules françaises —, mais la presse le souligne généralement assez peu, dans la mesure où cela reviendrait pour elle à reconnaître sa faiblesse.

L’autre remarque qui s’impose touche à l’essence même de la question « pourquoi ? » Même si Superstar flirte à certains moments — à travers sa musique, entre autres — avec le genre fantastique, sa tonalité majoritairement réaliste ou, pour reprendre un adjectif qui a dans l’intrigue une importance capitale, sa tonalité banale fait que nous refusons d’admettre sans broncher l’idée que la célébrité du héros puisse être totalement absurde. Il doit bien y avoir une raison. Ou alors, cherchons dans ce que nous connaissons dans la vie courante un phénomène qui, pour être fréquent, n’en est pas moins injustifié : cela s’appelle tout simplement le racisme. Et là, le film met quelque peu mal à l’aise.

SUPERSTAR

Parce qu’il ne prend pas ouvertement position.

Le récit bascule très nettement à partir du moment où une espèce de consultant psy émet dans un talk show l’idée que, puisque l’épreuve que traverse Kad Merad n’est pas à imputer aux médias, le seul et unique responsable de sa situation n’est autre que lui-même. On entre évidemment ici dans des zones très glissantes. Même si les juifs n’ont pas cherché à être exterminés, ils auraient quand même pu, étant donné leur nombre, se révolter, et ils ne l’ont pas fait. Ils ont donc, dans une certaine mesure, « mérité » ce qui leur est arrivé. Oui, « Pourquoi ne vous révoltez-vous pas ? » demande le psy télé à Kad Merad. Évidemment, la question est spécieuse, puisque l’esclave ne saurait par définition se révolter que lorsqu’il est devenu esclave, et donc lorsqu’il est déjà trop tard, et Giannoli nous fait bien comprendre que cette question est spécieuse en faisant interpréter son psy par un sociétaire de la Comédie française qui cabotine encore plus que le personnage qu’il est censé interpréter.

Il n’en reste pas moins que nous attendons toujours une véritable explication à ce qui arrive au personnage de Kad Merad. En fait, elle est là, mais de manière diffuse, en particulier à travers certains éléments qui ont été dénoncés par certains critiques comme étant des incohérences. Il y a d’abord le revirement brutal de la foule : pourquoi, après avoir adulé son héros, se met-elle un jour, et là encore sans préavis, à lui cracher dessus ? D’ailleurs, le racisme ne se manifeste-t-il d’emblée par la détestation ? Eh bien, c’est sans doute là qu’est la subtilité de Superstar : la foule, dans un premier temps, se précipite sur ce héros passe-partout parce qu’il est d’une certaine manière son reflet ; mais cette image narcissique finit par la renvoyer à sa propre médiocrité, et cela devient vite insupportable. Les premières hostilités se déclenchent alors que Kad Merad est en train de faire ses courses dans un supermarché. Quoi ! ce héros, notre frère, n’est qu’un pauvre type qui fait ses courses dans un supermarché ! et du coup, nous sommes autant de pauvres types ! Voilà qui est insupportable. Il doit payer. Le racisme, on le sait bien, n’est que la projection de ses propres défauts sur autrui.

Seulement, encore une fois, ne faudrait-il pas, dans un film qui entend s’adresser au grand public, prendre position de manière un peu plus nette sur une question telle que celle du racisme ? Certes, le personnage interprété par Merad a un patronyme juif (Kazinski), et ses seuls amis sont les retardés mentaux avec lesquels il travaille dans son entreprise et un travesti qu’il croise à l’occasion d’un talk show ; autrement dit, nous avons là clairement le résumé des catégories humaines que les nazis entendaient éliminer de la planète, mais la conclusion, vaguement positive — le héros séduit, au bon sens du terme, la maîtresse du producteur du reality show qui l’avait transformé en marionnette —, ne résout pas grand-chose.

Grand vainqueur de l’affaire : Kad Merad, qui, mine de rien, est en train de se bâtir une filmo solide autour de la question de l’exclusion. Bienvenue chez les Ch’tis, l’Italien, Monsieur Papa et aujourd’hui Superstar ne sont peut-être pas des films parfaits, mais, mis bout à bout, ils constituent un « corpus » qui est loin d’être inintéressant.

Toutefois, le meilleur film jamais tourné sur le racisme reste probablement, encore et toujours, le Mur invisible (Gentleman’s Agreement) d’Elia Kazan.

FAL

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The Dark Knight Rises, de Christopher Nolan, avec Christian Bale et Marion Cotillard.

FLATMAN

Le troisième volet d’une trilogie est généralement le dernier. Pour celle du Dark Knight, ce n’est pas plus mal.

Rien de plus agaçant, rien de plus exaspérant dans quelque domaine que ce soit que les fans, ces Messieurs Je-Sais-Tout qui prétendent imposer aux autres leurs codes, leurs interprétations, leur religion. Cependant, il faut écouter les fans de Batman quand ils vous expliquent qu’il ne faut pas dire « Batman », mais « The Batman ». Car Batman est un superhéros qui n’est pas un superhéros. Il a des ressources financières impressionnantes, mais il n’a pas de pouvoir particulier. Spider-Man, à la suite d’un accident génétique, est bien moitié homme, moitié araignée ; Superman a vraiment des superpouvoirs : « Spider-Man » et « Superman » peuvent donc être des noms propres — ils décrivent leur essence même. En revanche, Batman ne possède aucun don surnaturel, à part sans doute un Q.I. supérieur à la moyenne. Il n’a jamais été mordu par une chauve-souris : il est donc, et ne saurait être autre chose que l’Homme qui se déguise en chauve-souris, The Batman.

Mais alors une question se pose. Pourquoi donc un homme « normal » se déguiserait-il en chauve-souris ? La réponse donnée par certaines bandes dessinées consacrées aux origines de ce héros bizarre peut laisser rêveur : il aurait vu une chauve-souris passer devant la fenêtre au moment où ses parents ont été tués par le Joker ; la chauve-souris serait donc là comme la marque d’un traumatisme initial. Il est heureux, dans ces conditions, qu’il ait aperçu une chauve-souris. Pensez à ce que serait son existence — et sa garde-robe — s’il avait aperçu un hippopotame à pois roses…

En fait, il y a trois manières de répondre à cette question du déguisement gratuit. La première consiste à ne pas la poser du tout et à choisir une espèce d’option kitsch qui justifie tout. C’était celle de la série télévisée et, plus tard, des films réalisés par Joel Schumacher (condamnés par les mêmes qui condamnent Roger Moore dans le rôle de Bond) : on ne prenait rien au sérieux, on était là simplement pour s’amuser. Chaque fois que Batman rencontrait une difficulté sur son chemin — y compris un requin —, il avait sur lui la Bat-chose ou le Bat-truc approprié qui lui permettait de se débarrasser de l’obstacle. De là naissait une espèce de poésie qui n’aurait sans doute pas déplu aux surréalistes.

L’autre option visant à justifier l’injustifiable est celle qu’avait choisi Tim Burton pour ses deux films : Batman avait pour adversaires toute une bande de givrés, mais il faisait lui-même partie de cette catégorie. Sans doute était-il un peu plus qu’eux du côté de la justice, mais il était foncièrement aussi fou qu’eux. C’est ce qu’exprimait le bref, mais signifiant dialogue entre Batman et le Joker. Quand Batman répondait « You made me » au Joker qui lui reprochait d’en faire un peu trop dans son rôle de redresseur de torts, le Joker lui renvoyait la même formule : « No, you made me. » Le pastiche de Mad paru à l’époque avait assez bien résumé la situation en rebaptisant le héros Battyman, autrement dit « le Dingue ».

La troisième option, plus difficile, donc plus louable, est celle qu’avait choisie Christopher Nolan pour son Batman Begins, dont le titre était d’ailleurs très significatif : la question était de savoir comment Batman avait commencé, pourquoi un dénommé Bruce Wayne avait un jour décidé de se transformer, de renaître en Batman. Nolan s’est officiellement interdit d’employer les deux cartes passe-partout (on aurait presque envie de dire : les jokers) du kitsch et de la folie, préférant traiter les aventures de son héros sur le mode réaliste et rationnel. Le premier épisode était à cet égard remarquable : sans donner d’explication précise, il justifiait l’excentricité du protagoniste par une atmosphère générale, par la darkness et par l’astuce sur knight et night qu’on allait retrouver dans les titres des deux autres volets. Batman était sans doute un chevalier, mais un chevalier à la triste figure. Il ne lui suffisait pas d’être du côté du bien et de la loi pour être heureux, bien au contraire.

L’ennui, c’est que Nolan n’a pas pu tenir jusqu’au bout ce pari de rationalité. Passons sur The Dark Knight, qui contenait au moins, sans parler du côté extrêmement brouillon de son découpage dans les scènes d’action, une incohérence majeure : le même Joker qui était censé incarner le Chaos était capable de vous planifier de gigantesques hold-up au quart de seconde près… The Dark Knight Rises est plus coupable encore et recourt à des trucs de prestidigitateur débutant : on rationalise des détails pour faire passer en douce des monuments d’invraisemblance. Nous nous bornerons à citer deux exemples. Le début est très prometteur si l’on admet que l’histoire est traitée sur le mode réaliste : Batman boite. Et il ne boite pas parce qu’il s’est fait une entorse en ratant une marche dans l’escalier ; il boite parce qu’il n’a plus du tout de cartilage au genou — et qu’il ne lui reste, dans ses autres articulations, pas le moindre cartilage « de secours » qui permettrait de l’opérer. La séquence suivante s’enchaîne parfaitement : Bruce Wayne arrive, boitant toujours et s’aidant d’une canne, à une soirée de charité. Mais deux minutes plus tard, lorsqu’il danse avec une cavalière, il danse et valse comme Nijinski. Soyons bon prince et admettons que la séquence est subjective : la jeune femme vient de tomber amoureuse de lui ; elle ne voit pas ses défauts physiques. Mais la suite est absolument indéfendable : quelques minutes plus tard, Bruce Wayne, chez lui, renforce son genou très mou avec une espèce d’attelle qui lui permet de sauter sans difficulté du haut d’un immeuble, bref de redevenir intégralement le Batman que nous connaissions. Et il ne semble pas que, dans la prison pourtant inhumaine dans laquelle il se retrouve enfermé dans l’essentiel de l’acte II, qui que ce soit ait entrepris de le priver de sa prothèse magique. Beaucoup de bruit pour rien, donc. Il eût été tellement plus amusant, tellement plus prenant de voir Batman triompher malgré son handicap.

Second exemple : Batman sur sa Bat-moto est poursuivi par des adversaires dotés de véhicules technologiquement très supérieurs. Il s’engage alors dans un sombre cul-de-sac pour en ressortir aussitôt aux commandes d’une sorte de tank volant, que Stallone ne manquera pas de lui emprunter pour Expendables 3. De deux choses l’une : ou bien c’est sa moto qui peut se transformer en tank, comme un transformer de la pire espèce, ou bien il avait pris la précaution de garer là son tank volant. Mais, man, on est à New York-Gotham, et un tel véhicule ne tiendrait pas une demi-heure dans le quartier où tu l’as garé !

Bonus dans le domaine de la fausse rigueur : la justification du déguisement en chauve-souris. Nolan et son coscénariste de frère, qui ont bien senti que c’était probablement le morceau le plus dur à avaler, posent ouvertement la question deux fois par la bouche de personnages secondaires. Réponse de l’intéressé : ce n’est pas pour se protéger lui-même qu’il se cache sous son masque et sous sa cape — c’est pour éviter des ennuis aux gens qui lui sont chers. Parce que, comme on sait, Batman est marié, père de famille, a six enfants en bas à âge et doit s’occuper d’une vieille mère grabataire ! Tant de naïveté, ou plus exactement de mauvaise foi laisse sans voix. C’est vrai, il perd en chemin quelques petites amies, mais il les remplace assez facilement…

Le film entier est construit sur de tels schémas d’inachèvement. On aborde diverses grandes questions très actuelles : l’écologie, la Bourse, la sécurité des cités… Mais, chaque fois, on laisse tomber très vite le sujet pour en aborder un autre — et c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles le film est si long (plus de deux heures et demie). Certes, comme il est techniquement parfait et que ces diversions constantes produisent une vague illusion de rythme, on ne saurait dire qu’on s’ennuie. Mais jamais on n’éprouve une véritable émotion. Les internautes qui ont lancé le site To Die Like Marion Cotillard sont injustes : ce n’est pas Marion Cotillard qui est mauvaise comédienne et qui ne sait pas mourir (attention, vous venez de lire un spoiler !), c’est sa mort qui n’est pas convaincante, puisqu’elle n’est pas amenée par l’intrigue. D’ailleurs, avant de mourir, il faut qu’elle raconte sa vie dans un gigantesque flashback pour nous expliquer qui, quand, comment, pourquoi et tout et tout. Tim Burton, lui, nous aurait expliqué en deux mots qu’elle était la version féminine du Joker.

Nuançons : il y a un moment véritablement saisissant dans le film — la séquence où un vieux prisonnier explique à Batman qu’il n’arrive pas à réaliser le saut qui lui permettrait de s’évader parce qu’il n’a pas suffisamment peur et l’engage à renoncer à la corde qui l’empêche de tomber et qui le rassure. Belle idée. On pourrait même écrire toute une histoire de l’humanité vue à travers le spectre de la peur. Mais ne nous avait-on pas appris à l’école qu’un héros était précisément quelqu’un qui arrivait à surmonter sa peur ?

Qui aura la bonté de nous expliquer comment Christopher Nolan, malgré cette malhonnêteté intellectuelle qui caractérise son travail, malgré le fait qu’il n’hésite pas à reprendre pour sa séquence d’ouverture plusieurs plans du prégénérique d’un « Bond », malgré le fait qu’il donne à son méchant le masque d’Hannibal Lecter — comment cet imposteur patenté, donc, a réussi à convaincre une large partie de la critique et du public mondial qu’il n’était pas seulement un faiseur, mais le seul auteur (en anglais dans le texte) capable de maîtriser et d’utiliser à son avantage la machine hollywoodienne ? On peut imaginer que le fait qu’il travaille constamment avec son frère a pu faire de lui aux yeux de certains le symbole de la réussite d’une petite entreprise familiale face aux multinationales. Même syndrome, d’ailleurs, pour les Frères Coen. Mais cela ne saurait tout expliquer.

FAL

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Total Recall — Mémoires programmées, de Len Wiseman, avec Colin Farrell, Kate Beckinsale, Jessica Biel.

TOTAL REMAKE

On ne prend pas les mêmes, mais on recommence...

Il faut toujours se méfier de la publicité, mais plus que jamais lorsqu’elle se pare des atours de la sincérité. Devançant toute question, toute critique, tous ceux qui ont trempé dans Total Recall version 2012 ne manquent pas de citer et de saluer le Total Recall de Paul Verhoeven avec Schwarzenegger, Colin Farrell avouant même qu’il s’est demandé juste avant le début du tournage s’il n’était pas absurde pour lui de reprendre un rôle tenu par le grand Arnold, l’idole de sa jeunesse.

Une fois ces confessions faites, tous ces orateurs peuvent passer aux choses sérieuses et expliquer pourquoi ce remake a sa raison d’être et justifier l’un des premiers « cartons » du générique : « An ORIGINAL FILM Production ».
A ceci près qu’ils ont peut-être oublié de dire l’essentiel, à savoir que le nouveau Total Recall n’est pas un remake, mais un re-remake. En effet, lorsque, il y a une vingtaine d’années, Verhoeven tourne son Total Recall, il a déjà traité le même sujet dans son précédent film — le premier de sa carrière américaine —, RoboCop. Dans les deux cas, nous avons affaire — n’entrons pas dans les détails, puisque tout le monde connaît la musique — à un héros dont on a effacé la mémoire et qui cherche à savoir qui il était avant. Seulement, la ressemblance entre les deux films ne sautait pas forcément aux yeux dans la mesure où dans RoboCop, le héros tenait à mener jusqu’au bout son enquête sur lui-même pour retrouver son identité initiale — et, dans la dernière réplique, son nom : « My name is Murphy » —, alors que, dans Total Recall, le recall n’était pas vraiment total, le héros préférant, dès qu’il rencontrait des indices sur lui-même, adopter définitivement son identité acquise plutôt que de regagner son identité originelle : Doug Quaid n’a aucune envie de redevenir Hauser. Chemin de Damas, rédemption, you name it. Mais avant tout métaphore du peuple américain, renaissance, seconde chance des marginaux et des exclus de la vieille Europe, et qui ne pouvait mieux s’incarner qu’à travers Schwarzenegger, Autrichien naturalisé américain, et qu’à travers le metteur en scène Paul Verhoeven, qui avait franchi l’Atlantique pour réaliser aux États-Unis les films que sa Hollande natale ne lui permettait pas de tourner. (Depuis, il est revenu dans sa Hollande natale, mais that’s another story.)

En un mot, Total Recall pouvait être un remake parfaitement légitime de RoboCop puisque, s’il traitait le même sujet, il racontait une histoire totalement différente. Mais il est clair que, après un retournement aussi drastique, la marge de manœuvre pour un Total Recall bis restait extrêmement mince. En fait, l’erreur des responsables de Total Recall 2012 est d’avoir confondu sujet et histoire. On peut et on pourra remaker autant qu’on voudra les aventures de Superman, Spider-Man, Batman & Co. : tout, pour eux, tourne autour d’une situation, d’un (double) état dont ils ne sortiront jamais. Leur question, posée « en clair » dans la dernière mouture de Spider-Man, c’est : « Who am I ? » et elle admet d’infinies variations. La question que pose le héros de Total Recall n’en est pas vraiment une : « Who the hell am I ? » Qui diantre suis-je ? (rassurez-vous, le sous-titre français propose une traduction plus musclée), autrement dit : « Je n’ai pas trop envie de savoir qui je suis. » Il y aurait presque une pincée de Gide là-dedans. Dans la version d’Œdipe imaginée par l’auteur des Nourritures terrestres, Jocaste explique à son fils qui vient de découvrir l’horrible vérité qu’il a bien tort de s’inquiéter ; que, puisqu’ils sont les seuls à savoir, ils n’ont qu’à continuer à mener leur gentille petite existence bourgeoise de roi et de reine, que le malheur des habitants de la cité n’est pas leur affaire et que la meilleure réponse aux questions qu’il (se) pose est de ne pas les poser du tout…

Qu’on n’aille pas croire pour autant que les scénaristes du nouveau Total Recall ont été paresseux. Bien au contraire, ils ont fait un travail énorme pour se démarquer en permanence de l’original. Ne nous livrons pas ici au jeu des sept (cents) erreurs (volontaires) ; d’autres l’ont déjà fait. Signalons juste deux ou trois variantes astucieuses. On ne va plus sur Mars, mais « simplement » à l’autre bout de la planète, puisqu’on part d’une espèce de Nouveau Royaume britannique pour aller en Australie (nouvelle métaphore de résurrection, puisque l’Australie fut à l’origine peuplée de prostituées et de convicts anglais qui réussirent — sinon eux, du moins leurs descendants — à se refaire une virginité). Autre modification intelligente : la (fausse) épouse et la petite amie du héros sont interprétées par deux actrices (Kate Beckinsale et Jessica Biel) qui se ressemblent beaucoup, au point que, dans certains plans, le spectateur et sans doute le héros lui-même peuvent hésiter entre les deux, alors que chez Verhoeven l’épouse était blonde comme Sharon Stone et la seconde hispanica comme Rachel Ticotin.

Malheureusement, toute cette dentelle, si fine soit-elle, ou du fait même de sa finesse, a pour effet de faire oublier la coupe générale du vêtement, d’autant plus que s’ajoutent deux erreurs magistrales. La première, c’est que, pour se démarquer de TR1, TR2 ne trouve souvent rien de mieux que de s’inspirer d’autres films : la référence à Blade Runner, pour ce qui est des décors, est constante et écrasante (et, with all due respect, Ridley Scott avait su bien plus élégamment mettre en parallèle le thème du héros à l’identité incertaine — humain ou replicant ? — et ses décors d’immeubles composés de plusieurs « strates » entassées les unes sur les autres) ; l’inévitable poursuite de voitures est directement empruntée au Cinquième élément — on s’attend vraiment à voir surgir Bruce Willis d’une minute à l’autre — et à Minority Report ; les roboflics ressemblent furieusement à RoboCop ; et nombre de combats sont chorégraphiés de la même manière que ceux d’Underworld, dû au même réalisateur, Len Wiseman (accessoirement époux de Kate Beckinsale).

La vraie nouveauté réside évidemment dans la qualité des effets spéciaux, époustouflants. Époustouflants, mais un peu hors sujet, là aussi. They steal the show. Tout le décor, à une ou deux pauses près, est constamment en mouvement, parce que la caméra ne cesse de bouger ou parce que l’ascenseur est un motif récurrent dans les différentes séquences d’action, sans parler bien sûr des explosions. Mais toutes ces prouesses technologiques donnent surtout le tournis au spectateur, alors que l’enjeu aurait consisté à faire passer le vertige intérieur du héros. Un commentateur sur imdb.com va jusqu’à parler de « CGI porn ». Il n’a malheureusement pas tout à fait tort, si l’on admet que le vice de la pornographie consiste, non pas à montrer ce qu’elle montre, mais à le montrer gratuitement.

FAL

L’OMBRE DU MAL (THE RAVEN), DE JAMES MCTEIGUE, AVEC JOHN CUSACK

THE WRITE STUFF

Le cinéma a tellement puisé dans l’œuvre d’Edgar Poe (v. par exemple la filmographie de Roger Corman) qu’il n’est pas surprenant que Poe lui-même devienne le héros de certains films, même si la vérité historique est un peu malmenée.


Il n’est pas exclu que, à l’instar de certains films de l’âge d’or de la Hammer, The Raven trouve une place dans l’histoire du cinéma, mais il a connu pour l’instant une carrière extrêmement discrète, cependant que Sylvester Stallone se préparait à faire exploser la moitié de la planète avec ses expendables acolytes Bruce, Arnold, Dolph, Jean-Claude et quelques autres encore. Si, jeune lecteur, ce rapprochement te paraît incongru, c’est que tu dois être vraiment jeune, car il y a vingt ans, Stallone ne manquait jamais une occasion de mentionner un projet qui lui tenait particulièrement à cœur — une vie d’Edgar Poe. Il pouvait même décrire assez précisément la manière dont se nourrissait celui-ci ! Évidemment, le temps a passé, et Sly, s’il reste dans une forme éblouissante, est devenu trop vieux pour jouer Poe. C’est John Cusack qui, aujourd’hui, dans le film de James McTeigue The Raven, prête ses traits à l’écrivain.

The Raven n’a de toute façon sans doute rien à voir avec le biopic que Stallone entendait tourner. Construit sur le même principe que l’Agatha de Michael Apted (amusante spéculation sur la mystérieuse disparition d’Agatha Christie pendant une quinzaine de jours au début de sa carrière d’écrivain), le film s’engouffre dans une brèche inconnue de la vie de Poe, en l’occurrence ses derniers jours, et propose de révéler les événements qui ont pu conduire à sa mort prématurée, trop souvent attribuée, et trop hâtivement, au seul alcool.

The Raven nous apprend donc que le pauvre Edgar n’a pas chômé pendant ses derniers jours, puisqu’il a dû, sur la demande du chef de la police de Baltimore — frère jumeau de l’inspecteur Harry par sa voix et par son allure générale, mais doté en outre d’une assez solide culture littéraire —, traquer un tueur en série reproduisant dans la réalité les crimes imaginés dans ses Histoires extraordinaires. Double assassinat dans la rue Morgue, avec sa fenêtre faussement close, mortel pendule tranchant implacablement les entrailles d’un malheureux attaché au fond d’un puits… Il n’est pas mauvais de connaître un peu Poe pour repérer et apprécier toutes les références qui ponctuent le film.

Mais là n’est pas l’originalité de The Raven, car bien des romans policiers ont déjà exploité ce thème, au demeurant un peu fumeux, d’une fiction romanesque utilisée comme source d’inspiration par un dangereux maniaque. Ce qui suscite ici la culpabilité de Poe, ce n’est pas tant, à vrai dire, le fait que l’assassin duplique ses crimes « littéraires », c’est que cet assassin, d’une certaine manière, le nargue : comme par hasard, les crimes réels surviennent à un moment où, au grand dam du patron du journal qui publiait régulièrement ses nouvelles, Poe est « en panne », incapable d’imaginer quelque histoire que ce soit. Mais, plus grave encore, cette duplication des crimes a paradoxalement pour effet de réveiller son inspiration et de le libérer de la crampe de l’écrivain. Et de l’aider à faire remonter les ventes du journal… On l’aura compris, comme dans toutes les histoires policières intéressantes, l’enquêteur n’est pas tant à la poursuite de l’assassin qu’à la poursuite de lui-même (le dénouement sera d’ailleurs ici totalement littéraire) et l’ombre d’Eastwood qui, comme on l’a dit, plane à travers le personnage du chef de la police, nous renvoie, sinon à Œdipe roi, du moins à la Corde raide, jeu d’échos assez malsain dans lequel Clint se retrouvait, littéralement, dans les chaussures du monstre même qu’il traquait.

Encore une fois, il est bon d’avoir étudié un peu l’œuvre et la vie de Poe pour apprécier cette Ombre du mal (ce titre français est légèrement contourné, mais ne constitue pas un contresens) et pour voir ce qu’elle a de positivement américain. Faut-il préciser que, au départ, Poe est rejeté par l’ensemble de la bonne société de Baltimore et que le père de sa fiancée est horrifié à l’idée que sa fille ait pu s’enticher d’une pareille épave ? Mais la société va découvrir en l’épave en question le meilleur garant de sa cohésion et de son équilibre, un être investi d’une mission qu’il ne craindra pas de mener à bien au prix de sa propre vie.

Si cette success story pourra sembler à certains un peu naïve malgré son unhappy ending, il est un retournement qui ne saurait laisser indifférent : peu importe les causes exactes de la mort de Poe, puisque nous ne les connaîtrons probablement jamais (de doctes commentateurs nous expliquent toutefois que c’est plus à une maladie du type épilepsie qu’à son penchant pour l’alcool que Poe aurait succombé) — ce que fait bien sentir The Raven, c’est que l’inspiration d’un poète, ce n’est pas le vin, ce n’est pas la drogue, ce n’est pas la vie dissolue. Non, l’inspiration du poète, c’est simplement la poésie. The Raven, c’est vrai, enfonce une porte ouverte (qu’on relise simplement l’Enivrez-vous de Baudelaire…), mais cette évidence offerte sur l’écran constitue un véritable exploit si l’on considère le nombre de films qui ont échoué à mettre en scène la création littéraire, de l’Henry & June de Philip Kaufman au Shining de Kubrick.

FAL

P.S. — Signalons pour les puristes que littérature et cinéma avaient déjà utilisé Poe comme héros direct ou indirect de certaines histoires : Poe : Last Days of the Raven, réalisé en 2008 par Brent Fidler et Eric Goldstein, prétendait déjà dissiper le mystère de la mort de l’écrivain, mais celui-ci apparaît le plus souvent à l’écran sous la forme de fantasmes (Nella stretta morsa del ragno/les Fantômes de Hurlevent, d’Antonio Margheriti, avec Klaus Kinski, ou, très récemment, Twixt de Coppola). Publié en 1980, le roman Black Plume de David Madsen plaçait Poe face à des réalités bien plus terribles que les monstres enfantés par son imagination. Plus prudents, William Hjortsberg (accessoirement scénariste du film de Ridley Scott Legend) racontait dans Nevermore une enquête menée conjointement par Sherlock Holmes et Harry Houdini sur une série de crimes inspirés par les Histoires extraordinaires, et, plus récemment, Matthew Pearl a imaginé dans The Poe Shadow (l’Ombre d’Edgar Poe) le cas d’un avocat de Baltimore qui se met dans la tête de résoudre le mystère de la mort de Poe en allant à Paris pour identifier l’homme qui a servi de modèle pour la création du Chevalier Dupin. Mais cette liste est loin d’être exhaustive…

La sortie en dvd de l’Ombre du mal est prévue pour le 23 octobre prochain.

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Holy Motors (Leos Carax, 2012)

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Plus de soixante-douze heures ont été nécessaires à la digestion du dernier Carax. Ce qui n’est pas grand-chose au regard du temps qu’aura attendu le réalisateur pour tourner depuis son dernier film, mais tout de même… Non pas que le bonhomme nous impressionne particulièrement mais Holy Motors relève de ces films qui ont besoin d’un long temps de pause avant de pouvoir en parler. Tout simplement parce que comme dans un bon Lynch, on ne saurait d’abord dire précisément vers quoi l’auteur voulait nous emmener.

La séquence d’ouverture, d’ailleurs, aurait pu être tournée par Lynch. Mettant en scène Carax himself, cette scène nous donne à voir un dormeur qui se lève, lentement, et finit par avoir un contact extrêmement charnel avec le papier peint avant de trouver une ouverture dans le mur le menant à une salle de cinéma. Carax est en train de retourner vers le grand écran et cela faisait plus d’une décennie qu’il attendait cela. C’est  entendu. Ici se pose d’emblée le problème de la symbolique utilisée par un réalisateur trop intellectuel pour ne pas en user ou en abuser. Carax, en tant que personnage, ouvre la porte avec un doigt/clé, détail qui interpelle d’emblée : quelle est la valeur de cette image ? Ce motif ne reviendra jamais, frustrant quelque peu le spectateur avide de comprendre ce que le sieur Carax à dans le ciboulot.

Cette ouverture passée, nous faisons la rencontre de Monsieur Oscar (l’inamovible Denis Lavant), homme d’affaires, qui entame sa journée de travail. Il s’engouffre dans sa limousine et s’enquiert auprès de sa chauffeur (Edith Scob) du nombre de rendez-vous de la journée. Ce que l’on comprendra par la suite, c’est qu’il sort déjà d’un rendez-vous. Et nous le quitterons alors qu’il rentre dans un autre. Sa vie est une succession de rendez-vous durant lesquels il va jouer un rôle. Monsieur Oscar n’a aucun enjeu à part faire son travail « pour la beauté du geste ». D’abord dans la peau d’une clocharde, Monsieur Oscar va ensuite jouer un satyre (en revêtant les habits du Monsieur Merde de Tokyo !), un père de famille, un truand, un mourant… Il n’y a donc aucune réelle narration dans ce projet lunaire construits en tableaux finalement tout à fait indépendants les uns des autres. Indépendants sur le fond comme sur la forme car le réalisateur n’hésite pas à verser ici dans le drame, là dans le polar, ou là encore dans l’humour absurde.

Tous ces tableaux ne sont évidemment pas de la même qualité, et, selon les sensibilités, on sera plus charmé par tel ou tel rendez-vous. Pour autant. L’onirisme du kidnapping d’Eva Mendes par le satyre Monsieur Merde ne saurait laisser qui que ce soit indifférent et c’est à se demander si la belle et son entourage hollywoodien n’ont pas eu besoin d’une sérieuse assistance psychologique après visionnage du film. L’échange entre le Monsieur Oscar-Papa et sa fille chérie qui finit par lui avouer qu’elle lui a menti quant à la soirée qu’elle vient de passer est d’une telle violence qu’il est quasiment impossible de rester serein pendant cette séquence. La scène avec Killy Minogue, tournée dans la Samaritaine désaffectée et au sol jonchée de mannequins démembrés, restera quant à elle certainement un des plus grands exercices d’esthète de notre cinéma hexagonal. A cela viennent s’ajouter des séquences absolument magiques telles que cet inattendu intermède musical dans une église où Lavant mène une troupe de musicien pour nous proposer une reprise à l’accordéon (Bertrand Cantat included) de Let my baby ride. La puissance de l’ensemble paraît pourtant brisée à certains moments. Si on admettra que la scène où Lavant joue un être en bout de course est loin d’être dénuée d’intérêt en termes de propos, il reste qu’elle est, à juste titre, mortellement ennuyeuse et le rendez-vous final est tellement kitsch et de mauvais goût que c’est à se demander si Carax s’est essayé ici au maniement du soixante-dixième degré de l’humour absurde.

Si Holy Motors peut en agacer certains car il semble d’abord ne parler que de cinéma, il faut tout de même voir une dimension un peu plus universelle à l’affaire. Carax joue avec les styles mais aussi avec ses spectateurs. Si chacun des tableaux peut être étudié de manière individuelle, il reste qu’on en comprend un peu plus peu à peu sur cet univers. Ainsi, lorsque Monsieur Oscar va chercher sa fille à la sortie d’une petite sauterie, le rendez-vous est tellement bien amené qu’il nous semble qu’il va vraiment chercher sa propre fille entre deux rendez-vous. Ce n’est qu’ensuite que nous comprenons que sa vie entière n’est faite que de rendez-vous. Les choses se complexifient lorsque, à plusieurs reprises, Monsieur Oscar se tue lui-même. Il ne se suicide pas. Il tue lui-même, ou plutôt le lui d’autres rendez-vous. Tuer comme se faire tuer sont aussi des rôles à tenir. Puis vient la mort naturelle, qu’il faut aborder ni plus ni moins comme une énième partie de notre répertoire. Ici, lorsque Lavant se relève après un long silence et dit quelques mots à la « nièce » qui le veillait, on comprend que Monsieur Oscar est loin d’être le seul acteur et que tous les personnages de ce labyrinthe le sont aussi. Même Edith Scob qui, avant de nous quitter, finit par revêtir un masque pour partir vers un autre rôle. Nous sommes tous des acteurs, à tout moment. Comme Monsieur Oscar joue, nous vivons « pour la beauté du geste ». Il y a là quelque chose d’assez désespérant, on en conviendra aisément. Néanmoins, une des scènes – problématiques – de ce film, vient pourtant rendre la vision de Carax moins triste. A un moment, dans le cadre de la limousine / loge de Monsieur Oscar, se voit parachuté Michel Piccoli qui demande à Oscar pourquoi il continue. L’échange fait véritablement penser qu’il y a une société secrète qui utilise ces acteurs. De quoi ravir les amateurs de théorie du complot. Mais Piccoli apparaît et disparaît sans qu’on comprenne comment et Oscar s’adresse à lui sans le regarder. On peut se tromper mais il semble bien qu’Oscar ne parle pas avec son patron. Il parle avec Dieu.

Matthieu Buge